Chapitre 15 : L'inattendue

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Je ne comprends pas.
Je ne comprends rien.

Pourquoi moi ?

Pourquoi moi, la fille invisible ?
La fille fatiguée, qui se traîne chaque jour entre les cris des bébés, les moqueries au collège, les corvées, les cauchemars et les absences des adultes.

Pourquoi moi, qu’il a choisie d’embrasser ?

Je suis encore troublée.
Mes lèvres picotent. Mon cœur bat vite.
Et dans ma tête, tout tourne en boucle.

Il m’a embrassée.

Anthony.
Le garçon dont toutes les filles parlent. Celui qu’on regarde dans les couloirs.
Le garçon intouchable. Le sourire facile. L’assurance tranquille.

Il m’a embrassée moi.

Je monte à l’étage pour calmer Laura et Louis.
Ils pleurent tous les deux, mais je ne sais même pas pourquoi.
Par réflexe, je prends Laura contre moi, je la berce doucement. Je fredonne. Une vieille mélodie que ma mère me chantait, quand elle était encore... autre chose qu’un fantôme maquillé.

Je calme Louis. Je leur parle à voix basse.
Et, comme toujours, je tiens bon.

Mais dans ma tête, ce n’est plus pareil.

Quelque chose a changé.

Quand je redescends, je les vois.

Anthony et Marin.

Ils sont assis tous les deux, sur le tapis du salon. Marin parle avec ses grands gestes, Anthony rit doucement, l’écoute comme s’il était en train de l’interviewer pour un documentaire.

Je reste un instant sur la dernière marche de l’escalier, sans bouger.

Et je souris.

Je n’ai pas l’habitude de voir ça.
Quelqu’un d’autre que moi, ici.
Quelqu’un d’autre que moi, présent.

Ils se retournent en entendant mes pas.
Anthony me sourit.

Un sourire qui n’a rien de moqueur, ni de forcé.
Un sourire qui me fait presque tout oublier.

Marin court vers moi, me tire un peu par la main.
Il veut me raconter ce qu’ils ont dit. Ce qu’Anthony lui a demandé. Mais je fais semblant de ne pas entendre. Je ne veux pas briser ce moment-là.

Un peu plus tard, quand Marin est parti jouer et que Simon dort toujours, Anthony me propose de sortir un peu.

On s’assied dans le petit jardin, sur le vieux banc, à l’ombre. Le ciel est rose pâle, les nuages filent lentement. L’air est doux.

Je regarde mes mains.
Je ne sais pas quoi dire.

Alors il parle le premier.

— Marin est vraiment intelligent pour son âge.

Je hoche la tête.

— Il n’a pas eu le choix.
(Ma voix est plus rauque que je ne le voudrais.)
— On grandit vite, quand on ne peut pas être un enfant trop longtemps.

Un silence.

Il se penche un peu vers moi.

— Tu vas me dire que je suis fou, mais…
Il sourit doucement.
— J’aime bien être ici. Avec toi. Avec eux.
Il regarde la maison.
— Ça me fait bizarre de le dire, mais je me sens plus à ma place ici que chez moi.

Je tourne la tête vers lui, surprise.

— Chez toi, c’est… parfait, non ?

Il rit. Mais c’est un rire amer.

— Chez moi, c’est silencieux. Vide. Trop grand, trop beau, trop rien.
Il croise les bras.
— Ma mère est à Dubaï. Mon père à Londres. Je sais même pas s’ils savent que je suis là.

Je le fixe.
Et je vois, pour la première fois, la tristesse derrière ses yeux.

Je ne dis rien.
Je me contente d’être là.

Et peut-être que c’est suffisant.

Il continue, plus bas :

— Avec toi… je sais pas…
(Il hésite.)
— Tout est plus simple. Tu me regardes pas comme les autres. Tu me regardes… vraiment.
(Pause.)
— Et c’est effrayant. Mais ça fait du bien.

Je sens mes joues rougir.
Je baisse les yeux.
Et doucement, je murmure :

— Moi aussi… avec toi, tout est plus facile.

Nos regards se croisent.
Le silence entre nous devient plus doux.
Moins lourd.

Et dans ce silence, il n’y a pas de défi.
Pas de moquerie.
Pas de peur.

Juste nous.

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