Chapitre 47 – Tellus – L'attente – Sarah

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Chapitre 47

Monde 3 : Tellus

L'attente


Il fait noir. Seul un éclairage d’urgence au ras du sol, quelques halos bleutés, donnent au laboratoire une apparence irréelle et figée. Les écrans sont morts, les consoles muettes, et l’absence de bips finit par devenir plus oppressante que le bruit lui-même.

— Êtes-vous certaine que cela va revenir ? demande Sarah, inquiète.

Une goutte de sueur froide glisse le long de sa tempe et disparaît dans son col. Dans ses poches, elle enfonce ses mains gelées, cherchant un peu de chaleur tout en protégeant ce qu’elle tient : cette petite feuille qu’elle n’arrive pas à lâcher. Elle le sent contre sa paume, humide de ses doigts, presque brûlant, alors qu’il n’est rien de plus qu’un bout de papier.

Le mot.

Les lignes griffonnées au stylo.

Ne les séparez pas.

Ne les amenez pas ici.

Amélia et Emélie doivent rester sur leur planète.

Et tout en bas, une simple signature : G.

Sarah remonte mentalement chaque phrase, lentement, avec cette obstination qui lui sert d’armure, espérant trouver une logique là où il n’y en a peut-être pas. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que cette personne voulait lui dire ? Et surtout… pourquoi maintenant ?

Son ordre est justement de faire l’opposé de ce qui est écrit.

Elle ravale sa salive, la gorge serrée.

Que doit-elle faire d’une consigne pareille ? On lui a confié une mission, certes officieuse, glissée hors des procédures, mais une responsabilité malgré tout, donc une direction à suivre, une ligne à ne pas franchir. Pourtant, depuis qu’elle a lu ces mots, quelque chose s’est déplacé en elle, un doute insidieux q7ui s’accroche et refuse de céder.

Elle repense au portail traversé par Greg quelques secondes avant la panne : il est passé de l’autre côté. Sarah, elle, est restée ici, bloquée tant que le courant ne sera pas remis.

Un choc sourd éclate soudain contre le sas, la sortant de ses réflexions. Puis un deuxième, et un dernier, plus violent, plus sec cette fois-ci.

Sarah sursaute, sa main se crispe sur le papier dans sa poche, et les têtes se tournent d’un même mouvement vers l’entrée sécurisée. À travers la partie vitrée, elle distingue d’abord des silhouettes déformées par la pénombre extérieure, puis les détails se précisent : gilets, armes plaquées contre les torses, postures tendues. Des militaires. Ils frappent à intervalles réguliers, avec une patience agressive qui ne laisse aucun doute sur leur détermination.

La parois ne tremble presque pas. Ce n’est pas une simple séparation transparente : c’est du verre blindé, feuilleté balistique, épais, conçu pour résister aux impacts et aux tirs ; même si la colère montait en face, même si quelqu’un perdait le contrôle, cette barrière tiendrait.

Un jeune technicien, nerveux, déjà pâle, fait un pas en avant.

— Je vais ouvrir.

Il n’a pas le temps d’aller plus loin qu’une voix claque derrière lui, nette et cassante.

— NON !

Une femme en blouse blanche, traverse le plateau central et surgit dans le faisceau bleu des veilleuses. Petite brune au carré court plongeant, regard dur, gestes précis, elle n’a rien de quelqu’un qui découvre une urgence ; elle ressemble plutôt à celle qui l’aurait peut-être provoquée. Elle se plante devant le jeune employé avec une autorité.

— Mais madame… ce sont des militaires. Ils…

Il désigne leur direction, et sa panique se mêle à un réflexe d’obéissance automatique. L'armée est ici, on ne doit pas discuter.

— Ils n’entreront pas, tranche-t-elle, sans détourner les yeux.

Le technicien cligne des paupières, décontenancé.

— On peut ouvrir en manuel, insiste-t-il. Le placard de secours… il est là, on a juste à…

Sarah suit son geste. Contre la cloison du fond, à quelques mètres de cette zon de décontamination vitrée, se trouve une trappe métallique rouge, encastrée et presque invisible si l’on ne sait pas qu’elle existe : cette petite armoire, le dernier recours, celle qu’on n’utilise qu’en cas d’extrême nécessité.

La responsable ne détourne pas la tête.

— C'est exact, et ceci n'est accessible uniquement côté laboratoire.

Elle appuie sur chaque mot pour que le message soit clair pour tous.

— De l’autre côté, ils ne peuvent pas l'atteindre. Ils peuvent frapper, menacer, hurler… ça ne changera rien.

Un nouveau coup retentit derrière la paroi, plus violent, plus proche, et Sarah voit l’un des militaires coller son visage contre le verre, fixer l’intérieur du sas. Sa bouche bouge, articulant des ordres qu’elle n’entend pas, mais qu’elle comprend malgré tout.

Ouvrez.

Maintenant.

Le technicien hésite encore, partagé entre la peur et la discipline.

— Madame, ce sont…

— Ici, dans cette pièce, coupe la responsable en positionnant ses mains sur ses hanches, je suis ta supérieure, alors quand je dis non… c’est non.

Le jeune homme recule. Ses lèvres se pincent. Il retourne à sa tâche.

Sarah inspire doucement, mais l’air lui paraît trop froid, trop rare. Le papier dans sa poche brûle davantage, et cette signature, G, continue de lui tourner dans la tête sans s’accrocher à rien de concret. Greg ? Une initiale quelconque ? Une piste ? Elle n’en sait rien, et ce flou l’épuise.

Un grondement sourd naît soudain sous leurs pieds.

Le laboratoire reste sombre, les consoles sont muettes, les systèmes secondaires sont toujours éteints. Seuls quelques voyants du plateau central clignotent à nouveau, et la tablette de la responsable émet une pâle clarté, tandis qu’au fond, du côté de l’arche, l’anneau se met à vibrer, imperceptiblement d’abord, puis de plus en plus nettement.

Des diodes s’allument en cascade autour de la structure, les capteurs frémissent, et l’air se charge d’une densité étrange : le générateur de secours vient de prendre le relais.

Le portail, lui, revient à la vie.

La cheffe du laboratoire baisse les yeux sur son écran, qui projette un éclat froid sur ses traits. Puis elle s’avance vers Sarah, sans précipitation, avec cette maîtrise tranquille qui fait encore plus peur que les coups derrière la vitre ; elle garde la voix neutre et rassurante.

— Ne vous inquiétez pas. Le portail sera prêt dans trois minutes, dit-elle. Juste le temps de terminer la mise en place.

Trois minutes.

Le chiffre s’imprime dans la tête de Sarah avec la précision d’une menace.

Elle lève les yeux. Les silhouettes militaires se sont immobilisées, mais leur posture a changé. Ils attendent.

Sarah revient vers la cheffe du laboratoire, cherchant à comprendre.

— Est-ce le Général ? murmure-t-elle.

Elle laisse passer une seconde, le temps d’un regard, puis se rapproche suffisamment pour que ses mots se perdent dans le bruit ambiant, même réduit à presque rien.

— Pas vraiment… mais il a envoyé ses hommes. Ils sont là pour vous.

Le souffle de Sarah se coupe.

— Pour moi… ? Pourquoi… ?

Elle inspire un peu plus fort et, pendant un instant, son masque se fissure : une fatigue ancienne, un poids qu’elle traîne depuis trop longtemps.

— Je n’en sais rien, répond-elle. Tout ce que je peux te dire, c’est que je dois un service au colonel… et à Gwendoline Persia.

Sarah se fige net. Gwendoline… Le G du message. Cette signature… elle l’avait eue sous les yeux tout ce temps, sans en saisir le sens.

Mais est-ce bien elle ? Après tout, c’est Mademoiselle Persia qui leur a confié cette mission officieuse. Non… cela ne peut pas être elle, elle ne peut se contredire.

Ce mot lui échappe complètement…

— Vous devez partir, absolument, murmure la responsable.

Elle se redresse et retrouve son calme.

— Je vais les retarder, dit-elle simplement. Et vous, vous ne touchez pas au sas, ajoute-t-elle en se tournant vers le technicien.

Sarah hoche la tête, incapable de formuler quoi que ce soit. Derrière la vitre balistique, les coups se multiplient. Au fond de la salle, le portail vibre davantage, presque stabilisé.

Elle ajuste ses lunettes pour se protéger du faisceau et distingue l’ouverture qui se dessine devant elle. Une hésitation la traverse. Que va-t-il arriver à cette jeune femme qui risque sa carrière pour elle ?

Elle se retourne : la cheffe garde les yeux rivés sur sa tablette. Le grondement du système, les décharges lumineuses, le souffle du vent artificiel avalent ses paroles, mais nul besoin de les entendre pour lire l’urgence sur ses lèvres :

Dépêchez-vous !

Un regard vers le sas : les militaires se préparent à frapper avec un bélier. Même ainsi, il leur faudrait de longues minutes pour espérer entamer une porte conçue pour résister.

Elle reporte son attention sur la scientifique… puis franchit le seuil.

Que va-t-il lui arriver ? Vont-ils la tuer ? La mettre aux arrêts ?

Tout ce que Sarah sait, c’est qu’à partir de maintenant elle n’a plus une seconde à perdre : elle doit absolument parler à Emelie.


Depuis le départ de Greg, presque vingt minutes se sont écoulées. Elle arrive sur Terra et, à peine les pieds posés au sol, trébuche et tombe. Ses mains s’enfoncent dans l’herbe. Assise, elle relève la tête et constate qu'elle a atterri dans le jardin d’Emelie. Le vent souffle et, par moments, des éclairs zèbrent le ciel noir. Tout est plongé dans l’obscurité, sauf une fenêtre, non loin d’elle.

Elle s’en approche discrètement.

À l’intérieur, elle distingue d’abord un miroir et un lavabo. En se décalant légèrement entre deux voilages, elle aperçoit un jeune homme immobile, dans une posture méditative, au centre d’une étoile formée de triangles entrecroisés. Impossible de dire ce que cela représente. Sa respiration est lente et régulière ; ses lèvres bougent, comme s’il récitait quelque chose. La scène évoque un rituel, l’image d’un sorcier surpris en pleine incantation. Elle n’y connaît rien à ces pratiques : son univers, c’est la science.

Sa silhouette se trouble soudain.

Elle se passe une main sur le visage, persuadée que la fatigue brouille sa vue, mais rien ne change. Elle s’approche encore et plisse les paupières. Pendant une fraction de seconde, il s’efface. Puis il revient… avant de disparaître à nouveau. Le phénomène se répète quatre fois. La dernière absence dure plusieurs longues secondes. Quand il réapparaît enfin, son corps vacille et s’effondre.

Le cœur affolé, Sarah s’apprête à contourner la maison pour frapper à la porte quand un claquement sec retentit : l’entrée vient de s’ouvrir, et les lumières du salon et du couloir s’allument.

— Justin !! Où es-tu ?

Emelie est revenue et, lorsqu’elle arrive dans la salle de bain, elle se précipite vers son ami étendu au sol. Sarah fait un pas en arrière, heurte un pot de fleurs, puis se cache rapidement.

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