Chapitre 48 - Terra - La menace
Chapitre 48
Monde 2 : Terra
La menace
— Justin !
Émelie se précipite et s’agenouille près de lui. Ses mains hésitantes se posent sur les épaules de son ami, et elle se sent démunie. Elle le secoue, désemparée et incapable de se souvenir du moindre geste de premiers secours.
— Justin… !?
Aucun mouvement.
Son souffle se bloque et son cœur cogne beaucoup trop fort. Alors qu’elle est sur le point de prendre son téléphone pour appeler le "Triple Zero" (000)*1, deux coups violents frappent à la porte d’entrée.
Émelie hésite un court instant, partagée entre aider son ami et voir qui se trouve à la porte, puis se décide. Elle se précipite vers l’entrée et, les doigts tremblants, ouvre sans regarder qui se tient derrière. Ses pensées restent tournées vers Justin, qui gît encore au sol.
— Oui ? lance-t-elle d’une voix trop sèche.
La femme sur le seuil lève aussitôt les mains, paumes visibles, en signe d’apaisement.
— Je suis désolée de vous déranger aussi tard.
Son ton est doux et posé. Trop calme pour l’état dans lequel se trouve Émelie.
— Ce n’est pas le bon moment, répond-elle. Mon ami a besoin d’aide, je dois appeler les urgences.
Elle tente de refermer la porte, mais le regard de l’inconnue glisse par-dessus son épaule, vers l’intérieur.
— Que lui est-il arrivé ? demande-t-elle aussitôt. Il respire ?
Émelie hésite, surprise malgré elle.
— Oui… je crois.
La femme parle doucement, mais avec assurance.
— Laissez-moi vérifier. Je suis formée aux premiers secours.
Chaque seconde compte. Émelie serre les dents, puis lui ouvre le passage.
— Vite.
Elles traversent le salon, puis le couloir jusqu’à la salle de bain. La nouvelle venue s’agenouille près de Justin sans un mot de trop, pose deux doigts à son cou et observe sa poitrine qui se soulève.
— Pouls régulier. Respiration stable.
Elle sort une petite lampe de poche de son sac et éclaire brièvement les pupilles de Justin.
— Elles réagissent. Il a probablement fait un malaise vagal… ou une chute de tension. Il faut le mettre sur le côté.
Elle aide Émelie à basculer Justin en position latérale de sécurité. Les gestes sont précis et sûrs.
La respiration d’Émelie ralentit légèrement, comme si l’air recommençait enfin à entrer dans ses poumons.
— Merci… souffle-t-elle, soulagée.
La femme se redresse et ajoute.
— Il devrait s’en remettre.
Dans l’urgence, Émelie n’avait pas vraiment détaillé sa secouriste. Elle n’était pas très grande, portait de longs cheveux noirs et avait de jolis yeux en amande. Ce n’est que lorsque l’inconnue replace une mèche derrière son oreille qu’Émelie remarque la bague à la pierre violette étinceler sous la lumière du lustre.
— Cette bague me dit quelque chose…
Un souvenir remonte, brutal.
Dubaï.
L’aéroport.
Le magasin Duty Free.
Instinctivement, Émelie se frotte le dos de la main. Les reliefs ressentis sous ses doigts sont les restes d’une égratignure presque effacée, mais toujours présente : une trace laissée par une pierre bien trop saillante lors d’une bousculade.
Cette femme.
La même bague.
Les mêmes cheveux noirs.
Son regard se relève, élargi d’effroi, et croise celui de cette personne. Elle recule d’un pas.
— Est-ce vous qui m’avez percutée à Dubaï ?
Émelie se rapproche du lavabo qui se trouve derrière elle et ajoute d’une voix montant dans les aigus.
— Est-ce que vous me suivez ?
Un silence pesant s’installe.
— Oui… répond finalement l’inconnue.
***
Sarah montre ses paumes ouvertes pour prouver qu’elle ne représente aucun danger.
— Vous n’avez rien à craindre de moi. Mon collègue et moi avions pour mission de vous observer, vous et Amélia.
— Nous observer ? s’étrangle Émelie.
— Écoutez, vous n’avez pas à vous inquiéter de moi. Je vais tenter de tout vous expliquer en quelques mots, parce que le temps nous est compté…
— Comment ça ?
— Je m’appelle Sarah. Je ne viens pas de votre monde, mais d’un autre, comme Amélia. Nous surveillons les passages entre les mondes… et nous avons détecté le vôtre. Ce qui vous arrive ne devrait pas être possible. C’est pour ça que nous vous observions.
Émelie est sous le choc. Les mots restent coincés dans sa gorge.
C’est alors qu’une voix, juste derrière elle, l’appelle.
Elle se retourne, surprise. Amélia se tient de l’autre côté du miroir.
— Amélia !! s’écrie Émelie, heureuse de la retrouver.
Un peu en retrait, près de la porte de la salle de bain, Sarah observe la scène, incapable de détacher ses pupilles de ce phénomène.
La paroi vibre d’une lueur instable, comme une surface d’eau troublée. A l’extérieur, le vent gémit autour de la maison, la pluie claque par rafales, et le tonnerre gronde au loin… mais aucun de ces bruits n’a d’importance face à ce qui se déroule sous ses yeux.
Deux jeunes femmes.
Deux mondes.
Un seul reflet.
Son esprit scientifique s’emballe malgré elle : il assemble, classe, compare. Les données se bousculent, les hypothèses se forment presque toutes seules. Elle saisit, d’un coup, avec une clarté brutale, pourquoi le Général les veut. Il y a là un phénomène unique, impossible et fascinant. Pour la première fois, ses certitudes cartésiennes vacillent.
Elle observe leurs regards, la douceur dans leurs voix, cette façon instinctive qu’elles ont de se comprendre, de se parler. Ce ne sont pas des sujets à étudier dans un labo. Ce sont des êtres vivants. Et ce qu’elle voit, d’après ce qu’elle sait sur l’incident qui a dédoublé l’embryon, lui révèle que la nature elle-même tente de réparer cette distorsion interdimensionnelle en les rapprochant.
Les deux jeunes femmes discutent de leur soirée. Sarah capte des bribes de leur échange entre deux pensées.
— J’ai compris que je n’étais plus sur Terre quand le petit Liam m’a confondue avec toi…
— Incroyable… j’ai vécu la même chose… Mais qu’est-ce qui nous arrive ? Qu’est-ce que cela veut dire ?
Sarah fait un pas en avant sans même s’en rendre compte.
— Vous êtes liées biologiquement. C’est plus fort que vous.
Sa voix est plus ferme qu’elle ne l’aurait cru.
Émelie se retourne brusquement vers elle. Dans le miroir, le regard d’Amélia glisse aussi dans sa direction. Toutes les deux, interloquées, parce qu’elles viennent d’entendre.
— Bonjour, Amélia. Je m’appelle Sarah. Je viens d’un monde parallèle au vôtre.
Mon collègue et moi suivions votre situation, parce que ce qui vous arrive est exceptionnel… et ne devrait pas être possible. Vous êtes… issues d’une anomalie interdimensionnelle. Et maintenant, vous êtes en danger. Je ne peux pas vous laisser entre leurs mains.
Amélia fronce les sourcils.
— Quoi ? Vous voulez dire que le gars à la chemise à fleurs et au bermuda est avec vous ? coupe Amélia.
— C’est exact. D’ailleurs, est-il avec vous en ce moment ? demande Sarah en pensant à ce petit bout de papier signé G, au fond de sa poche. Elle doit absolument lui en parler.
Amélia secoue la tête.
— Il m’a affirmé que des soldats allaient nous enlever pour faire des expériences… qu’il fallait que je parte avec lui d’urgence et que…
Le visage d’Émelie pâlit.
— Des militaires ?
Amélia grimace, gênée.
— Disons que je l’ai pris pour un fou… Je… Je lui ai donné un coup dans les parties sensibles. Après ça, une porte lumineuse est apparue de nulle part et il a disparu. Je vous assure que je ne savais pas… Je suis désolée…
Un souffle amusé échappe à Sarah malgré la tension.
— Je vois… Donc il n’est pas avec vous.
— Non. Je suis seule, murmure Amélia, honteuse de son geste.
— L'armée ? Qu’est-ce que cela veut dire, Sarah ? Car cela commence vraiment à me faire peur, toute cette histoire.
Un gémissement étouffé les fait tous se retourner.
Justin.
***
— Justin !
Il se frotte le crâne, les yeux encore embués.
— Oh… ma tête…
— Est-ce que tu vas bien ? demande Emelie en se précipitant vers lui.
Il cligne des paupières et tente de se redresser.
— J’ai essayé… de passer… comme Justine… J’ai vu… chez elle… bredouille t’il.
Il vacille, pose une main au sol pour ne pas retomber.
— J’ai presque réussi… J’étais dans la salle de bain d’Amélia… mais pas vraiment… comme si j’y étais sans y être… et mon énergie… partait à toute vitesse…
Il ferme les yeux une seconde, grimace.
— Et puis… plus rien.
— Attends... tu es venue jusqu’ici ? Mais comment ? s’interroge Amélia.
Justin désigne la vieille feuille jaunie près du cercle tracé au sol, entourée des pierres disposées avec soin. Amélia la reconnaît aussitôt : c’est l’original de celle qu’elle doit remettre à Justine.
— Je ne suis pas aussi doué que mon alter ego… mais j’ai tenté le passage avec ça. J’ai réussi à aller dans ta salle de bain, un instant… pas assez longtemps pour faire quoi que ce soit.
Le regard d’Amélia se fige sur la feuille. La compréhension la frappe lentement.
— Donc… avec ce rituel, tu as pu entrer dans mon monde ? Sans le miroir… comment c’est possible ?
— et apparemment… il y a d’autres moyens. Le mien est plus… comment dire artisanal. Alors qu’eux... c'est plus… technologique, je suppose en désignant Sarah.
Cette dernière, soutient son regard sans répondre, le visage fermé.
La voix de Justin se fait plus basse.
— Mais je ne les maîtrise pas. J’ai juste réussi à passer un instant…
Soudain, ses yeux s’agrandissent.
— Oh non… J’allais oublier ! Son regard se fixe sur le miroir. Amélia ! Il y a quelqu’un chez toi !
Elle pâlit.
— La porte était entravaillé et je l’ai vu. Il était habillé de noir.
Au même moment, un bruit sourd retentit derrière Amélia.
Elle se fige.
Son souffle se coupe. Les deux jeunes femmes se regardent et, sans un mot, Amélia disparaît du champ du miroir.
— Amélia… ? murmure Émelie, la voix tremblante.
Quelques secondes plus tard, elle réapparaît, une batte de baseball serrée entre ses mains.
— Amélia, non ! s’écrie Émelie.
Amélia lève un doigt devant ses lèvres, lui intimant de se taire.
Dans le reflet, le long du mur, elle avance lentement à pas mesuré, avec son arme de fortune. Ses pieds glissent en silence sur le parquet.
Émelie retient son souffle.
Arrivée près de la table basse, Amélia jette un rapide regard vers son alter ego. Un sourire rassurant traverse son visage.
Quand sans s’y attendre, une ombre surgit derrière elle. Un bras puissant l’enserre la taille suivit d’un gant noir se plaquer brutalement sur sa bouche.
La batte lui échappe et tombe sur le sol dans un bruit sourd.
— Amélia !
L’image se brouille. Le miroir ondule comme une surface d’eau frappée par une pierre.
Émelie, Justin et Sarah entendent Amélia se débattre. Un cri étouffé traverse la pièce… puis plus rien.
Il ne reste que le salon vide.
Le silence.
Les deux mains agrippées au lavabo, Émelie se penche en avant, prête à bondir à travers la glace.
— Émelie, non ! hurle Justin derrière elle. Rappelle-toi ! Chez toi, la batte s’était coupée net ! Si tu traverses, tu pourrais… toi aussi…
La paroi vacille.
L’image se déchire, et plus rien.
Il ne reste que le reflet pâle d’Émelie, seule face à elle-même.
— Non… souffle-t-elle d’une voix brisée.
Elle plaque une main tremblante contre le miroir. La surface est froide. Inerte. Comme si rien ne s’était jamais passé.
— Amélia… revient… s’il te plaît…
Son front vient se poser contre la glace. Sa respiration s’accélère, saccadée. Chaque battement de son cœur résonne dans ses tempes comme un coup de marteau. C’est si douloureux de se sentir impuissante.
Derrière elle, Justin se rapproche.
— Émelie…
Elle ne l’entend pas.
Son poing heurte le miroir dans un geste désespéré. Le verre vibre, mais résiste.
— Je dois y aller… elle est seule… je dois la rejoindre…
Elle recule d’un pas, prête à se jeter en avant.
Sarah la saisit brusquement par les épaules.
— Émelie, arrêtez ! Vous allez vous blesser !
— Elle est en danger ! sanglote-t-elle. Je ne peux pas rester ici !
Ses jambes cèdent et elle s’effondre contre le lavabo, secouée par des pleurs qu’elle n’essaie même plus de retenir. Ses doigts glissent le long de la porcelaine froide, tandis que son regard s'accroche au miroir, comme si elle espérait qu’il se rallume par la seule force de sa volonté.
Mais la surface ne renvoie que son propre visage ravagé.
Et l’absence d’Amélia.
Un silence lourd s’installe dans la pièce.
Justin s’approche, encore pâle, une main contre le mur pour garder l’équilibre.
— On peut toujours la rejoindre… souffle-t-il. Je peux retenter…
— Non !! s’écrie Émelie. Regarde-toi, tu tiens à peine debout…
Sarah baisse les yeux vers son transmetteur. Ses doigts courent sur les commandes avec une précision fébrile.
Un signal clignote sur son écran : un message de Greg, reçu bien avant que l’homme en noir ne s’en prenne à Amélia. Il est sur Terre. Il a retrouvé Amélia, mais n’a pas réussi à établir le contact.
Mais alors… où est-il ?
Son regard se durcit.
Elle effleure l’écran du transmetteur et répond :
« Message reçu. Contact établi. Homme en noir impliqué. Amélia attaquée. J’ouvre un passage pour qu’Émelie la rejoigne. Peux-tu intervenir ? Et je dois te parler, c'est urgent. »
Une fois envoyé, elle annonce d’une voix claire :
— Je peux vous aider.
Émelie relève brusquement la tête.
— Comment ?
— J’ai la technologie pour aller chez Amélia.
L’espoir traverse les yeux d’Émelie, violent, presque douloureux.
— Vous pouvez m’emmener là-bas ?
Sarah hésite une fraction de seconde, puis répond.
— Oui. Je peux ouvrir un portail. Mais juste pour un voyage. Je risque de manquer d’énergie pour assurer votre retour… et le mien.
Le silence se tend aussitôt.
— Et après ? Comment pourrai-je revenir ? murmure Émelie.
Sarah soutient son regard.
— Ensuite… mon collègue prendra le relais.
***
(*1) : Numéro-référence SOS Assistance en Australie

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