Chapitre III

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Chapitre III : Les prémices de la guerre

« La peur ne peut se passer de l’espérance, ni l’espérance de la peur. »

— Baruch Spinoza

En cette fin d’année, l’hiver bat son plein et le vent froid déchire les visages.

C’est à ce moment, murmure l’Archipel, que le vent tourne. Bien que le soleil brille encore, l’obscurité, elle, veut peu à peu être en haut de l’affiche. C’est ainsi qu’un événement imprévu déchaîne une violence inouïe et inconnue de l’homme.

En ces temps-là, l’Archipel accueille une vague de réfugiés sans précédent, fuyant leur destin brisé par la guerre ou la pauvreté. L’Île de l’Homme, connue pour ses valeurs humanistes et son amour d’autrui, décide, par élan de solidarité, d’accueillir et de s’occuper de certains migrants dont la plupart ne recherchent qu’un avenir meilleur, avec le désir d’offrir une meilleure vie à leurs enfants. Par la résolution 214 des accords de solidarité de l’atoll, l’Île de l’Homme s’occupe de certains réfugiés parmi les plus difficiles.

Le camp est établi aux confins de l’île. Sa superficie est modeste et ne pose guère de problème aux habitants. Pourtant, l’île a hérité des cas les plus difficiles. Les rumeurs parlent de records.

La frustration et les destins de vie brisés par la brutalité du monde et le manque de perspectives dans cette nouvelle existence poussent certains hommes à commettre des fautes irréparables. Dès lors, les gens dont la vie ne connaît pas l’effroi et la misère jugent vite les actes négatifs de ceux qui n’ont pas choisi de partir de bon gré. Le départ est souvent un déchirement et un choix pour survivre.

Le bon brave homme de l’atoll, qui a la panse rassasiée et la vie sûre, ne voit pas toujours de bon cœur l’arrivée de l’inconnu. Les médias et certains partis politiques déchaînent les passions les plus obscures. C’est le choc des civilisations qu’ils proclament ; ils parlent d’un grand retournement des valeurs communes, des valeurs d’antan. À l’inverse, l’Île de l’Homme se distingue par ses valeurs, dont nous avons précédemment révélé la nature.

Des bénévoles qui travaillent dans le camp de réfugiés, nous ont relaté l’histoire de Mohammed, adolescent aux épaules déjà larges et au regard encore enfantin, qui a fui la guerre dans son Archipel.

Il vient de terres arides aux saveurs d’épices, de soirs brûlants où l’air lui-même semblait porter la poussière et les prières. Il a traversé des continents, bravé les mers. Il est l’un des rares survivants d’une embarcation de fortune qui a sombré dans les abîmes de l’océan. Ce jour-là, il sauve un enfant de la noyade.

Mineur, il arrive seul dans l’Archipel. Au début, il veut bien faire. Il veut parler la langue de l’étranger, en comprendre les codes. Il se souvient des paroles de sa mère avant son départ :

« Quand tu arriveras dans tes nouvelles terres, marche tête basse. Tu n’es pas chez toi. Respecte ceux qui te donnent de quoi manger. »

Sans repères, sans protecteur, sans logement, il apprend la rue comme on apprend une langue étrangère. Pour oublier la crainte, il s’abrutit parfois de poudres et de fumées. Très vite, il frôle la délinquance, non par goût, mais par fatigue d’exister.

Pour répondre à cet afflux massif de réfugiés, comme le vocifèrent les chantres de la peur, l’atoll met en place des mesures restrictives destinées à briser les plus coriaces, comme s’ils étaient devenus le symbole de tous les malheurs.

La barbe commence à peine à ombrer son visage quand on l’envoie dans le camp de l’île de l’Homme. On le classe parmi les incendiaires. Il n’a pas le droit de travailler, pas le droit d’apprendre la langue des insulaires.

Son âme n’a même plus la force de rêver une vie meilleure.

Alors il brûle. D’abord en lui. Puis autour de lui. Ses feux intérieurs deviennent des flammes qui illuminent l’île de l’Homme. Il crie l’injustice et se lie aux ombres.

Pourtant, ce n’est qu’un être mortel. Le devenir de l’individu dépend de son jardin.

Sera-t-il ange ou démon ?

C’est le temps des changements, une fin de cycle : l’obscurantisme étend lentement mais sûrement ses toiles. Dans ces temps orwelliens, on ne sait plus où se trouve la vérité. La soif de richesse des « Crésus » et de leurs propagandistes insécurise les habitants comme les migrants.

Ce jour-là, un incendie dévaste le camp. Les flammes défient l’immensité, les bois se tordent et se craquent. Les cris se mêlent au crépitement des passions endiablées. Les brûlures intérieures labourent l’humanité des hommes.

Des cendres à l’odeur de soufre tombent sur les logis. Les regards silencieux des insulaires se croisent. Une certitude s’installe, sourde et tenace, comme une marée qui ne demande plus qu’à monter. L’air reste longtemps irrespirable, comme si même le vent refusait de choisir un camp.

Et, porté par la vitesse fulgurante des médias modernes, le trouble se répand sur toute l’île. Plus personne ne se sent en sécurité — ou peut-être, pour la première fois, chacun comprend que quelque chose vient de changer.

Des premières tensions voient le jour entre l’Île de l’Homme et l’Île de la Femme. C’est comme si les troubles des océans se révèlent au monde. Tout semble calme ; pourtant, les tourments des marées se font jour : ils sont tapis dans les méandres des bas-fonds des eaux troubles et ne demandent qu’à éclore.

Il faut le dire : ces discordes ne sont pas le fruit de cet événement. L’incendie n’est qu’un point sur la carte, un repère que la mémoire plante dans la cendre. Car, à cette époque — comme dans tant d’atolls — la Femme se dévoue aux îlots enfantins, veille, organise, protège… et, sans le vouloir, l’île jumelle s’efface derrière l’intendance.

L’Homme, lui, est relégué aux marges : gardien, capitaine, mais de plus en plus seul. Alors, la Femme ne braque plus ses phares que sur les Îlots enfantins. Les silences s’allongent, les attentes se durcissent, et l’amour, pourtant intact, ne trouve plus toujours ses mots.

Ce sont les premières tensions dans l’archipel.

Le protecteur délaissé se souvient de cette nouvelle comme du début d’un revirement, non parce qu’elle l’a provoqué, mais parce qu’elle a coïncidé avec la fin de la période des chants féeriques.

Ce même mouvement tectonique qui rapproche les îles et enflamme les âmes — cette valse enivrée dont aucun scientifique n’en perçoit les rouages — façonne des montagnes d’amour, si hautes qu’elles semblent percer les cieux. Les sommets portent les plaisirs, la beauté des paysages est incommensurable ; le temps s’y dissout, il passe vite, il enivre.

Pourtant, comme chacun le sait, le temps érode les pics. Les angles s’arrondissent, la passion s’apaise. Les sommets ne masquent plus les différences : l’horizon se dégage, et les écarts se révèlent.

Les accords de paix entre l’Île de l’Homme et l’Île de la Femme sont en péril. La vision du monde et les attentes de chacun se durcissent. Pourtant, la décennie de paix et de vie commune doit se poursuivre : sans cet accord, l’avenir ne serait que plus terne, plus incertain. Surtout, la stabilité des îles enfantines est la première priorité des habitants de l’Archipel. Ces îlots produisent les richesses de demain.

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