Chapitre 51-Terre-Justine-Canalisation
Chapitre 51
Monde 1 : Terre
Justine
Canalisation
Je remplis cette nouvelle page, car ce que j'ai vécu mérite d’être recensé, afin que ma fille et les générations à venir puissent comprendre d’où je viens vraiment. Tout cela me paraît encore irréel, comme si mon esprit refusait d’y croire, comme si une part de moi cherchait à se convaincre que rien de tout cela n’avait eu lieu. Et pourtant… je dois avouer que j’en ressens une certaine satisfaction et une forme de curiosité.
Je me souviens de ce jour, si tant est que je puisse bien le situer. J’ai aujourd’hui du mal à le définir. Était-ce hier ? Une semaine auparavant ? Le temps semble s’être dilué, devenu flou, presque abstrait depuis cet événement.
Dehors, le ciel était déchaîné, chose rare dans un pays où le soleil tient presque lieu de promesse tacite. Dans la voiture prêtée par ma cousine Alma, la route disparaissait sous une pluie dense et continue. Le vent était puissant, l’orage grondait sans répit, comme si la nature elle-même se préparait à quelque chose. Je conduisais prudemment, attentive à chaque mouvement du véhicule sur l’asphalte détrempé, mais il m’était difficile de ne pas jeter de rapides coups d’œil vers mon sac posé sur le siège passager.
De son ouverture dépassait la tranche du carnet de ma grand-mère. À l’intérieur se trouvaient aussi les pierres que ma cousine m’avait confiées. Leur simple présence me rassurait.
Je me dirigeais vers la maison d’Amélia. Nous nous étions donné rendez-vous : elle devait me remettre la copie de cette feuille déchirée, celle de la grand-mère de Justin, issue du cahier de notes de la mienne, Gwendoline. Je la cherchais afin de compléter le processus qui m’aurait permis d’aller d’un monde à un autre. Et j’étais prête à la recevoir et à en mesurer toute la portée.
J’avais hâte d’insérer cette page manquante, de refermer le cercle, d’avoir le carnet au complet et de faire mes expériences. Cependant, j’attendais également avec beaucoup d’impatience de pouvoir discuter avec Amélia, de comprendre ce qu’elle était réellement, ce que je pressentais sans jamais parvenir à le formuler. Après cela ? Je serais retournée chez ma cousine pour analyser notre échange, relire mes notes, et tenter, enfin, de donner un sens à ce mystère qui me hantait depuis trop longtemps.
Mais rien ne s’est déroulé comme je l’avais imaginé.
Et j’étais très loin de m’en douter.
Lorsque je suis arrivée devant la maison, je l’ai senti immédiatement : quelque chose n’allait pas. Ce n’était pas une pensée claire, plutôt une tension diffuse, une sensation désagréable qui s’est installée en moi avant même que je ne puisse l’identifier.
La météo semblait avoir complètement disjoncté. La route était déserte, comme si tout le monde s’était réfugié chez soi pour se protéger. Tout le monde… sauf moi. En y réfléchissant, cela me ressemblait bien. Je n’ai jamais fait les choses comme les autres, j’ai toujours suivi mon intuition lorsque celle-ci me poussait à avancer.
Puis je l’ai vu.
Un pick-up rouge, garé de travers devant la maison, empiétant sur les plates-bandes. Ce simple détail a suffi à faire monter mon inquiétude, avant même que je ne sois totalement arrêtée. J’ai affronté les intempéries avec mon parapluie, qui se débattait violemment dans le vent, et j’ai rejoint le porche tant bien que mal.
Alors que j’étais sur le point de sonner, j’ai remarqué que la porte était entrouverte. Et ce n’était pas normal. Qui laisse son entrée accessible à tous ?
Un frisson m’a parcouru le corps, de la voûte plantaire jusqu’au sommet du crâne. La peur s’est insinuée en moi, je n’étais plus du tout sereine. Mon inquiétude pour Amélia s’est intensifiée. Et si elle avait été agressée ? Et si j’arrivais trop tard ?
Je dois avouer que je n’étais pas du tout rassurée au point de garder mon parapluie en main, en guise d’une éventuelle arme. Et c’est avec le cœur battant à vive allure que je suis entrée.
Plus j’avançais et plus je constatais le désordre autour de moi. Des lampes jonchaient le sol, des chaises étaient renversées, des objets éparpillés, comme si une lutte avait eu lieu. Je devais enjamber, contourner, repousser doucement, veillant à ne rien faire tomber à mon tour. Puis, d’une voix tremblante, je l’ai appelée, mais je n’ai eu aucune réponse.
Arrivée au salon, un homme se tenait debout, immobile, vêtu d’une chemise aux couleurs criardes qui jurait avec l’atmosphère de la maison. J’ai d’abord cru que c’était un intrus ou un agresseur, j’ai donc serré un peu plus fort mon parapluie. Prête au cas où. Cependant, plus je le regardais et plus je trouvais sa réaction étrange. Sa bouche était entrouverte, ses yeux agrandis, figés sur quelque chose que je ne pouvais pas encore voir depuis ma position. Il semblait absent, comme suspendu hors du temps.
Alors j’ai continué.
Puis, sans prévenir, une pression soudaine m’a traversée. Invisible. Écrasante. Elle m’a serré la poitrine et fait vibrer l’intérieur de mon crâne. Une douleur brève et aiguë a irradié derrière mes tempes, comme une décharge. J’ai compris, sans pouvoir l’expliquer, que ce que je ressentais ne venait pas de moi.
Jamais je n’avais perçu une énergie de cette nature. Elle n’était ni douce ni hostile. Elle était brute. Indifférente. Comme si l’air lui-même était devenu trop dense pour être respiré normalement.
Elle m’avait prise de court, si bien que j’ai dû me tenir au rebord d’un meuble pour calmer le rythme de mon cœur. La peur n’en était pas la seule cause. Il y avait aussi cette étrange attirance, difficile à accepter, mêlée à l’appréhension. Plus j’avançais, plus un silence pesant, chargé de quelque chose que je n’osais pas encore nommer. Cependant, reculer n’était plus une option, cela agissait sur moi tel un aimant. Je devais savoir ce que c’était.
Puis, au sol, à la jonction du couloir et du salon, se trouvait un homme ligoté. Quelques mèches de cheveux étaient collées à son visage, et ses iris gris semblaient voilés d’une fine pellicule humide, entre rage et épuisement.
Je l’ai reconnu tout de suite. Il n’avait plus son élégance de tous les jours, ni cette prestance assurée, ni ce charisme qui faisait se retourner les regards lorsqu’il arpentait les allées de l'entreprise et que tout le monde posait les yeux sur lui.
Ethan Walker, mon patron, était là, les mains et les pieds entravés, se débattant dans des mouvements désordonnés, tel à un animal acculé, à bout de forces. Son costume noir froissé, sa chemise tirée, tout en lui trahissait la chute brutale de celui qui avait l’habitude de contrôler chaque situation.
Je me suis alors précipitée vers lui pour le libérer, persuadée qu’il était la victime de ce chaos.
Cependant il ne me regardait pas, ses yeux fixaient derrière moi. Je me suis retourné, et je les ai vues.
Amélia… et une autre femme, toutes les deux identiques.
Tout de suite j’avais pensé à Justin, mon alter ego, lors de notre brève rencontre, au cours de ma dernière expérience. Il m’en avait parlé. C’était Émelie.
Elles étaient debout face à face. Elles se tenaient les mains, se fixaient immobiles, au centre d’une bulle énergétique d’une intensité irréelle. Je connaissais la signature vibratoire d’Amélia, une de celle que je n’ai jamais observé aussi élevée chez un être humain. Elle ondulait, brillante, vivante, semblable à une aurore boréale. Mais cette fois, quelque chose différait.
Leurs auras ne se répondaient pas.
Elles s’attiraient.
Deux présences vives et aussi puissantes l’une que l’autre. Seules quelques nuances de couleurs les distinguaient encore, comme des traces résiduelles d’individualité. Le reste se mêlait, se cherchait, s’entrelaçait, comme si deux énergies voulaient ne former qu'une entité.
Un grand blond à l'allure d'un surfeur était également là. Sur le moment je me suis demandé ce que pouvaient bien faire tous ces hommes dans cette maison. Que faisait mon patron ici et de surcroît ligoté ? et celui à la chemise colorée... Encore aujourd'hui, je n'ai pas la réponse à toutes ces questions.
Je pouvais voir dans le regard de l'athlète toute l'inquiétude et la panique monter en lui. Il s'est approché, a tendu son bras pour toucher Amélia, mais à peine a-t-il effleuré la sphère lumineuse qui les entouraient, qu’une sorte d’onde de choc s’est propagée dans toute la pièce, violente et brutale. Je l’ai ressentie jusque dans mes os.
Il a été projeté contre le mur avec une force inhumaine ; son corps a heurté la cloison dans un bruit sourd avant de retomber lourdement au sol, inconscient.
J’ai voulu lui venir en aide, mais je suis restée figée, incapable de détourner le regard de ces deux femmes. Hypnotisée. Le champ vibratoire qui les entourait m’attirait, m’aspirait presque, effaçant tout ce qu’il y avait autour de moi. Le reste du monde semblait relégué au second plan, comme étouffé par l’intensité de leur énergie.
Ce n’est que lorsqu’une fenêtre a explosé sous l’impact d’une branche arrachée par le vent que j’ai réagi. Dans un fracas assourdissant, des éclats de verre ont volé à travers la pièce, ricochant contre les murs et le sol. Ce bruit brutal m’a violemment ramenée à la réalité.
Quelqu’un, derrière moi, m’a demandé si j’allais bien et qui j'étais. C'était celui à la chemise colorée.
Mis à part quelques morceaux plantés dans mon bras, je n’avais rien de grave. La douleur était vive, mais supportable.
Je lui ai renvoyé la question et ce dernier, après avoir pris son temps à observer son appareil entre les doigts, il lève la tête le visage pâle.
— Il faut les séparer ! a-t-il lancé d’une voix blanche. et vite... sinon une catastrophe va arriver.
Et juste après avoir dit ses mots, un grondement sourd vibrait sous mes pieds.
Ce n’était pas un simple bruit. C’était une pulsation.
Comme si le sol respirait.
Comme si la maison elle-même se contractait, peinant à contenir ce qui se déployait en son sein.
C’est là que j’ai compris.
L’énergie dégagée par ces deux femmes réunies était dangereuse. Instable. Hors de contrôle. Elles étaient sur le point de fusionner. Cette certitude s’est imposée à moi avec une clarté brutale.
Plus je les observais, plus la sphère lumineuse gagnait en densité, se nourrissant de sa propre expansion, cherchant à effacer toute séparation entre elles. Leur taux vibratoire dépassait toute norme. Ce n’était plus une simple résonance… c’était une convergence.
Je me suis entraînée. Je me suis améliorée grâce aux séances avec ma tante. Alors une idée a jailli : et si je modifiais ma propre fréquence pour les désaccorder ? Pour rompre cette synchronisation parfaite ?
L’espace d’un instant, j’ai cru que je n’y arriverais jamais.
Puis une autre pensée s’est imposée, plus calme, plus ancrée : à cet instant précis, j’étais peut-être la seule à pouvoir agir. Sinon… cela pourrait être la fin de tout.
J’ai ouvert mon sac.
J’en ai sorti un feutre et tracé au sol un petit pentacle, en respectant les pôles indiqués par la boussole de mon téléphone. Sur chaque branche, j’ai disposé une pierre. Chacun de mes gestes était précis, presque mécanique… et pourtant, au fond de moi, l’inquiétude persistait. Je n’étais pas certaine de pouvoir y parvenir.
Pour finir, j’ai serré le carnet de ma grand-mère contre ma poitrine, comme un point d’ancrage, un rappel de ma lignée et de ce que je portais en moi.
Je me suis placée au centre.
Mon mantra était différent cette fois. Je ne cherchais pas à traverser. Je ne voulais pas changer de monde. Je voulais m’aligner.
Aligner ma vibration à la leur.
Je me suis concentrée. J’ai récité intérieurement les mots qui m’aidaient à puiser dans mes réserves, mais pas seulement en moi.
J’ai ouvert mes perceptions vers l’extérieur.
J’ai senti la pluie frapper la terre, l’eau ruisselante charger l’air d’ions, les racines sous le sol vibrer, les plantes arrachées libérer leur dernière impulsion de vie, le vent s’engouffrer dans la maison comme un souffle ancien. Même l’orage semblait répondre à mon appel.
Je ne créais pas l’énergie.
Je la canalisais.
Je laissais la force brute de la nature circuler en moi, traverser mes cellules, nourrir ma fréquence. Mon rôle n’était pas de dominer, mais d’harmoniser.
Mes yeux se sont fermés. Ma peau s’est hérissée, parcourue de frissons électriques. Peu à peu, je sentais mon taux vibratoire s’élever, s’ajuster, se caler sur le leur — sans m’y dissoudre.
La pluie devenait pulsation.
Le vent, respiration.
La terre, ancrage.
Quand j’ai su que c’était le moment, je me suis avancée.
Chargée, gonflée de l’énergie accumulée, j’ai tendu le bras, lentement, avec précaution. Ma main a effleuré l’aura incandescente.
Elle a traversé.
Alors j’ai avancé.
Mon bras entier était à l’intérieur. Puis l’autre. J’ai enlacé l’une des deux femmes. Elle ne réagissait pas, immobile, absente. J’ai renforcé ma prise, passant mes bras sous les siens, sous sa poitrine, et j’ai tiré d’un coup sec, de toutes mes forces.
Nous avons été projetées en arrière.
Mon corps a glissé sur le sol jusqu’à heurter une porte. Le choc m’a coupé le souffle, l’air désertant mes poumons pendant de longues secondes.
Mais je les avais séparées.

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