Chapitre 46 – Terre – Greg - Premère approche
Chapitre 46
Monde : 1 Terre
Greg
Première approche
À peine a-t-il posé le pied sur Terre que son détecteur de fréquences s’active instantanément. Le taux vibratoire de cet univers le frappe de plein fouet, si élevé qu’il en reste un instant stupéfait. Impossible de ne pas se demander où se situe celui de Terra… mais d’après ce qu’il connaît déjà, ces deux planètes sont bien trop proches l’une de l’autre.
Un souvenir du colonel Spencer lui revient alors : ses inquiétudes, sa voix grave, et cette question qu’il répétait comme un avertissement. Que se passerait-il si cette proximité devenait excessive ? Et surtout… si les deux mondes atteignaient le même taux vibratoire en même temps ?
Le portail l’a projeté juste devant un restaurant. D’après les signaux, Amélia est à l’intérieur. Autour de lui, tout paraît calme… trop calme. Le carillon de l’entrée tinte au rythme du vent. Au-dessus, de gros nuages sombres dissimulent la lune à moitié. L’atmosphère est lourde, chargée d’électricité et de magnétisme.
Inquiet, son regard retombe sur l’appareil. Les courbes de l’onduleur s’agitent de façon inhabituelle : elles frémissent, s’affolent, puis laissent place à d’infimes ondes sismiques, signe d’une magnitude faible, à peine perceptible pour le commun des mortels.
Circonspect, il consigne méticuleusement les données dans son carnet de bord.
Tout cela n’annonce rien de bon.
Un message est aussitôt envoyé à Sarah via le transmetteur, pour savoir où elle en est.
Le carillon de la porte retentit un peu plus fort. Il relève la tête et aperçoit une femme sortir du bâtiment. Dos à lui, elle adresse ses au revoir aux personnes restées près de l’entrée : un homme accompagné d’un jeune garçon.
Le parking est noyé dans l’obscurité ; un unique lampadaire projette un halo blafard, laissant de larges zones dans l’ombre.
Juste le temps de se mettre de côté. À l’abri des regards, les yeux plissés, il observe. Même de loin, même sous cette lumière imparfaite… il la reconnaît.
C’est elle.
Après avoir terminé avec ses amis, Amélia se dirige vers sa voiture sans se douter une seconde de ce qui approche. Le détecteur, lourd contre la paume de Greg, s’impose comme un rappel : le temps est compté.
Il se sent obligé de tout lui dire. Mais il sait aussi à quel point cela sonne faux : un inconnu qui interpelle une femme seule, la nuit, sur un parking.
Et pourtant… il n’a pas le choix.
Une inspiration profonde, puis il s’avance.
— Amélia ?
Elle se retourne d’un coup et recule d’un pas. Dans le halo du lampadaire, il la distingue mieux. Ses yeux s’ancrent sur lui avec prudence.
— Oui ? s’étonne-t-elle, surprise qu’un homme qu’elle ne connaît pas l’appelle par son prénom.
Il lève aussitôt les mains, paumes vers elle.
— N’ayez pas peur, je ne vais pas vous faire de mal. J’ai juste besoin de vous parler… et le temps nous est compté. Voilà… Je me nomme Greg, et ce que j’ai à vous dire est très important.
Amélia ne bouge pas. Son regard le traverse, l’analyse. Le silence s’épaissit, pesant. Quelque chose d’invisible monte, sans encore se montrer.
Pas le choix : être direct.
— Je vais aller droit au but, poursuit-il. Ce que je vais vous dire va vous paraître étrange… mais vous devez me croire.
Et avant qu’elle n’ait le temps de poser la moindre question, il lâche tout, dans un souffle :
— Je dois vous prévenir que des personnes mal intentionnées vont venir dans peu de temps pour vous emmener et effectuer des tests sur vous dans un laboratoire militaire. On m’a donné pour mission de vous récupérer avant qu’ils n’arrivent.
Amélia se fige.
Son visage change. Il voit la peur la traverser. Elle recule.
— Pardon ?
À partir de là, tout va trop vite. Le mot « militaire » suffit. Le reste achève de la faire basculer en mode survie. Un mouvement de recul, net.
Il se presse, tente d’apaiser.
— Mais ne vous inquiétez pas, je suis ici pour vous protéger. Je vais vous emmener dans un endroit loin de tout ça, loin des tests, loin du Général McAllan… vous n’avez rien à craindre de moi…
Un pas. Puis un autre, précautionneux.
Trop tard : plus il s’approche, plus il devient une menace.
Son corps se tend.
Et soudain, Amélia agit.
Elle attrape ses épaules et, sans hésitation, son genou remonte violemment, droit dans ses parties intimes. Greg se plie en deux dans un souffle étranglé. La douleur est brute, aveuglante. Ses jambes lâchent presque. Il a la sensation que l’air est arraché de ses poumons. Sa vision se couvre d’un voile blanc.
Au-dessus de lui, des bruits nets : les clés, la portière, le verrouillage.
Non…
Dents serrées, une main crispée entre ses cuisses, il tremble. Se redresser. Ne pas la laisser partir. Lui faire comprendre…
Une poigne l’attrape brutalement par le col.
Son cœur rate un battement : il ne l’a pas vu arriver.
Malgré la douleur, il relève la tête et aperçoit un visage tendu de rage. Une carrure solide, des avant-bras puissants, une présence physique immédiate. Et surtout… des yeux vert émeraude qui accrochent les siens comme deux lames. Sous le lampadaire, des cheveux châtains, un peu longs, hirsutes, comme après une journée passée dehors.
— Qu’est-ce que tu lui veux ? crache l’inconnu.
Greg essaie de parler, mais il n’a plus la posture pour convaincre qui que ce soit. Dans ce décor, à cet instant, il n’est plus qu’un suspect en chemise à fleurs.
Toujours maintenu par la poigne de l’homme, il proteste… puis l’urgence reprend le dessus. Plus le choix. Sa main plonge dans la poche, saisit le détecteur et l’allume. Les points rouges surgissent, vibrants, nerveux. Le plus gros, le plus intense : la maison d’Amélia.
Il appuie.
Une vibration sourde traverse l’air. Le monde semble se contracter, puis céder. Une déchirure s’ouvre à deux mètres : un halo lumineux se tord et s’étire, irréel, puis tranche la nuit comme une faille.
L’homme aux iris verts se fige net.
Sa poigne se desserre.
Pris de court par l’impossible, il lâche Greg. Un demi-pas en arrière, bouche entrouverte, regard rivé sur cette étrange brèche.
Greg chancelle, reprend appui. Il s’avance vers le portail… puis s’arrête. Avant de partir, il se retourne.
Une dernière image s’imprime en lui.
L’homme reste figé une seconde, comme si son cerveau refusait d’accepter ce qui se passe juste devant lui. Puis il se tourne vers Amélia, et l’instinct de protection refait surface et se précipite vers elle, à grandes enjambées. Greg le voit se pencher vers la vitre, chercher son regard. La portière s’entrouvre. Adam pose alors ses mains sur ses épaules, comme pour la retenir, la ramener à lui. Il la scrute rapidement : son visage, son cou, ses bras… vérifiant qu’elle est entière.
Greg n’entend pas les mots, mais il devine.
Il lit sur ses lèvres :
— Amélia… ça va ? Il ne t’a pas touchée ?
La gorge de Greg se serre. Une fraction de seconde, l’envie de rester le traverse. Tout expliquer. Reprendre la scène depuis le début.
Mais ce luxe n’existe pas.
Alors il crie, la voix déchirée par la douleur et l’urgence :
— Amélia ! Je ne vous veux pas de mal ! J’ai pour mission de vous protéger… je reviendrai !
Puis il disparaît.
La lumière se referme aussitôt derrière lui, nette, silencieuse, comme une paupière.
Greg atterrit non loin de la maison d’Amélia, le dos courbé, les mains crispées sur ses parties sensibles. Il avait échafaudé plusieurs plans, imaginé mille scénarios… jamais celui-ci. Heureusement, la douleur s’estompe peu à peu.
Amélia n’est pas encore là. Si elle quitte le parking immédiatement après leur altercation, il lui faut environ trente minutes de route. Il repère la façade, les fenêtres plongées dans l’obscurité, la porte d’entrée. Ici, il l’attendra… et agira autrement, cette fois. Il reconnaît qu’il s’y est très mal pris.
Alors qu’il se cherche un repère discret pour rester hors de vue, une silhouette se détache dans la pénombre, au bout de l’allée, là où la lumière ne va pas. Elle se glisse lentement, presque sans bruit, comme si elle connaissait le terrain… comme si elle l’avait déjà fait.
Greg retient sa respiration.
L’ombre se rapproche de la demeure. S’arrête une seconde. Puis reprend.
Greg la fixe, impuissant.
Elle disparaît brièvement sous le porche… comme engloutie par la maison d’Amélia.
Un froid remonte le long de sa colonne vertébrale. Il voudrait intervenir, courir, alerter… mais il ne peut pas. Pas maintenant. Pas sans se faire remarquer.
Il consulte sa messagerie.
Toujours aucune réponse de Sarah.
Et cela commence vraiment à l’inquiéter.
Mais que fait-elle ?

Annotations
Versions