Chapitre 19 : L'innatendue

3 minutes de lecture

Je ne retournerai pas au collège.

C’est une certitude.
C’est une décision.
Et surtout… c’est une nécessité.

Pas avec trois petits frères et une petite sœur à gérer.

Depuis que maman est à l’hôpital avec les jumeaux, c’est moi qui fais tourner la maison.
Je fais les courses, le ménage, les repas, les devoirs, les couches, les bains, les cris, les câlins.

Et malgré tout, je garde un œil sur le programme scolaire.
J’ai trouvé les cours en ligne, en accès gratuit.
Et… bizarrement, je comprends tout.

Même les trucs compliqués.
Les fractions, les équations, les textes littéraires, les dates d’Histoire.
Je vais plus vite que je ne l’aurais cru.

Peut-être que quand le silence est total, que personne ne t’humilie à chaque minute, ton cerveau se met enfin à respirer.

Il est 15h43.
Simon fait la sieste, Marin lit dans sa chambre, Laura et Louis sont à l’hôpital avec maman.

J’ai enfin quelques minutes de répit.

Et c’est là que la sonnette retentit.

Je fronce les sourcils.

Je ne m’attends à personne.

Je descends les escaliers en traînant un peu les pieds.

J’ouvre.

Et je reste figée.

Mélanie.

Là, devant ma porte, bien habillée, cheveux attachés, regard franc.

Je commence à refermer la porte instinctivement, mais elle a plus de réflexes que moi :
elle met son pied dans l’ouverture.

— Juste cinq minutes, s’il te plaît, dit-elle d’une voix calme.

Je la fixe. Longtemps.
Je soupire.
Puis je me pousse.

— Fais vite.

Elle entre dans le salon. Je ne lui propose rien. Elle ne demande rien.

— Je voulais m’excuser.

Je croise les bras.

— M’excuser de t’avoir balancé le truc avec Anthony comme ça. J’aurais pu m’y prendre autrement.

Je hoche la tête.
Je suis toujours sur la défensive, mais sa voix ne sonne pas fausse.

— C’est pas vraiment ta faute, je lâche. T’as juste dit la vérité.

Elle me regarde avec un mélange de surprise et de respect.

— Je voulais pas te faire du mal. Vraiment. Je voulais… t’avertir. Te protéger.

Je fronce les sourcils.

— Me protéger de quoi ?

— D’un garçon qui te mentait. Et de toi-même, peut-être.

Je baisse les yeux.

Touché.

Elle reprend, plus doucement :

— Je sais ce que ça fait, tu sais. De tomber pour quelqu’un qui joue avec toi.
J’ai déjà connu ça. Et j’ai rien dit à personne à l’époque. J’ai encaissé. J’ai mis des mois à m’en remettre.
Alors quand j’ai compris ce qu’Anthony avait fait… j’ai pas pu me taire.

Silence.

Puis elle enchaîne, comme si elle avait préparé son discours.

— Belle… je veux que tu reviennes au collège.

Je secoue la tête.

— C’est non. J’ai pas le temps. J’ai pas la force. Et j’ai pas envie.

— Mais t’as le droit d’avoir une vie, Belle. D’avoir une jeunesse. T’as que quatorze ans, merde ! T’es pas censée élever quatre enfants !

Je serre les dents.

— Ils sont pas "mes enfants", mais si je les élève pas, qui va le faire ?

Elle me fixe, déterminée.

— Une nounou.

Je claque presque de la langue.

— Et avec quel argent ?

— Il existe des aides. Des assistantes familiales, des aides sociales. Ta mère peut faire une demande. Même le collège peut t’aider à monter un dossier.

Elle marque une pause.

— T’as le droit de vivre, Belle. Pas juste de survivre.

Je reste silencieuse.
Très longtemps.

Puis je murmure :

— Pourquoi tu fais ça ?

Elle sourit. Tristement.

— Parce que je t’ai regardée pendant des semaines sans rien faire. Et que ça me ronge.
Et parce que… t’es plus forte que tu crois.
Mais même les plus fortes ont besoin d’un coup de main.

Je soupire.

Je suis fatiguée.
Tellement fatiguée.

Et pourtant, cette fille… Mélanie… elle ne me parle pas comme une ennemie.
Pas comme une pitié non plus.

Elle me parle comme une sœur.

Je finis par hocher la tête.

— D’accord. J’accepte tes excuses. Et… je vais réfléchir pour l’école.

Elle sourit, sincère.

— Réfléchis pas trop. On t’attend.

Et elle part.
Sans rien ajouter.

Je ferme la porte.
Et pour la première fois depuis longtemps…

Je me demande si peut-être, je ne suis plus aussi seule qu’avant.

Annotations

Vous aimez lire Destiny ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0