Chapitre 44 - Tellus – Résonance

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Chapitre 44

Monde 3 : Tellus

Résonance



 Après le SMS signalant l’anomalie, Gwendoline n’a pas le temps de reprendre son souffle qu’un second message s’affiche.

Rejoins-moi vite à la « Centrale ». Le général arrive dans quelques instants. Je te veux près de moi.
John

 Ses doigts se referment sur le téléphone comme sur une preuve.

Général McAllan.

 Le nom seul suffit. Il lui serre la poitrine et y dépose une pression sourde, tenace, la même que sur Terre, lorsqu’elle avait compris qu’il l’avait vue, reconnue, traquée.

 Elle ne l’a jamais aimé. McAllan a cette manière de vous regarder comme un dossier déjà classé : sans hésitation, sans nuance. C’est lui qui avait donné l’ordre. Celui qui avait voulu l’arrêter après l’effacement. Après les données supprimées. Après l’insémination.

 Pourtant, un sourire bref, presque satisfait, lui tire la bouche. Elle a tenu. Elle a joué son rôle. Elle s’est glissée dans cette base, dans ses couloirs, dans son système… sans que personne ne remarque l’imposture. Surtout pas lui.

 Elle se lève d’un coup. Le fauteuil roule en arrière dans un grincement sec.

 Chaque seconde la rapproche du point de non-retour.

 La main sur la poignée de la chambre des informaticiens quantiques, elle hésite. Une fraction. Le temps d’un battement. Elle leur a tout donné : son histoire, ses origines, ce qu’elle avait juré d’emporter dans la tombe. Maintenant, elle n’a plus que leur silence , et leur loyauté.

 Elle se retourne.

 Greg et Sarah l’attendent. Visages fermés, concentrés, déjà ailleurs. Le genre de regards qui ne posent pas de questions inutiles.

 Son souffle se stabilise un peu.

 — Votre mission officielle est classée comme une simple observation de ces planètes, dit-elle.

 Le mot planètes résonne mal. Trop petit. Trop propre.

 Elle marque une pause, mesure la portée de ce qu’elle s’apprête à lâcher.

 — Restez discrets. Vous seuls, avec le colonel et moi, connaissez le véritable but de votre séjour. Tout est calé. Les contrôles devraient passer.

 Elle soutient leurs yeux l’un après l’autre. Elle voudrait leur dire davantage, leur dire pourquoi tout cela la ronge, combien la peur est ancienne, mais l’urgence la pousse.

 Lorsqu’elle quitte la pièce, ce n’est pas de l’espoir qu’elle emporte : plutôt une lueur fragile, obstinée, que le plan élaboré avec John suffise à tenir McAllan à distance… et qu’Amélia et Emélie soient assez loin lorsqu’il frappera.

 Dans le couloir, elle accélère. Elle n’a pas de temps à perdre. Pas aujourd’hui.

 À peine a-t-elle quitté la zone dortoir que l’air change. Pas seulement plus froid, plus électrique. Comme si la base, entière, avait cessé de respirer normalement.

 Un panneau d’affichage pend de travers, vestige du tremblement de terre. Le béton porte encore des cicatrices. Les néons d’urgence clignotent, projetant des ombres instables sur les murs. Le sol renvoie des pas rapides, une cadence militaire qui n’a rien d’ordinaire.

 Des hommes circulent dans tous les sens.

 Oreillettes vissées, gestes précis, corps tendus. Des portes sécurisées s’ouvrent et se referment, avalant et recrachant des silhouettes. Les verrous claquent. Les scanners bipent. Tout semble cadré... Trop cadré, comme si l’alerte avait verrouillé la base de l’intérieur.

 Gwendoline ralentit malgré elle.

 Elle connaît ces lieux par cœur : d’habitude, ils respirent un calme glacé, une maîtrise absolue. Mais là… quelque chose déborde.

 Des fragments lui parviennent, arrachés au vol.

 — …instabilité croissante…
 — …niveau d’alerte relevé…
 — …prévenez le général…

 Un groupe déboule en courant. L’un manque de la heurter, marmonne une excuse sans même la regarder. Les lumières de sécurité pulsent, du blanc au bleu, comme un cœur artificiel.

 Un frisson lui remonte l’échine.

 Quand une main se pose sur son épaule, elle sursaute.

 Greg.

 — Tout va bien, Mademoiselle Persia ?

 Elle observe encore l’agitation, la tension qui flotte, la base qui semble retenir son souffle.

 — Je n’en sais rien…, murmure-t-elle. Mais tout ça… ça n’annonce rien de bon.

 Puis, plus vite :

 — Vous devriez y aller. Maintenant. Filez avant que McAllan ne soit là avec toute son équipe.

 Greg acquiesce. Sarah aussi. Ils s’éloignent dans un couloir opposé.

 Gwendoline croise les doigts, pas comme un geste superstitieux, plutôt comme un réflexe de survie.

 Elle avance aussi vite que ses jambes le lui permettent. Petite taille, grandes urgences : une combinaison injuste. Son cœur cogne trop fort. Elle inspire, essaie de reprendre la main sur son propre corps. En vain. La porte massive de la « Centrale » se dresse enfin.

 Elle s’immobilise une seconde.

 Derrière ce seuil se trouve le noyau du dispositif. Le lieu où les mondes ne sont plus des idées, ni des récits, ni des hypothèses… mais des menaces. Des chiffres. Des masses. Des trajectoires.

 Elle pose la paume contre le battant métallique. Un faisceau rouge la balaie. Un battement. Puis la porte cède, et la Centrale s’ouvre.

 Une immense pièce circulaire, amphithéâtre technologique noyé dans une pénombre maîtrisée. Des rangées de bureaux s’élèvent en gradins. Des consoles projettent des informations translucides. Des visages fixent des écrans comme on fixe un précipice.

 La salle est silencieuse, pas un silence paisible : un silence d’alerte, d’écoute.

 Face à eux, occupant tout un mur, se déploie une projection tridimensionnelle monumentale.

 Gwendoline s’arrête net.

 Le multivers.

 Des globes parfaits flottent dans l’air, suspendus, observés, surveillés. Autour d’eux, des lignes d’informations pulsent comme des battements : flux d’énergie, fréquences vibratoires, anomalies en expansion.

 Au centre, deux sphères dominent.

 Terre et Terra.

 Elles sont si près. Beaucoup trop.

 Le simple fait de les voir ainsi, presque jointes, presque attirées, lui retourne l’estomac. Comme si l’impossible avait cessé d’être une limite.

 Les deux astres semblent se chercher, enfermés dans une danse gravitationnelle démente. À mesure que l’écart se réduit, des ondes lumineuses se propagent et frappent les mondes alentour. Chaque impact tord la projection : distorsions visibles, jusque dans les astres les plus lointains.

 Un pic incandescent transperce soudain l’image.

 Plusieurs consoles émettent une alerte brève, sèche, puis retombent dans le silence.

 Un opérateur se fige, main suspendue au-dessus de son clavier, et jette un regard inquiet vers le centre de la salle.

 — Elles entrent en résonance…, souffle quelqu’un.

 Gwendoline n’entend presque plus. Elle ne se contente pas de voir : elle ressent. Les ondes la traversent comme un courant, pression dans les tempes, vibration sous la peau.

 Et là, une pensée s’impose, brutale.

 La Terre peut disparaître.

 Pas un concept. Pas une hypothèse.

 Un effacement.

 Dans un coin de sa mémoire surgit une image sans rapport avec une carte du ciel : un petit bracelet tressé, vert et blanc, oublié au fond d’un tiroir... Un truc dérisoire, mais intact, comme si l’univers n’avait pas le droit d’y toucher. Puis viennent des visages, une table, une odeur de café. Toute une vie laissée derrière.

 Cela devient trop réel. Trop proche.

 Le haut gradé se tient près du centre de la salle. Immobile. Bras croisés. Regard fixé sur la projection, comme s’il voulait la contraindre par la volonté.

 — Pensez-vous que ces planètes vont entrer en collision ? demande-t-il à l’agent assis à côté de lui.

 — D’après les données, qui se dégradent à grande vitesse, il est fort probable que cela arrive, mon colonel.

 Aucun commentaire ne suit. Même les claviers se taisent, comme si la pièce entière retenait son souffle.

 — Si Terre et Terra se touchent…, reprend l’officier, les ondes interdimensionnelles se propageront à l’ensemble des mondes connectés. Et cette fois, nous ne pourrons pas contenir les répercussions. Nous ignorons encore les conséquences sur tout le multivers.

 Gwendoline déglutit.

 — Pouvez-vous estimer quand cela pourrait se produire ?

 — Impossible à dire. C’est inconstant.

 L’officier fronce les sourcils, recule de deux pas, se place à son niveau et se penche vers elle.

 — Ils sont partis ?

 — Ils doivent être proches du laboratoire à présent, répond-elle, voix basse.

 Le silence retombe.

 Les deux sphères continuent inexorablement de se rapprocher.

 Puis une voix, grave, forte, tranche l’air comme une lame :

 — Pour que cela ne se produise pas, il faut absolument les ramener.

 Gwendoline se raidit.

 McAllan.

 Il est là.

 — Je veux ces jeunes femmes ici !

***

 Greg et Sarah arpentent les longs couloirs sombres, sacs solidement arrimés sur le dos. Ils progressent sans parler, d’un pas mesuré, suivant à la lettre les consignes du colonel Spencer et de Mademoiselle Persia.

 Le moindre écart suffit à condamner la mission.

 Pour ce voyage, peut-être le dernier, ils ont emporté des affaires de rechange. Non par confort. Par lucidité : il est possible qu’ils ne remettent jamais les pieds dans cette base. Si tout bascule, ils devront escorter Amélia et Emélie vers un autre monde, en laissant derrière eux tout ce qu’ils ont connu.

 Sarah scrute chaque recoin avec une attention presque obsessionnelle. Elle a l’impression que l’ombre contient quelque chose, un mouvement, une silhouette prête à surgir. Sa main se referme sur la veste de Greg, cherche un point d’ancrage. Le simple fait de sentir sa présence, de savoir qu’il est là, la maintient debout.

Au loin, des voix montent : leurs remplaçants discutent près d’un distributeur de boissons. Nervosité visible. Ton bas. Corps raides.

 Profitant d’un angle mort, Greg et Sarah se glissent sans se faire remarquer et prennent une nouvelle direction.

 C’est à cet instant que Sarah est heurtée.

 Elle se retourne, réflexe pur, et n’aperçoit qu’une silhouette féminine déjà en train de disparaître à un carrefour : sweat à capuche, démarche rapide. Une mèche rousse dépasse brièvement, trop bref pour être certain, mais assez pour accrocher l’œil.

 Aucune excuse. Pas même un regard.

 Sarah ravale sa colère. Se tait. Se fond. Elle se doit être discrète.

 Après de longues minutes, ils atteignent enfin le premier poste de contrôle. Greg tend la fiche de mission. Le scanner balaie son visage avec une lenteur presque insolente. Lorsque le voyant passe au vert, la porte métallique s’ouvre. Sarah sent son cœur cogner.

 Officiellement, tout est conforme.

 Et pourtant, elle sait qu’ils sont déjà en faute. Qu’ils agissent contre les ordres du général.

 La gorge serrée, le ventre noué, elle avance à son tour et place son visage devant l’appareil. Un faisceau rouge glisse de bas en haut, puis de droite à gauche, analysant chaque trait, chaque micro-expression, chaque donnée biométrique.

 Une seconde, puis une autre. Quand le voyant passe enfin au vert, elle rejoint Greg sans un mot. La porte se referme derrière eux. C’est seulement là qu’elle s’autorise à respirer.

 Ils ont réussi.

 Mais il reste le dernier obstacle.

 L’entrée vitrée du laboratoire domine le fond du couloir. Sur le côté, un lecteur attend leur badge. Greg s’avance, pose sa carte. Le voyant bascule aussitôt au vert. Dans un souffle mécanique, la paroi transparente coulisse. Greg pénètre dans un sas étroit. Des jets de vapeur se déclenchent immédiatement, l’enveloppant d’une brume dense destinée à assurer une aseptisation totale.

 Quand elle se dissipe, la seconde porte s’ouvre.

 Greg est passé.

 Au tour de Sarah.

 Restée seule face à la borne, elle jette un regard derrière elle. S’assure, une dernière fois, que rien ne viendra. Qu’aucune silhouette ne surgira au mauvais moment.

La main tremblante, elle pose son badge et attend.

Le temps se déforme, s’étire. Chaque battement pulse dans ses tempes.

Le voyant hésite.

Quelques secondes , trop longues, assez longues pour que son imagination fabrique déjà l’alarme, les portes verrouillées, les bottes dans le couloir…

Un clic.

La porte du sas s’ouvre.

Toutes les étapes sont franchies.

Sarah pénètre dans le laboratoire, vidée, comme si toutes ses ressources l’abandonnaient d’un seul coup.

— On a réussi…, souffle-t-elle, la voix chargée de soulagement.

 Dès leur arrivée, les techniciens accélèrent. Les procédures s’enchaînent ; chacun semble connaître sa place.

 La responsable du lieu leur remet les lunettes, les transmetteurs, les détecteurs et, pour finir, une bague d’énergie à chacun. En temps normal, une seule aurait suffi. Mais aujourd’hui, ils devront agir séparément : l’un sur Terre, l’autre sur Terra.

 Greg se positionne devant le passage menant à la Terre. Sarah, elle, le sait déjà : elle rejoindra Emélie sur Terra.

 — Tu as une idée de ton plan ? demande-t-elle pendant qu’il vérifie ses accessoires.

Greg ne détourne pas les yeux, concentré sur l'instalation de son matériel.

— Comment ça ?

— Comment tu vas expliquer à Amélia qu’il va falloir abandonner sa planète pour échapper au général ?

 Il s’arrête net, se retourne.

 Sarah est pâle, presque cireuse. Ses doigts tremblent légèrement quand elle ajuste ses lunettes sur l’arête de son nez.

 Greg s’approche et pose une paume calme sur son épaule.

 — Ne t’en fais pas. On improvisera. On suivra le mouvement. Mais il faudra y aller doucement. Elles vont nous prendre pour des dingues, sinon.

 — Mouais…

 — Le protocole est prêt ! annonce une voix. C’est quand vous voulez.

 Sarah recule de quelques pas.

 L’air autour d’elle vibre. Ses cheveux se soulèvent sous l’effet du champ énergétique. Une montée en puissance envahit la pièce, s’intensifie, s’étend, jusqu’à ce que le passage s’active complètement. Elle lance un dernier regard à Greg, le cœur lourd. Une question tourne en boucle : parviendra-t-elle seulement à convaincre Emélie ? Lorsque Greg franchit le seuil, tout s’interrompt brutalement. Les consoles basculent dans l’obscurité totale.

 — Que se passe-t-il ? demande Sarah, l’angoisse nouée dans la voix.

 Déjà, elle imagine le pire : la base verrouillée, les circuits neutralisés, le Général.

 — Ne vous inquiétez pas, madame, la rassure un technicien. Cela peut arriver. Le système sera de nouveau opérationnel dans dix minutes. Mettez-vous en place.

 Sarah se positionne exactement à l’endroit où Greg se tenait quelques instants plus tôt, vérifie mécaniquement ses équipements.

 Ses doigts sont glacés.

 Elle les glisse dans les poches de sa veste, cherche un peu de chaleur… et tombe sur quelque chose.

 Un morceau de papier.

 Sa veste est neuve. Il n’y a aucune raison que cela soit là.

 Elle le sort lentement, le déplie.

 Une phrase, tracée à l’encre, apparaît.


Ne les séparez pas.

Ne les amenez pas ici.

Amélia et Emélie doivent rester sur leur planète.
G.

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