Chapitre 1
Le soleil et le vent s’étaient associés en ce matin de printemps pour créer une atmosphère froide et sèche. Une route de pierre pavée serpentait depuis la plaine jusqu’aux sommets enneigés des montagnes Centrales. Au sud la forêt bleue prenait racine et poussait vers l’est. À l’ouest les grandes plaines de la vallée des géants s’étendaient sous le soleil. Au loin la haute tour impériale de Galan dominait tout le paysage. Au nord des montagnes Centrales entre les rocs et la glace se dressait la grande citadelle de Kardhir.
Sur cette route un étrange personnage avançait emmitouflé dans une peau d’ours. Du haut de ses 1m54, il était considéré comme un géant parmi les siens. Sous sa fourrure se dessinait une tunique de cuir tellement usée et rapiécée que personne n’aurait pu dire qu’elle avait un jour appartenu à un prince. À sa hanche était accrochée une hache, ni décorée, ni neuve, le plat de la lame brillait des nombreuses rayures qu’avait laissé la pierre à aiguiser. À ses pieds, des souliers de cuir épais tachés et griffés, sur ses mains des gants de laine blanchis par le soleil et la pluie. Son visage barbu et entouré d’une chevelure hirsute et brune portait les marques de la fatigue, mais dans ses yeux marron, c’est une détermination sans faille qui brûlait. Il portait une besace et une couverture roulée en bandoulière, ainsi qu’un sac à dos tout aussi usé que le reste de son équipement.
Jorka du clan Céren sentait les muscles de ses jambes se crisper sous l’effort. La crampe menaçait de les paralyser à tout instant, mais il ne pouvait se résoudre à s’arrêter maintenant. Cela faisait trop longtemps qu’il attendait ce jour. Depuis plus de trois ans, il avait quitté sa cité natale, la barbe tondue à blanc avec pour commandement de ne revenir que lorsqu’elle aurait atteint une taille respectable. Il était donc parti. Il avait d’abord vécu parmi les nains exilés dans l’empire des hommes où il avait appris à parler couramment et sans accent la langue commune impériale, travaillant comme forgeron, puis comme mercenaire. Il s’était ensuite retrouvé face à un dilemme et avait quitté la troupe de mercenaires sans sa solde. Depuis lors il avait survécu dans la nature en chassant, travaillant dans les villages des hommes du sud contre un repas chaud et un coin de paille dans une grange. Trois semaines plus tôt, alors que tout son esprit était obnubilé par le dépeçage d’un lapin qui constituerait son repas, il avait d’un geste machinal repoussé sa barbe afin qu’elle ne trempe pas dans les viscères et le sang. Puis brusquement il prit conscience de son geste. Ce fut comme un coup de tonnerre dans la forêt calme, son cœur se mit à battre à tout rompre dans sa poitrine. Il lava précipitamment ses mains couvertes de sang et sortit un petit bijou en or qu’il avait rangé précieusement, puis oublié au fond de sa besace. Il forma deux petites tresses, puis passa sa barbe dans le bijou et utilisa les tresses pour maintenir le tout. Quand il réalisa que la tresse du courage[1] était assez longue pour finir le nœud, il fit un bond de joie puis s’écria « Aruk Mori ! » qui signifiait « Je rentre chez moi ! ». Mais ces années d’errances avaient laissé une trace profonde dans son caractère, aussi finit-il son ouvrage et il fit cuire la viande du lapin avant de l’empaqueter pour la route du retour.
Le paysage qui avait semblé immobile pendant l’interminable ligne droite changeait maintenant à chaque pas. Le début de la fonte des neiges avait créé de nombreux petits ruisseaux qui cascadaient contre les parois. Jorka s’arrêta un instant pour se désaltérer, une vague de nostalgie le submergea. Il se souvint de son père les portant, son frère et lui, pour qu’ils puissent boire l’eau glacée sans mouiller leurs vêtements quand ils étaient enfants. À cette époque il passait sa vie entre Ludum, son maître d’arme et Atreka, la maitresse du savoir de Kardhir. Ainsi les quelques moments volés où il pouvait retrouver sa famille étaient les plus précieux. Les rares fois où son père n’était pas pris par ses responsabilités, il emmenait Jorka et Torra découvrir le domaine extérieur : une marche d’une journée à chaque fois différente qui avait pour but de les familiariser aux reliefs de la surface pour être préparé à toute éventualité. Les plus grands ennemis des nains viennent des sous-sols, mais une attaque par la surface est une possibilité qu’un héritier ne peut se permettre d’ignorer. Ainsi Jorka et son frère avaient appris à connaitre un tant soit peu les sommets, les cols et les passes qui entouraient la citadelle. Une idée lui était alors venue ; installer des avants postes aux alentours directs de la forteresse pour surveiller une éventuelle approche ennemie. Son père avait jugé trop coûteux le projet pour faire face à un « bien maigre danger ». À l’époque son père lui avait demandé « Si les guetteurs observent quelque chose, comment pourront-ils prévenir la citadelle ? » et l’enfant qu’il était n’avait pas su répondre. En effet, le système de communication utilisé en sous-sol, de longs tuyaux de fer sur lesquels on frappe, n’était pas déployable en surface sur de longues distances. Aujourd’hui, il saurait comment, il avait observé les humains et les nains de la surface le faire pendant les batailles, des drapeaux de couleur, des volutes de fumées… « Ce ne sont pas les solutions qui manquent » pensa le nain en reprenant sa marche. Son entrain redoubla à la pensée de toutes les choses qu’il pourrait mettre en place lorsqu’il serait roi.
Ayant toujours excellé dans les disciplines de combat, son éducation avait été focalisée sur la hache et la stratégie militaire. Son père, le roi, lui avait enseigné qu’une victoire se remporte de la même manière qu’on manie une hache ou une armée. Dans les deux cas, il faut qu’elle soit bien faite, bien entretenue, et l’esprit qui lui commande doit réussir à surprendre l’ennemi. Mais ce que Jorka aimait par-dessus tout c’était se rendre dans la salle de travail des maîtres du savoir. Là-bas les nains s’affairaient à calculer, mesurer, dessiner des plans. Ils observaient également les étoiles pour en noter la position sur des cartes, ils inventaient de nouveaux objets et de nouvelles armes. C’est sur ces points là que les autres nains critiquaient les maîtres, les accusant de vouloir renverser les bases de leur société. Jorka avait même vu une fois un plan d’habitation destiné à être construite en extérieur… une folie douce.
« Beaucoup de nains se méfient des maîtres du savoir, mais ils restent un élément indispensable de la société naine car ce sont les architectes qui construisent les nouveaux segments de la citadelle et réparent les anciens. Ce sont eux qui ont découvert les proportions de fer et de mithril brut pour en faire quelque chose d’utilisable dans une forge » Disait son père.
C’est d’ailleurs Atreka qui s’était le plus empourprée lorsque Jorka avait annoncé son intention d’honorer la vieille tradition depuis longtemps oubliée de « l’exil du prince ». La vieille naine n’avait pas compris.
C’est en imaginant les débats fictifs, qu’il devrait mener entre les responsables militaires et les grands maîtres du savoir pour les convaincre de travailler de concert, qu’il arriva sans y penser devant le pont de pierre qui représentait la première ligne de défense de son foyer. La structure de pierre courbée vers le ciel s’étendait pardessus un gouffre infranchissable de presque 40 mètres de long. Le point d’appui principal était fixé contre la paroi coté citadelle. En quelques instants une équipe de nains entraînés pouvait retirer les immenses fixations et jeter la structure ainsi que les assaillants qui tenteraient de la franchir au fond du gouffre. Le poste de garde placé là pour impressionner les marchands plus que pour prévenir une attaque était vide. Jorka n’en fut guère étonné, les défenses extérieures n’étant pas les plus primordiales. Il s’engagea sur le pont, savourant le bruit de chacun de ses pas résonnant sur la pierre jusque dans la ravine. Face à lui se dressait l’imposante muraille, semblant directement jaillir des parois de la montagne. Les deux murs de 12 mètres de haut surplombés d’un chemin de ronde se rejoignaient pour créer un corps de garde au-dessus de la porte. Deux tours munies de meurtrières venaient compléter le dispositif défensif extérieur. Derrière les murs s’étendait l’immensité du ciel de midi. Jorka profita d’être au sommet du pont pour observer les alentours, il voyait une dizaine de soldats en train de patrouiller sur le chemin de ronde. Le bruit familier du métal brisant la pierre sortait d’une cheminée d’aération percée dans la paroi. Des odeurs de forge emplissaient l’air. Il continua sa marche pour arriver sur la fine bande de terre séparant le gouffre du rempart. Il ressentit un mélange de peur et d’excitation en frappant le lourd heurtoir contre la porte sous le regard intrigué des sentinelles. Des cris se firent entendre, bientôt masqués par le bruit crissant de la porte qui tournait sur ses gonds d’acier.
« Enfin ! » s’exclama le prince. « Aruk Mori ! » cria-il encore.
Les soldats vinrent à sa rencontre, mais nul ne cria son nom comme la tradition l’exigeait. Jorka se sentit froissé, mais prenant un instant pour observer les visages des nains qui l’entouraient, il n’en reconnut aucun. Tous étaient bien jeunes, ils le toisaient d’un air incertain.
- Qui êtes-vous ? demanda enfin un des inconnus.
- La politesse a-t’elle disparu de Kardhir pendant mon absence ? rétorqua Jorka d’un ton froid et empreint d’autorité.
- Non, mais nous avons eu à subir des revers douloureux en faisant confiance à des étrangers.
Le soldat exprimait un mélange de méfiance et de honte d’avoir demandé le nom d’un autre avant de donner le sien.
- Mon nom est Calhen fils de Xari, garde de Kardhir, quel est ton nom, étranger ?
- Je suis Jorka, fils d’Oddar et je ne suis pas un étranger.
Tous le fixèrent incrédules. Il en profita pour avancer et franchir la porte. Ce fut une nouvelle occasion d’émerveillement en voyant de nouveau les terrasses de culture ou poussaient en rangs serrés une partie des céréales nécessaires à la vie de la citadelle. Il remarqua à peine que les gardes ne le laissaient pas vraiment libre de ses mouvements ; sans oser l’arrêter physiquement, ils l’encadraient avec méfiance.
- Que se passe-t-il ? finit par demander Jorka exaspéré de ne pas pouvoir franchir la porte de fer menant à la salle du trône pour voir son père.
- Le prince Jorka est mort depuis deux ans, répondit d’un air penaud le garde comme s’il lui annonçait la mort d’un proche.
Le mort présumé haussa les sourcils se demandant s’il devait consulter en premier un prêtre ou un guérisseur ?
Le soldat ouvrit la voie jusqu’à un petit escalier, ils dévalèrent les marches s’enfonçant dans le sol pour atterrir dans une pièce dont la face nord était ouverte directement sur l’extérieur, laissant entrer pleinement la lumière du jour. Jorka profita de la vue imprenable et demanda au jeune nain :
- Maintenant que vous savez qui je suis, puis-je voir mon père ?
- C’est impossible, le roi Oddar est à l’extérieur, répondit le soldat.
Sans se démonter le prince exilé enchaîna :
- Alors menez-moi à Atreka ou à Ludum, j’ai tant à leur raconter.
- Pardon, mais c’est impossible, ils sont … indisponibles
- Tant pis, c’est mon frère que je verrai en premier, où se trouve Torra ?
- Le prince Torra est en conseil avec ses ministres. Nous l’informerons de votre présence dès qu’il sortira. En attendant il ne sera pas dit que les nains de Kardhir sont de mauvais hôtes.
- Avec ses ministres ?? demanda Jorka surpris, mais comme personne ne répondait il prit place sur un banc de pierre.
Sur ces mots le nain fit amener des victuailles, de la viande séchée et de la bière, puis il installa le tout sur une table de bois splendide bien qu’usée par les intempéries. Jorka mit de côté toutes les questions qui lui brulaient les lèvres et savoura sa première gorgée de bière naine depuis plus de trois ans. Le pétillement dans sa gorge et l’amertume lui avaient manqué plus qu’il n’aurait pu le dire. Les arômes de miel et de fleur de montagne lui envahirent le nez. Rien à voir avec cette mélasse non filtrée qu’on lui avait servie dans l’empire ou chez les hommes du sud. Il rota avec délectation, puis mangea un peu de viande pour pouvoir à nouveau savourer une première gorgée.
Quand il eut fini sa collation, Jorka remarqua qu’une agitation fébrile régnait à présent alentour. Un des soldats qui l’avait accueilli lui demanda de venir avec lui, puis il remonta dans la cour et traversa la porte avant de se diriger vers le hall. Il s’engouffra dans un couloir étroit. Les deux nains descendirent une volée d’escaliers de pierre et Jorka reconnut qu’ils avaient atteint l’étage de la salle du trône, il s’attendait à y rencontrer son frère, mais on le conduisit vers une petite pièce attenante. Plusieurs personnes en sortaient en discutant avec véhémence mais il ne comprit pas de quel sujet. Jorka reconnut enfin quelques visages, mais personne ne prêta attention à lui. Un nain portant la livrée d’intendant attendait à l’entrée et fit signe au soldat de s’avancer. Il s’agissait d’un petit bureau, juste assez grand pour accueillir les cinq conseillers qui venaient d’en sortir. Une table de pierre et les sept sièges qui l’entouraient occupaient la majeure partie de l’espace. Il y avait aussi un petit bureau au fond de la pièce. C’est alors que Jorka vit son frère.
Torra semblait avoir vieilli prématurément et il avait perdu beaucoup de poids. L’intendant lui murmura quelque chose à l’oreille. Le nain lança un regard fatigué au nouvel arrivant. Les princes se fixèrent un instant, ils se reconnurent, mais Torra refusait d’y croire. Il se leva et s’avança lentement vers son frère. Il posa la main droite sur son épaule gauche et serra, ne quittant pas son visage des yeux.
- Nous t’avons enterré ! déclara Torra d’un ton neutre encore sous le choc, une larme d’émotion disparaissant dans sa barbe.
- Un cercueil vide, mais bon ça fera ça de moins à penser le jour ou on me fera avaler ma hache, répondit Jorka avec un petit sourire en coin.
Torra n’en pouvait plus, il cria de joie, puis éclata de rire. Il serra son frère disparu dans ses bras et entre deux esclaffements tonitruants il s’écria :
- Non ! Pas vide, on a mis ton armure dedans.
Les deux frères continuèrent à rire pendant quelques instants avant de parvenir à se calmer. Torra envoya l’intendant chercher de la liqueur, une vasque d’argent pour les ablutions et des vêtements propres de sa garde-robe.
- J’ai tant à te raconter mon frère et tant de question à poser ! commença Jorka.
- J’en ai autant à ton service, répondit Torra. Mais avant, il faut que j’annonce à tout le monde que l’héritier légitime de Kardhir est revenu. Cela change tout
Une fois qu’ils eurent trinqué, Torra laissa son frère se laver et se changer dans l’intimité. Il sortit la barbe lavée et huilée, vêtu d’un pourpoint et des brassards de cuir blanchi. Il portait également des chausses de lin doublées de laine grise et des bottes de cuir décoré de fil d’or. Ils se dirigèrent vers la terrasse la plus haute. Un héraut sonna du cor et les soldats ainsi que les ouvriers présents à cet étage se rassemblèrent.
- Peuple de Kardhir, ton prince est de retour ! Voici Jorka fils d’Oddar et héritier légitime du trône.
La petite foule réunit acclama le retour de son prince, puis se dispersa pour aller répandre l’information aux niveaux inférieurs. Au couché du soleil, même la mine la plus profonde avait entendu la bonne nouvelle et les échos de joie se répercutaient dans toute la citadelle.
En quittant la terrasse, Torra demanda à l’intendant que la salle du conseil soit approvisionnée en nourriture et en bière, que le feu y soit ravivé et qu’on l’y laisse sans le déranger jusqu’au soir. Les deux frères entrèrent dans la petite pièce qui semblait bien plus chaleureuse et accueillante maintenant que chacun souriait.
- Mon frère, c’est une joie inespérée de te revoir en ces heures sombres, commença Torra.
- Une joie partagée, mais par la pierre et le fer, pourquoi tous ici me croyaient mort ? enchaina Jorka.
- Un messager nous a annoncé ta mort il y a bientôt deux ans, tu auras l’occasion de le rencontrer bientôt, mais avant il faut que je t’explique ce qui s’est passé récemment ici … il fut interrompu par Jorka.
- Attends un instant, avant je dois savoir ce qu’il est advenu de père, et de Ludum et d’Atreka. Je n’ai pu voir aucun d’eux ce matin, pourquoi ?
- Hélas, pendant ton exil tu as échappé aux pires nouvelles, mais elles vont toutes te rattraper ce soir. Atreka repose sous la pierre froide, son grand âge a eu raison d’elle.
Jorka pris un instant pour se remémorer sa vieille tutrice. Les deux nains gardèrent le silence, le nom de l’ancêtre flottant entre eux et ravivant sa voix un court instant. Ils crurent entendre sa rengaine favorite « Apprenez vos règles de calcul, sinon la vieille Atreka viendra vous les tatouer sur les fesses ! ».
- Père repousse actuellement une invasion de gobelins dans le secteur ouest au 36ème sous sol.
- Mais c’est moi qui aurais du prendre la tête de cette expédition ! s’écria sans le vouloir le prince vagabond ; il se reprit aussitôt. Enfin je veux dire toi, en tant que prince héritier il t’appartient de défendre notre peuple.
Torra rougit de honte un instant, mais ne céda pas à la colère. Cependant, ses premiers mots furent un peu secs.
- Je le sais ! Mais depuis qu’on nous a annoncé ta mort, père ne veut plus qu’une hache m’approche en dehors des entrainements. Il a donc pris le commandement des Boucliers d’argent pour aller à la rencontre des gobelins. Tout juste ai-je réussi à le forcer à prendre avec lui Ludum pour qu’il le garde contre tout danger.
Jorka baissa la tête, penaud et dit :
- Je m’excuse mon frère, je ne voulais pas te manquer de respect.
- Il n’y a aucun mal, depuis cette malheureuse annonce on m’a mis dans la tête que je deviendrais roi. C’est un titre dont je n’ai jamais voulu, il avait toujours été clair que tu serais le roi. Moi je devais avoir la vie facile, les batailles insouciantes et marier qui bon me semble. Me voilà mieux protégé qu’un cœur de diamant serti dans du mithril.
Torra prit un instant pour réfléchir et tenta de recentrer la conversation.
- Il y a deux ans, un groupe dépenaillé est venu frapper à notre porte. Il y avait des nains exilés dans l’empire des hommes et des créatures que nous n’avions jamais vues auparavant. Mesurant deux fois la taille d’un nain, avec une tête de taureau sur leurs épaules. Ils étaient blessés et affamés. Il y a eu un conseil extraordinaire ou deux camps se sont formés, d’un côté les maîtres du savoir soutenus par le capitaine de la garde et celui des Boucliers d’argent qui voulaient accueillir ces réfugiés, de l’autre les marchands et le capitaine de marteau d’or qui voulaient les chasser. Les prêtres du dieu ours n’ont pas émis d’avis définitif et là, père fît une chose que je ne l’avais jamais vu faire auparavant, il écoutât Atreka et ses maîtres du savoir, contre Pohmar et ses marteaux d’or. Il a littéralement balayé son avis de la discussion. Autant te dire que les relations avec la noblesse marchande sont hivernales depuis. Nous avons donc, à l’encontre de nos plus vieilles traditions, accueilli des étrangers en ces murs, car ils prétendaient avoir des nouvelles de toi. C’est là qu’un dénommé Belshir, nous as dit que tu étais mort.
Jorka tressaillit en entendant ce nom, mais il n’interrompit pas son frère, car il voulait connaitre la suite. Torra pris un instant pour siroter un peu de bière avant de reprendre.
- Les nains nous ont raconté qu’ils avaient combattu dans une troupe de mercenaires où un certain Jorka Courtebarbe leur avait parlé d’une immense citadelle dans les montagnes. Un jour les minotaures - puisque c’est comme cela qu’ils se désignent eux même - sont arrivés dans l’Est de l’Empire par la mer Intérieur et les impériaux les ont tout de suite détesté. La troupe de mercenaire fut rapidement engagée pour attaquer les campements qu’ils avaient installés sur les bordures de la mer Intérieure. C’est après ces premières batailles qu’en faisant les comptes, Belshir s’est aperçu que Courtebarbe avait disparu sans prendre sa solde. Il en a donc conclu qu’il était mort et il a voulut ramener sa solde à sa famille.
Jorka fit la moue en entendant ce récit, visiblement suspicieux. Torra souri et continua :
- Je n’ai pas cru cette histoire, en interrogeant plus avant ce comptable, j’ai appris qu’en fait il avait déserté avec d’autres nains car ils s’inquiétaient de voir les humains s’en prendre aussi violemment aux minotaures. Ils ont eu peur d’être les prochaines victimes de leur courroux. De ce que j’ai pu comprendre en parlant avec ces créatures monstrueuses, les fuyards se sont réfugiés au sud dans un campement et ont rencontré un autre groupe de minotaures qu’ils ont prévenu du danger qui les guettait. C’est ainsi que cette colonne de réfugiés s’est formée, espérant atteindre la terre promise que leur avait tant vanté Jorka Courtebarbe.
Le prince fit une pause pour reprendre son souffle et une gorgée de bière.
- Père ému par leur histoire, et je dois avouer que je l’étais aussi, a décidé de les laisser entrer et même de les laisser rester. Les minotaures se sont avérés être de puissants alliés contre les gobelins pour peu qu’ils aient la place de manier leurs armes. Et les nains venus de l’empire des hommes s’intégrèrent rapidement devenant mineur, ouvrier ou artisan. Mais les marchands craignaient pour leur commerce, si ces nouveaux arrivants se lançaient sur les routes, avec leurs connaissances de l’empire et leurs contacts déjà installés sur place, ils risquaient de faire de l’ombre aux anciennes familles. Une crainte de mauvais augure s’installa et les minotaures associés aux nouveaux venus étaient tout aussi mal vus par une partie de notre peuple. Père a géré cette situation tant bien que mal pendant presque deux ans, mais il y a maintenant deux mois quelqu’un s’est introduit de nuit dans l’étude des maîtres du savoir et y a volé de nombreuses choses dont des plans d’armes de siège et surtout les plans de nos systèmes défensifs. Puis il a disparu.
Torra fit une nouvelle pause car son frère était sous le choc.
- Les architectes et les ingénieurs travaillent d’arrache-pied pour modifier en profondeur nos défenses, mais il faudra des années, voir des dizaines d’années avant que cela soit effectif. Père s’est donc retrouvé en minorité au conseil, car les prêtres du dieu ours se sont immédiatement ralliés à l’avis des marchands. De plus après la mort d’Atreka, Gerko a pris la suite et il est bien moins habile avec les mots que ne l’était notre vieille préceptrice.
Le plus jeune des deux se tut attendant l’inévitable question. Quand Jorka eut assimilé toutes ces informations incroyables, il leva un regard inquisiteur vers son frère.
- Qui ? Qui a osé violer ainsi les règles de l’hospitalité ?
- Un minotaure répondant au nom de Hujir, du moins nous le soupçonnons fortement car c’est le seul que nous n’avons pas retrouvé. »
- Les autres minotaures, qu’en avez-vous faits ?
- Nous les avons tous arrêté le jour même. Père souhaite les bannir, le reste du conseil à quelques exceptions près veut les mettre à mort ou les garder dans les geôles jusqu’à la fin de leurs jours.
Les deux princes s’observèrent dans un silence rythmé par les premières gouttes de pluie s’écrasant sur la pierre grise. Le vent avait rendu son dernier souffle et les nuages noirs s’étaient accumulés pour rendre son intimité au soleil.
- Qu’en est-il des nains étrangers ?
- Les marchands veulent les bannir en tant que complices, mais Père a refusé pour l’instant qu’ils soient mêlés à ça.
Jorka tenta de se concentrer sur le problème, mais l’évocation de son père ravivait des questions sans réponse, aussi changeât-il brusquement de sujet.
- Je n’ai reconnu aucun garde quand je suis arrivé, où sont les anciens soldats qui gardaient nos portes ?
- Hé bien une bataille récente contre les elfes noirs a prélevé un lourd tribut parmi nos combattants. Mais maintenant que père est en minorité au conseil toute expédition à l’extérieur est un coup de dés. Je crains que l’un des nôtres aille jusqu’à se déshonorer pour évincer notre famille et organiser l’élection d’un nouveau roi. Donc nous avons dû réorganiser notre armée autour de quelques nains de confiance. Les postes de surveillance ont été laissés à ceux dont la loyauté envers notre famille est la moins certaine.
Pendant quelques instants, un vieux précepte revint à l’esprit de Jorka :
« La noblesse à la tête du peuple,
Le roi à la tête de la noblesse
La citadelle a la tête du roi. »
« Si nous en sommes arrivés à dégarnir les défenses de notre foyer pour protéger notre règne, n’avons-nous point trop régné ? » questionna en lui-même le prince.
Mais en considérant que le seul autre candidat éligible à la royauté serait Pohmar, il renonçât à amener le sujet devant son frère. Il était certain que ce dernier avait fait de son mieux. Aucun marchand ne devrait diriger une citadelle, ils ne comprennent pas l’honneur des guerriers, pas vraiment en tout cas.
Les deux frères gardèrent le silence un moment. Au dehors, la lumière baissait et le vent se leva à nouveau. Les rafales de pluie venaient fouetter les falaises et le chemin de ronde. L’eau s’écoulait à grands flots par les gouttières percées à la base des murs pour aller cascader contre les parois de pierre. L’érosion lente et invisible, le plus grand ennemi de la montagne, la ramènerai un jour ainsi que tous les autres sommets à la hauteur des mers. Les prêtres du dieu ours ont nommé ce jour Kotirkhol[1], le jour où les dieux descendent sur la terre ferme et s’affrontent avec l’aide de leurs serviteurs dans une ultime bataille. Dans ce but les nains les plus illustres étaient enterrés dans un cercueil de marbre avec leurs armes et leurs armures afin d’être préservés et de pouvoir se relever lors de la dernière bataille.
- Il nous reste une chose à faire déclara Jorka avec un regard mortellement sérieux. Profaner ma tombe !
Le visage de son frère s’éclaira et tout deux sortirent en riant si fort que leur hilarité se répercuta dans toute la citadelle.
[1] En vu de ce jour les prêtres du dieu ours cherchent à découvrirent une arme qui permettra de vaincre les autres dieux afin d’assurer la victoire de leur dieu.

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