Chapitre 10 : Des choses qu'on ne comprend pas
Je n’ai pas envie de partir.
C’est bizarre.
D’habitude, je reste nulle part trop longtemps. J’évite les silences, les moments gênants, les vraies conversations.
Mais là, je suis encore chez elle.
Chez Belle.
Et ce n’est pas comme je l’avais imaginé.
Je l’aide à ranger, naturellement.
C’est pas elle qui me l’a demandé.
J’ai juste vu la table encombrée, les miettes de gâteau, les jouets, les sacs, les livres...
Et je me suis levé. J’ai commencé à trier, essuyer, empiler.
Elle m’a regardé, un peu étonnée, mais elle n’a rien dit. Elle a juste souri.
Un petit sourire discret.
Mais il m’a fait plus d’effet qu’un million de likes sur une photo.
On ne parle pas beaucoup.
On fait les choses ensemble.
Et c’est doux. Tranquille. Humain.
À un moment, je me baisse pour ramasser une peluche sous la table.
Elle fait le même geste au même moment.
Et nos doigts se touchent.
C’est rien.
Mais c’est tout, aussi.
Je sens sa peau contre la mienne.
Juste une seconde.
Un frisson.
Et puis elle se redresse d’un coup.
Moi aussi.
On se regarde, tous les deux un peu rouges.
Et on parle en même temps :
— Désolé j’voulais juste—
— Ah euh non pardon c’était moi—
— Je voulais juste prendre—
— Le doudou oui je sais—
Silence.
On éclate de rire.
Un vrai. Un grand.
Pas pour se moquer.
Juste… parce que c’est gênant et mignon à la fois.
Et là, je ressens un truc que je comprends pas.
Un truc dans la poitrine.
Un peu de chaleur. Un peu de panique.
Un peu comme si j’avais oublié comment on respire.
Je la regarde ranger, se déplacer avec ses gestes rapides et précis.
Je regarde son visage concentré, ses cheveux attachés à la va-vite, ses cernes un peu creusées.
Et je me dis :
Elle est belle.
Pas parce qu’elle s’appelle Belle.
Mais parce que c’est la première personne que j’ai vraiment regardée depuis longtemps.
Quand tout est enfin rangé, elle se tourne vers moi, les mains sur les hanches.
— Je crois que la maison n’a jamais été aussi propre, dit-elle avec un sourire en coin.
— Ça veut dire que je peux revenir demain pour recommencer ? je réponds en souriant.
Elle me regarde, les sourcils levés.
— T’as pas mieux à faire de tes samedis ?
— Pas vraiment.
Silence.
Elle baisse les yeux.
Moi aussi.
Et puis je réalise que je ne veux pas partir.
Pas encore.
Mais je sais aussi qu’il faut que je rentre. Que je joue mon rôle ailleurs.
Que je cache ce que je ressens.
Mais bordel, qu’est-ce que je ressens, en fait ?

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