Chapitre II

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Chapitre II : Les années folles

« Il n’est point de bonheur sans nuage. »

— La Fontaine

Pendant plus de dix ans, l’Archipel respire la paix. On y échange, on y commerce, et chaque jour ressemble au précédent, non par lassitude, mais par stabilité.

C’est l’âge d’or : l’avenir paraît radieux, et le soleil, fidèle, semble bénir les cœurs.

Hommes et femmes des différentes îles s’occupent de leurs besognes, simples et régulières, sans soupçonner ce qui se cache derrière les jours trop lisses.

Ainsi en va-t-il de l’Homme, qui côtoie le bonheur… sans le reconnaître. Car comment nommer le bonheur si l’on n’a jamais connu sa contrariété ? Pour parler de malheur ou de joie, il faut un contraste, une mesure, une ombre. Alors disons seulement ceci : sur l’Île de l’Homme, la vie est si paisible qu’on la dirait heureuse — car sait-on vraiment reconnaître un pur moment de bonheur quand on n’a pas connu le plus grand des malheurs ?

Les jours, d’abord, avaient le goût de la nouveauté. Puis la nouveauté s’est faite habitude. Rien ne s’est brisé : c’est précisément cela, le piège.

La routine, parce qu’elle protège, a le goût doux de la paix ; toutefois, sous cette tranquillité, les désirs continuent de sourdre.

Le temps insaisissable poursuit sa route lentement, façonne les paysages, et donne du caractère aux jeunes rivages. Un climat d’insouciance baigne les côtes de l’atoll. Les tempéraments évoluent au gré des vents et des marées ; l’azur se fait bleuâtre. Les jeunes rivages s’amusent dans les baies de l’Île de l’Homme. Parfois, lorsque le vent se fatigue, ils viennent se prélasser dans les bras de mer de la Femme.

Un grand pacte de l’atoll se signe. Ce n’est pas une promesse, mais un accord tacite de sécurité collective, texte dense, scellé par des garanties mutuelles, des clauses de non-agression et de respect de la souveraineté des îles. Son principe est simple : tout différend, qu’il soit maritime, commercial ou symbolique, doit être réglé par la diplomatie, la médiation et l’arbitrage. Jamais par la force. Le multilatéralisme est le fondement de cet accord.

Ainsi, pendant plus de dix ans, l’Archipel tient : non par naïveté, mais parce qu’un équilibre est patiemment construit, clause après clause, concession après concession. Pourtant, aucun traité n’abolit les courants sous-marins.

Les textes garantissent, mais les hommes interprètent.

Sous la surface lisse de cet âge d’or, de petits griefs, des rivalités de statut, des tensions de ressources et des rêves de prééminence continuent de circuler, silencieux, comme des marées qui n’annoncent pas encore la tempête. Dans les ports, les quais attirent les bateaux et avec eux les commérages à la mode. Un capitaine, qui a de la bouteille, prodigue ses conseils en matière d’éducation ; un jeune matelot intrépide lui vante la modernité. On se chamaille, on s’écorche gentiment — mais, un jour de crise, ces égratignures peuvent se rouvrir en blessures.

Pendant que les voix s’élèvent sur les berges, les profondeurs se taisent.

Pendant longtemps, l’Archipel ignore l’existence des prédateurs qui rôdent sous la surface tranquille de ses lagons. Les eaux semblent calmes, et pourtant, dans les profondeurs, certaines créatures affûtent déjà leur patience.

Le Crabe noir fait partie de la multitude des crustacés prédateurs. Celui-ci se distingue de ses congénères. Il frappe vite et avec précision les parties vitales de ses proies. Il est l’une des grandes causes de la déchéance à travers le monde. Fin tacticien, il n’est pas seulement un maître de la guerre : il sait marier les intrigues au cœur des hommes.

Ignorant encore la menace, l’atoll confie la garde de ses terres aux plus jeunes.

Les îlots enfantins — le Scorpion et le Poisson — sont sous protectorat de l’Île de la Femme et de l’Île de l´Homme. Les Îles des Anciens se réservent le droit de conseils bienveillants et informels.

Quand le monde ne gronde plus, on oublie que le silence a aussi ses diplomaties et que parfois, la première fissure d’un grand traité n’est pas un canon, mais un mot mal pesé. La paix est un dur labeur que l’on se doit de cultiver avec précaution.

Aussi bon que soit un traité, une cicatrice qui n’est pas soignée peut, à tout moment, resurgir en guerre.

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