Chapitre 50 - Terre - Adam
Chapitre 50
Monde 1 : Terre
Adam
Le regard perdu dans le vide, Adam, assis dans son pick-up, ne parvient pas à détacher son esprit de ce qu’il vient de voir.
Alors qu’il courait pour porter secours à Amélia, un inconnu avait disparu par une porte lumineuse apparue de nulle part, dans laquelle soufflait une sorte de vortex multicolore. Tout cela n’avait duré que quelques secondes à peine. L’étranger avait fait un pas, puis, juste derrière lui, tout s’était refermé dans un silence absolu.
Il n’avait jamais rien vu de tel. Comment une chose pareille pouvait-elle être possible ?
Cela n’existe que dans les fictions…
Et que voulait-il à Amélia ?
Les jointures de ses mains blanchissent autour du volant.
Tout s’était enchaîné trop vite pour qu’il puisse encore remettre les images dans l’ordre.
Après s’être séparé d’Amélia devant la porte du restaurant, il était rentré quelques minutes pour aider sa sœur quand des voix avaient éclaté sur le parking.
En ressortant, il avait vue Amélia infliger un coup magistral dans les parties intimes d’un homme. Il n’avait fallu qu’un quart de seconde pour comprendre : Amélia était en train de se faire agresser.
Il avait couru pour la rejoindre, bousculé cet individu à la chemise colorée et au bermuda, puis celui-ci avait sorti de nulle part, une sorte de télécommande. Et c’était à ce moment-là que cette chose étrange était apparue face à l'inconnu.
Cette ouverture lumineuse.
Qui était cet homme ? d’où venait-il ? où allait-il ?
Les questions s'accumulent dans sa tête.
D’abord son ex… puis maintenant lui.
Une sensation insupportable grandit en lui. Le fait de regarder quelqu’un qu’il aime ou du moins qu’il commence à apprécier, devenir une proie à nouveau, il ne peut l'accepter.
Mais qu’ont-ils tous contre elle ?
Et si cet homme ne s’était pas arrêté là ? Et s’il voulait revenir à la charge ?
Adam sent une urgence sourde lui comprimer la poitrine.
Il a besoin d’avoir le cœur net.
Maintenant.
La mâchoire serrée, il tourne la clé dans le contact. Le moteur s’ébroue, et il s’engage sur la route avec une seule idée en tête : vérifier qu’Amélia est en sécurité.
D’autant plus qu’il commence à s’y attacher. Cela fait peu de temps qu’ils se connaissent et pourtant, elle a réveillé en lui quelque chose qu’il croyait éteint à jamais. De fragile et de brûlant à la fois, bien au-delà d’un simple regard échangé ou d’un baiser volé au détour d’un instant suspendu.
Ce baiser.
Là-bas, près du phare.
Le soleil qui se noyait lentement dans l’océan, colorant l’horizon d’or et de feu. Ses cheveux dansaient au vent salé et sa main frôlant la sienne…
Cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi vivant, aussi présent, comme si son cœur, engourdi par le deuil, s’était soudain rappelé qu’il savait battre à nouveau pour quelqu’un.
Et malgré lui… les souvenirs remontent.
Toujours les mêmes.
Toujours elle.
La mère de Liam.
Il la revoit courir sur la plage, la planche de surf coincée sous le bras. Le sable humide vole sous ses pieds nus. La lumière accroche sa peau hâlée. Ses longs cheveux noirs ondulent librement dans son dos. Et ce sourire… ce sourire éclatant qui, encore aujourd’hui, lui serre la poitrine.
Elle se retourne vers lui, lui fait un signe de la main, puis se précipite vers l’eau avec cette énergie solaire qui la définissait tant.
La scène ressurgit : elle franchit la barre, puis s’abandonne à la glisse, le corps épousant la mer, allongée, les membres fendant la surface dans un mouvement souple et puissant, chaque coup de rame précis, régulier, accordé au rythme de l’océan. Elle pagaie encore, encore, puis s’assoit à califourchon sur sa planche, le regard tourné vers l’horizon, attentive, patiente, en attente du rouleau parfait.
Une série approche.
Adam est installé sur le sable, les yeux rivés sur elle, leur fils de quatre ans profondément endormi contre lui, sa petite tête lourde nichée sur sa poitrine. Il sent cette tension joyeuse dans l’air, cette promesse d’adrénaline qu’ils partageaient depuis toujours.
Elle pivote d’un geste sûr, se rallonge aussitôt et rame plus vite, ses mouvements creusent l’eau avec détermination tandis que la vague se dresse derrière elle, massive et majestueuse.
D’un mouvement net et parfaitement maîtrisé, elle se redresse, take off [*1] impeccable, ses pieds trouvent la wax [*4] sans la moindre hésitation.
Elle glisse le long de la paroi, le rail [*3] mord l’eau, la planche chante sous la pression, et pendant quelques secondes, elle ne fait plus qu’un avec la vague. Puis la lèvre se referme au-dessus d’elle, formant un tube limpide, un tunnel liquide et de lumière dans lequel son corps disparaît avec grâce.
Un instant suspendu.
Adam attend qu’elle en ressorte, comme elle l’a fait cent fois, mille fois, avec ce sourire triomphant qu’il aimait tant.
Mais la vague retombe.
Et elle ne réapparaît pas.
Au début, il a cru à une chute, à une planche cassée, à un courant traître qui l’aurait maintenue sous l’eau plus longtemps que prévu.
Puis… il a vu l’aileron fendre la surface un peu plus loin.
Et il a compris.
Depuis ce jour, l’océan ne lui a plus jamais paru beau ; seulement immense, indifférent, capable de tout prendre sans prévenir et de ne rien rendre en échange.
Pourtant, il n’a jamais réussi à lui tourner complètement le dos.
Il est en train d’ouvrir une petite boutique de surf près de la plage. Il rêve d’un endroit imprégné d’odeurs de résine et de sel, où il réparerait des planches, vendrait de la wax, des dérives et des combinaisons, le tout dans un esprit de respect de la nature, de la faune et de la flore marines.
Il conseillerait les débutants pour choisir leur première board, ajusterait les leashs[*2] , vérifierait les rails … mais lui ne surferait plus.
Chaque fois qu’il s’approche trop près de l’eau, sa gorge se noue, et il revoit cette vague se refermer sur elle.
Alors il reste sur le sable, les mains dans les poches, à observer les autres prendre le large, comme s’il s’était condamné à apprécier l’océan à distance.
Et ce soir, en pensant à Amélia, cette même peur lui comprime la poitrine.
La peur d’aimer encore.
La peur de perdre encore.
Mais cette fois…
Il refuse d'attendre, là à regarder la vague se refermer à nouveau.
⁂
La pluie bat violemment le pare-brise tandis que le vent siffle autour du pick-up. Adam roule à vive allure, les mains crispées sur le volant, les phalanges blanchies par la tension. Le muscle de sa mâchoire se contracte sans cesse, trahissant la détermination farouche qui l’habite : il doit la retrouver.
Un grondement de tonnerre le ramène brutalement à la réalité de sa conduite. Seuls les phares de son véhicule percent l’obscurité, parfois relayés par l’éclair aveuglant d’une déchirure dans le ciel. Son cœur cogne violemment dans sa poitrine, prêt à en jaillir tant l’angoisse enfle en lui.
Il s’engage dans le rond-point et aperçoit déjà la maison, au bout de la rue.
Une ombre rôde devant la demeure.
Adam plisse les yeux, tente de distinguer la silhouette à travers le rideau de pluie et les bourrasques. Lorsqu’un éclair illumine soudain les environs, le doute n’est plus permis : il reconnaît le haut coloré de l’intrus.
C’est lui.
Il voit rouge. Cet homme ose encore importuner Amélia ?
Adam accélère. Il fonce vers la maison, braque le volant et tire le frein à main dans le même mouvement. La route détrempée facilite la manœuvre : les pneus crissent, le véhicule pivote sur lui-même et s’immobilise brutalement devant la porte, exactement là où se tient le rôdeur.
Adam jaillit de l’habitacle.
Tel un lion libéré de sa cage, il se rue sur lui.
L’homme à la chemisette colorée, pris de court, lève ses paumes en signe de reddition. Mais Adam l’attrape par le col avant qu’il n’ait le temps de dire un mot et le plaque violemment contre le mur.
— Mais qu’est-ce que tu lui veux, bon sang ?!
Les yeux clairs d’Adam transpercent ceux du rodeur, le déstabilisant. Il sent son souffle se couper sous la poigne implacable.
— Je… je vous assure que je ne suis pas là pour lui faire de mal…
Il tente tant bien que mal de lui expliquer la situation, mais plus il s’agite, plus cet Australien de près de deux mètres resserre son étreinte, le clouant contre la façade.
— Mais qui êtes-vous ? Et c’était quoi, cette porte ?!
— Je… je peux… m’expliquer… mais reposez-moi !
Adam lâche sa prise à contrecœur, le libérant juste assez pour l’écouter. Ses poings restent néanmoins fermés, tendus, prêts à frapper au moindre geste suspect. Le grand blond recule d’un pas, sans détourner les yeux de cet inconnu.
— Avant tout… je tiens à préciser qu’il y a un malentendu. Je ne veux pas faire de mal à votre amie, au contraire. Je m’appelle Greg et…
Un bruit d’objet brisé retentit à l’intérieur de la maison.
Adam se fige.
Par la petite fenêtre située en haut de la porte, il aperçoit avec horreur le salon sans dessus dessous. Une voix d’homme résonne, suivie de gémissements étouffés.
Son cœur rate un battement.
Sans perdre une seconde, Adam se précipite vers son véhicule, ouvre la boîte à gants d’un geste vif, saisit le trousseau des locations dont il a la charge pour l’entretien, puis revient vers l'entrée en courant. Il repère la clé sans hésiter.
— T’es qui, toi ?!
La voix de l’inconnu résonne dans toute la maison.
Adam la reconnaît instantanément.
L’ex-amant d’Amélia est de retour.
N’avait-il pas déjà causé assez de dégâts la dernière fois, laissant Amélia complètement dévastée ? Adam se souvient l’avoir retrouvée effondrée, en larmes, brisée. Dès leur première rencontre, il avait pressenti quelque chose de profondément dérangeant chez cet homme.
Le souffle court, Adam ravale sa colère. Arrivé à l’angle, entre le salon et le couloir, il se plaque contre la cloison, incline légèrement la tête… et découvre avec horreur Amélia, maintenue contre le mur par Éthan.
La main de l’assaillant enserre son cou. Elle étouffe. Ses gestes deviennent désordonnés, désespérés. Elle est sur le point de perdre connaissance.
Il doit agir. Maintenant.
Éthan, de dos, ne se doute de rien. Adam avance sans bruit. Les yeux de la jeune femme s’écarquillent lorsqu’ils croisent les siens.
Éthan comprend trop tard.
Il lâche sa prise et se retourne brusquement, projetant son poing vers l’arrière. Adam intercepte le coup.
Net.
Précis.
Implacable.
Le choc stoppe le mouvement si violemment qu’un craquement sourd remonte dans le coude d’Éthan.
— Mauvaise cible, grogne Adam.
Amélia s’écroule au sol, et reprend peu à peu son souffle, les mains plaquées contre sa gorge meurtrie.
Son cœur manque un battement.
— …Adam ? articule-t-elle, incrédule.
Il ne la regarde pas encore. Toute son attention reste rivée sur Éthan, qui se débat comme un animal acculé.
D’un geste sec, Adam vrille son bras dans le dos de son adversaire. Éthan hurle, tente un coup de coude à l’aveugle. Adam l’esquive sans effort, pivote et, d’un balayage précis, le projette violemment au sol.
Le plancher tremble sous l’impact.
Éthan essaye de se relever, mais un genou s’ancre entre ses omoplates. Son bras est verrouillé dans une clé qu’il ne peut briser.
— Ça suffit, dit Adam d’une voix basse, maîtrisée… dangereusement calme.
— Dégage ! Elle est à moi ! crache Éthan.
Le regard d’Adam se durcit.
— Non. Et comprends bien une chose : elle n’appartient à personne.
— Hé, toi ! crie-t-il au mec à la chemise colorée, oubliant son prénom. Trouve-moi quelque chose pour le ligoter !
Greg balaie la pièce affolé. Puis une idée lui traverse l’esprit. Il défait la ceinture de corde tressée de son bermuda et la tend à Adam, qui la saisit aussitôt.
Une fois Éthan solidement attaché, Adam rejoint celle qu’il croit être la femme avec qui il a passé la soirée.
— Amélia… ça va ?
Il la prend dans ses bras, soulagé, puis encadre son visage de ses mains. De ses pouces, il essuie les larmes qui coulent sur ses joues. Les marques violacées autour de son cou lui serrent le cœur. La rage monte de nouveau en lui. Il détourne la tête, et dès lorsqu’il aperçoit Éthan ligoté, désormais inoffensif, il se calme... un peu. Un câble électrique pour isoler les pieds, probablement arraché à un chargeur de téléphone, complète l’entrave. Greg se relève et se frotte les mains satisfait.
— Je… je ne suis pas Amélia, parvient-elle à dire entre deux toux.
Adam repose les yeux sur elle et fronce les sourcils, déconcerté.
— Mais… si. Tu t’appelles Amélia. Il a dû te secouer trop fort pour que tu ne te souviennes même plus de ton prénom…
Elle se redresse avec difficulté, aidée par Adam. Elle se racle la gorge et grimace, chaque mouvement ravivant les douleurs laissées par l’altercation.
— Ma tête va bien, répond-elle d’une la voix enraillée. Je ne suis pas Amélia, Adam. Je m’appelle Émelie. Et je suis… disons… sa jumelle…
— Adam ? murmure Amélia derrière lui.
Il se retourne et la découvre allongée entre les débris de la table basse du salon.
Adam observe l’une, puis l’autre, à plusieurs reprises. La compréhension se fait lentement.
— Oh… c’est celle que j'ai vue en fond d’écran sur ton téléphone.
Amélia et Émelie échangent un regard silencieux, intense, comme si les mots étaient inutiles entre elles.
— En effet, confirme Amélia doucement. Elle s’appelle Émelie.
Adam rejoint Amélia, tandis qu’Émelie reste immobile, encore secouée, jusqu’à ce que Greg s’avance pour l’aider.
Une fois les deux jeunes femmes debout, elles se rapprochent tels deux éléments attirés, soulagées de se savoir enfin en sécurité.
— Tu n’aurais pas dû venir, murmure Amélia à Émelie.
— Amélia ? appelle Adam, troublé.
— Émelie ? souffle Greg.
Les deux hommes observent la scène, déconcertés. Les deux alter ego se fixent et s’enlacent sans un mot. Leurs prunelles noisette sont ancrées l’une dans l’autre, oubliant tout ce qui les entoure.
Adam s’approche, tend une main pour toucher Amélia…
Une vive décharge électrique le traverse.
Surpris, il recule brutalement et perd l’équilibre. Il s’affaisse contre le mur tandis qu’une sorte de bulle incandescente se forme autour des deux jeunes femmes, vibrant d’une énergie irréelle.
⁂⁂⁂⁂⁂⁂
[*1]Le take-off est le moment précis où le surfeur cesse de ramer allongé sur sa planche pour se redresser d’un seul mouvement, passant de l’horizontale à la position debout afin de prendre la vague avant qu’elle ne déferle.
[*2]Le leash est le cordon (souvent en plastique souple) attaché à la cheville du surfeur et à l’arrière de la planche. Il empêche la planche de partir au loin après une chute et évite qu’elle ne devienne dangereuse pour les autres.
[*3]Les rails sont les bords latéraux de la planche de surf. Leur forme influence la stabilité, la maniabilité et la façon dont la planche accroche la vague. Des rails abîmés peuvent rendre la planche instable ou dangereuse.
[*4]La wax est une cire antidérapante que les surfeurs appliquent sur le dessus de leur planche, à l’endroit où ils posent les pieds et parfois les mains.

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