Chapitre 9 : Vraie vie, vraie coeur
— Marin, attends un peu avant de faire tes devoirs, d’accord ? Je vais coucher Simon.
— D’acc, mais j’peux prendre un petit bout de gâteau en plus ? Juste un tout petit ?
— Un petit, j’ai dit.
Je lui souris, puis je pars dans le salon, là où Simon joue encore avec une vieille peluche déchirée.
Il baille. Il frotte ses yeux. Il est prêt.
Je le prends dans mes bras, doucement, comme on manipule une étoile fragile.
Je le nourris, je lui murmure des mots tendres, puis je le couche avec précaution.
Quand je reviens dans la cuisine, je m’arrête net.
Anthony.
Assis à la table.
Penché sur le cahier de Marin.
En train de l’aider à faire ses devoirs.
— Là, regarde, si t’ajoutes deux billes aux trois que t’avais, t’en as combien ?
— Cinq !
— Bien joué, p’tit génie.
Mon cœur fait un truc bizarre.
Comme un petit soubresaut. Une fissure dans le béton.
Je reste figée une seconde.
C’est rien, sûrement. De la fatigue. Ou du stress. Ou… autre chose que je refuse de nommer.
Anthony lève la tête et m’aperçoit.
Il se lève presque immédiatement.
— Pardon. J’aurais pas dû rester. Je voulais juste…
Il ne termine pas sa phrase.
Il s’apprête à partir.
Et là, sans réfléchir, les mots sortent de ma bouche avant que je puisse les rattraper :
— Reste.
Encore un peu.
Il me regarde, surpris.
Puis il hoche la tête.
— Si tu veux. J’ai rien d’autre à faire.
Je coupe un morceau de gâteau pour Marin, lui donne sa tablette.
Il file sur le canapé avec un "merci" à moitié marmonné, déjà absorbé par son dessin animé.
Je regarde Anthony.
Il me regarde aussi.
— Viens. On peut parler dans le jardin.
On sort.
Il fait frais, mais l’air est doux.
Le ciel est un peu rose, un peu gris, comme suspendu.
On s’assied sur le petit banc en bois, au fond du jardin, à l’abri du monde.
Et je parle.
Je parle pour de vrai.
— Tu veux savoir pourquoi j’suis toujours crevée ?
— J’écoute.
Alors je lui raconte.
Tout.
La maison que je dois tenir seule.
Les deux petits que je récupère, nourris, couche, console.
Ma mère, enceinte jusqu’aux yeux, qui ne s’occupe que d’elle-même.
Mon père, invisible dans son bureau, perdu dans ses paris en ligne.
Et l’école, avec ses mots dans le casier, les insultes, les regards qui jugent, les rires qui blessent.
Il m’écoute sans m’interrompre.
Pas une fois.
Et quand j’ai fini, il souffle doucement.
— J’pensais comprendre les gens. Mais en vrai, je comprends rien à rien.
Je le regarde. Il a l’air... fragile. Différent.
Alors il parle, lui aussi.
Et là, c’est lui qui se vide.
Sa maison vide, ses parents toujours absents, trop occupés à gagner de l’argent pour se rappeler qu’ils ont un fils.
Ses journées pleines de sourires faux, d’amitiés superficielles.
Les filles qui s’intéressent à l’image, jamais à ce qu’il est vraiment.
Et ce vide immense qu’il ressent, même quand il est entouré.
Il termine en murmurant :
— Avec toi… c’est pas pareil.
— Parce que j’te rembarre à chaque phrase ?
— Non. Parce que t’existes pour de vrai.
On se regarde.
Et il y a ce silence.
Pas un silence gênant. Un silence vrai.
Un silence qui respire.
Il se penche un peu vers moi.
Mon cœur bat fort, sans que je comprenne pourquoi.
Je le laisse faire.
Nos visages sont trop proches maintenant.
Et puis...
WAAAAAAAH !
Un cri. Un pleur. Un Simon qui se réveille en panique.
Je sursaute, me lève.
— Je… je dois aller le recoucher.
Anthony rigole doucement.
— Sérieux, on peut pas le laisser pleurer genre… deux minutes ?
— C’est un bébé, pas une alarme à snoozer.
On éclate de rire tous les deux.
Un vrai rire.
Libérateur.
Je le regarde.
Il me regarde.
Et on rentre ensemble pour aller voir Simon.
Pas comme deux inconnus.
Mais comme deux êtres humains, enfin entendus.

Annotations