Chapitre I
Chapitre I : Aux origines
« L’amour est la seule passion qui se paie d’une monnaie qu’elle fabrique elle-même. »
— Stendhal
Tout commence dans un magnifique Archipel qui repose dans des contrées nordiques germaniques, sur l’Île au Crabe, appelée « Krebs » en allemand, une perle cachée dans l’écrin du Nord. Ce nom, elle ne l’a pas toujours porté. Elle l’a reçu comme on hérite d’un manteau tissé par les fils de l’histoire récente et de son dénouement.
Les parchemins retrouvés dans les archives de l’Archipel évoquent un autre nom, plus ancien, plus intime : l’Île de la Femme. L’appellation d’Île au Crabe ne naquit qu’après les événements que je vais te conter, comme si le langage lui-même avait dû se transformer pour pouvoir contenir la mémoire de la blessure.
Sur cette île pacifique, la bonté et l’amour d’autrui règnent en maîtres, pareils à des rayons de soleil traversant les nuages. Pourtant, même les terres les plus paisibles ne sont pas à l’abri des tempêtes : parfois, le vent se lève et les vagues de l’adversité viennent frapper les rivages de la sérénité.
Sur ce cordon littoral, la douceur des cœurs et l’attention portée à l’autre sont souveraines, à tel point que l’air lui-même semble plus chaleureux. Les Femmiens, ainsi nomme-t-on ses habitants - ne poursuivent ni l’éclat du paraître ni la conquête des horizons lointains. Ils cherchent la chaleur d’un foyer, la constance d’une flamme qui ne s’éteint pas, et la grâce des gestes simples qui donnent à la vie son poids véritable.
Un jour, sous l’effet de mouvements tectoniques que nul savant ne sut vraiment expliquer, l’Île de la Femme se rapproche d’une voisine : l’Île de l’Homme. Les Hommiens, attirés par l’éclat de cette terre nouvelle, aspirent à la découvrir, à en percer les mystères, comme des navigateurs guidés par la promesse d’un trésor enfoui.
Ils comprennent vite qu’il est vital de tisser des liens, de bâtir des relations profondes, telles des ponts jetés au-dessus des flots. L’avenir de ces deux nations ne peut que s’épanouir dans l’union, comme deux rivières qui se rejoignent pour former un fleuve puissant.
Ainsi, l’Île de la Femme et l’Île de l’Homme glissent l’une vers l’autre, portées par une attraction suave et irrépressible.
L’Île de la Femme est bienveillance : son soleil éclaire celui qui accoste, et ses eaux, maternées comme dans un cocon protecteur, donnent le ton aux mers — offrant même à Poséidon une cohérence.
L’Île de l’Homme, elle, est fidélité : ses eaux ne se mêlent pas aux rivières étrangères. Elle garde ses courants comme on garde une promesse. Son humeur tempère la grande farce de la vie. À les voir, il semble que leurs rivages ont toujours coexisté, côte à côte, comme une constellation à deux feux. De loin, on pourrait croire à une seule et même île, mais il s’agit bien de deux entités distinctes, aux valeurs parfois divergentes.
Elles se complètent.
Après un temps, leurs habitants décident de s’allier, de s’unir envers et contre tout. Les insulaires circulent librement. Une union véritable naît entre elles. Les voix se mêlent, les rites et les coutumes se croisent. L’entente est parfaite. L’avenir est radieux, une mer calme qui berce les plages.
À l’automne, des profondeurs de la roche fusionnée surgit un petit îlot. On le nomme l’Île du Scorpion, en raison de la position des astres lors de sa création : terre encore immature, confiée aux soins des habitants de l’Île de la Femme et de l’Île de l’Homme, comme on protège un enfant. Ils l’entourent de leur attention tels des jardiniers penchés sur une jeune pousse. Ce nouveau satellite doit apprendre à grandir au sein de cet atoll d’amour, comme un astre naissant dans une constellation familiale. Le Scorpion est une terre de curiosité, nourrie des récits et des souffles de l’Archipel.
Trois ans plus tard apparaît, à son tour, un nouveau petit îlot, que le Zodiaque nomme Poisson. Lui aussi baigne dans la couronne protectrice des Hommiens et des Femmiens. De cette jeune lueur émane une lumière joviale, qui danse à la surface des flots et berce son innocence. Ainsi s’écrit un nouveau chapitre dans le livre de leur histoire commune.
Dans l’atoll, la vie se déploie : on partage les fruits, on explore les paysages ; on marche ensemble, on partage les doutes, les joies, les humeurs. Les boussoles intérieures— des Hommiens, des Femmiens et des îlots enfantins — s’orientent vers un même cap.
Ce qu’ils savent du bonheur les enveloppe, comme une clarté dont ils n’ont pas encore appris le prix. Pour comprendre pleinement les rouages de ce monde, il faut lever les yeux au-delà de cet atoll central.
Autour de l’Île de la Femme, de celle de l’Homme et des îlots enfantins gravitent les Îles des Anciens.
Ce sont les terres des souvenirs et de l’expérience, façonnées par les années et le labeur du temps.
Leurs paysages escarpés et affaissés portent les rides des âges, comme un visage sculpté par l’histoire.
Il y a tout d’abord l’Île des Anciens germaniques, d’où provient l’Île de la Femme.
Sur ces terres se dressent deux phares ancestraux : le phare de Pierre et celui de Timon, dont la lumière guide les flux de l’Archipel familial entre l’Homme et la Femme. Jadis, ils cultivaient les valeurs dont est née la Femme.
Située en des lieux plus lointains, mais également ancrée dans les cœurs, se trouve l’Île des Anciens lusitaniens. Sur cette terre se dresse le Mosteiro dos Horizontes, monastère de pierre et de vent, d’où l’Homme tient de son père le goût des horizons et le courage des départs. Alma est le souffle de l’île. Ensemble, ils ont taillé la pierre de l’Homme.
L’Archipel bouillonne de vie ; les îles plus anciennes engendrent des terres sœurs, nées de la même mémoire.
L’Homme et la Femme sont les îles qu’ils incarnent. Les Femmiens et les Hommiens en sont les habitants.
Toutes les terres de l’Archipel sont comme des continents où la vie fourmille : les insulaires y côtoient des êtres divers et suivent le rythme du quotidien.
Ainsi s’ouvre l’histoire, dans une paix presque trop parfaite pour ne pas porter en elle l’ombre de ce qui viendra — celle de sa propre perte.

Annotations
Versions