Chapitre 12 : Inoubliable
Elle n’est pas là.
Lundi.
Pas de Belle dans les couloirs.
Pas de regard en coin.
Pas de sarcasme à la pause.
Pas de silence dans son coin, à la cafétéria.
Elle n’est pas là.
Je la cherche du regard toute la matinée, en me disant que je rêve. Que j’ai mal vu. Qu’elle va débarquer en retard, comme dans les films, avec les cheveux en bataille et ses cahiers mal rangés.
Mais non.
Elle ne vient pas.
Et je sais pas pourquoi, mais ça me rend malade.
Je m’imagine tout.
Elle est peut-être malade ?
Ou peut-être qu’elle a craqué ? Qu’elle a fugué ? Qu’elle a… fait quelque chose de grave ?
Non. Arrête. Respire.
Je m’adosse contre un mur dans le hall.
Je ferme les yeux.
Et pourtant… son visage revient.
Ses yeux cernés mais brillants.
Sa manière de sourire, discrète, timide, un peu cassée, mais sincère.
Pourquoi j’arrive pas à l’oublier ?
Pourquoi je pense à elle toute la journée ?
Côme me parle. Les autres me lancent des blagues.
Je ris. Par réflexe.
Mais je suis ailleurs.
Le lendemain, elle n’est toujours pas là.
Et là, j’en peux plus.
Je veux savoir.
Je veux la voir.
Je dis à ma mère que je vais "étudier chez un pote", comme d’hab.
Mais cette fois, je me dirige vers la maison de Belle.
Je ne suis venu qu’une fois.
Mais je m’en souviens. Trop bien.
Les jouets éparpillés. L’odeur du gâteau. Le silence du père.
Et Belle, en train de tout porter seule.
J’arrive devant.
Je prends une grande inspiration.
Je sonne.
Pas de réponse.
Je lève la main une seconde fois, mais une voix derrière moi me fait sursauter :
— Anthony ?
Je me retourne.
Et mon cœur rate un battement.
C’est elle.
Ses cheveux sont attachés à la va-vite.
Ses cernes sont creusées, violettes.
Son regard est fatigué, abîmé.
Et pourtant…
Je la trouve magnifique.
Je n’arrive pas à expliquer pourquoi.
Mais je la vois. Elle. Pas l’image. Pas l’étiquette.
Juste Belle.
Et c’est suffisant pour que je perde tous mes mots.
— Je… je m’inquiétais, je dis bêtement.
Elle esquisse un sourire faible.
Elle ouvre la porte.
— Tu peux entrer si tu veux.
J’entre.
La maison est un peu en désordre. Mais calme. Trop calme.
On s’assoit. Pas sur le canapé, non. Par terre, près du mur.
Comme deux ados paumés.
Ce qu’on est.
Je la regarde.
Et je demande :
— Tu veux m’en parler ?
Elle hoche la tête.
Et elle raconte.
— C’était dans la nuit de samedi à dimanche.
Ma mère… a commencé à hurler. Elle accouchait. Les pompiers ont mis trop de temps. Alors… j’ai fait. Moi.
Je l’ai fait accoucher.
Pas un bébé. Deux.
Le deuxième était mal placé. J’ai dû chercher sur ma tablette. Appliquer les gestes.
Et… je sais même pas comment j’ai fait.
Ma gorge se serre.
— Et depuis, je reste à la maison. Je m’occupe d’eux.
Simon. Marin. Les deux nouveaux.
Ma mère est à l’hôpital. Mon père…
Elle baisse la tête.
— Mon père n’est même pas sorti de son bureau. Il n’a rien entendu. Ou il s’en foutait.
Et là, elle craque.
Elle se met à pleurer. Pas fort. Pas bruyamment.
Mais ces larmes-là… elles font mal à voir.
Elle tremble.
Je m’approche sans trop savoir si j’ai le droit.
Je pose ma main sur la sienne.
Elle ne la retire pas.
— J’en peux plus, Anthony. J’ai quatorze ans.
Quatorze ans. Et je fais le boulot d’une mère, d’une infirmière, d’une femme de ménage, d’une élève.
Et personne ne m’aide.
Personne ne voit rien.
Personne ne m’écoute.
Je veux lui dire un truc. Un mot. Une phrase.
Mais je sais pas quoi.
Alors je serre sa main un peu plus fort.
Et je lui dis, simplement :
— Moi, je te vois.

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