Chapitre 52 – Terre – Ne les séparez pas

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Chapitre 52

Monde 1 : Terre

Ne les séparez pas



Le vent se calme peu à peu et laisse derrière lui une atmosphère lourde et saturée d’électricité. La pluie continue de tomber, fine et régulière, frappant la longue baie vitrée du salon. Les éclairs ont disparu, mais l’air demeure chargé de ce qui vient de se produire.

Greg, lui, a l’impression de ne plus respirer.

Son regard reste fixé sur la jeune femme arrivée quelques minutes plus tôt, car son esprit cartésien peine encore à accepter ce qu’il a sous les yeux. Sur Tellus, tout repose sur la science, les équations, les matrices et les protocoles, et pourtant, ce qu’il observe à présent défie tout ce qu’il a assimilé au cours de ses études et de sa formation d’informaticien quantique. Il n’a jamais laissé place à l’improvisation, seule la technologie avait réponse à tout.

Mais elle… elle est l’exemple même du contraire de tout ce qu’il a connu.

Elle a aligné sa propre fréquence sur celle des deux jeunes femmes, sans appareil, sans interface, sans assistance, simplement par sa présence et ses facultés. Il ne saurait décrire exactement ce qu’elle a fait, mais à un moment donné, c’était comme si elle entrait dans une forme de transe, et il avait l’impression que les éléments, le vent, l’eau, l’air ainsi que la terre étaient en communion avec elle. Et puis, sans qu’il s’y attende, elle les a séparées.

À présent, Amélia et Émelie gisent au sol, inconscientes, étendues sur le parquet jonché de meubles renversés et d’éclats de verre.

Adam reprend connaissance, le souffle court et désordonné, et se précipite vers Amélia avec une urgence désespérée.

— Amélia ! Amélia !

Sa voix se brise malgré lui lorsqu’il glisse une main tremblante sous sa nuque pour la soutenir.

Justine, encore traversée par les tensions résiduelles de l’instant précédent, paraît lutter contre une fatigue qui ralentit ses mouvements et se tourne vers Greg avec un regard troublé, comme si elle cherchait une cohérence à ce qu’elle venait de ressentir.

— Mais qui sont-elles ?

Greg, sous le choc, prend quelques secondes avant de réagir. Il observe les doubles étendues au sol ; bien qu’inconscientes, leurs respirations demeurent synchrones, leurs poitrines se soulèvent à l’unisson, malgré la séparation.

Greg inspire et se lance.

— Elles… elles ne sont pas ce qu’elles croient être.

Adam, toujours auprès de celle qui a réanimé son cœur, relève brusquement la tête, les traits tendus.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? demande-t-il encore sous le choc que cette inconnue a réussi à faire.

Greg réfléchit une fraction de seconde, puis lâche, d’une voix grave.

— Elles sont issues d’une expérience de laboratoire militaire.

Quelque chose vacille dans le regard d’Adam, comme une infime hésitation face à ce qu’il a vraiment saisi des propos de Greg. Ses doigts se crispent légèrement sur l’épaule d’Amélia, comme s’il avait besoin de vérifier qu’elle est toujours bien là, réelle, tangible, et non déjà emportée dans cet univers qui lui échappe.

Émelie ouvre les yeux à cet instant précis, comme si cela l’avait tirée de l’obscurité, la respiration coupée par ce qu’elle vient d’entendre.

Greg parle vite des premiers voyages interdimensionnels, de leurs essais et des expériences. Il évoque des tests sur un embryon, une erreur qui aurait provoqué la séparation d’un monde en deux trajectoires différentes.

Le silence qui suit devient dense, presque palpable.

— Lors de l’incident, dit-il plus bas, les cellules ont été scindées au stade embryonnaire, comme dans le cas de jumeaux… mais au lieu d’évoluer dans la même réalité, elles ont été projetées dans deux voies distinctes. L’une vers Terre et l’autre vers Terra.

Amélia le fixe, les mâchoires si crispées qu’un battement nerveux pulse à sa tempe.

— Donc… le besoin que j’ai d’elle… ne vient pas de ce que je ressens, mais d’une expérience scientifique ?

Sa voix tremble, non pas de fragilité, mais de colère contenue.

Émelie murmure presque en même temps, plus douce, comme si elle parlait à elle-même.

— Et ce vide, ce manque que j’ai lorsque je suis loin d’elle…

Greg hoche lentement la tête.

— Oui. Et votre biologie se reconnaît. Il se peut que vos cellules se recherchent pour se retrouver et s’unir.

Le mot reste suspendu dans l’air, lourd, presque oppressant.

Un frisson la traverse, mais elle ne recule pas.

— Il est vrai que depuis que j’ai rencontré Émelie, cette sensation s’est intensifiée. J’ai de plus en plus de mal à ne pas penser à elle. C’est fort, plus fort que ma volonté…

Émelie, elle, porte instinctivement une main à son ventre, geste discret, mais profondément ancré.

— C’est viscéral… ajoute-t-elle. Et quand je suis près d’elle, dit-elle doucement, j’ai l’impression que cela comble un vide en moi, et cela m’apaise…

Amélia inspire brusquement.

— Moi aussi, je le sens,se confesse-t-elle. Avant que cela nous arrive, j’avais également ce manque, mais je ne me l’admettais pas… Je sortais avec des collègues et je… enfin, je faisais tout pour être la moins seule possible.

Leurs yeux se croisent.

Amélia regarde avec tendresse son alter ego, dont elle n’a plus le droit de s’approcher.

— C’est si frustrant, râle-t-elle, la voix tremblante, nous sommes là toutes les deux ici, ensemble, et pourtant nous devons respecter une distance.

Adam attire tavec douceur Amélia contre lui, afin de rompre ce lien invisible.

— Et si cela recommence, comme tout à l’heure ? Qu’est-ce qui pourrait arriver ?

Greg serre la mâchoire.

— Nous ne le savons pas.

Un pic brutal s’affiche sur le détecteur de Greg et coupe la conversation. L’écran émet une lueur plus vive.

Il regarde le cadran, plisse les yeux, hésite.

Puis.

— Si on ne fait rien, le général, celui qui a orchestré cette expérience sera là dans peu de temps pour vous kidnapper et terminer son sujet d’étude…

Un silence lourd s’installe, immédiatement suivi d’un grondement sourd.

— Hey ! Greg ! Il faut y aller !

Greg se retourne vivement et voit Sarah surgir dans le salon, avancer d’un pas rapide vers lui, accompagnée d’un jeune homme. Derrière eux, le portail se referme dans un éclat de lumière qui tranche l’air chargé d’électricité.

— Sarah ?

— Désolée… mais là-bas… c’est le chaos total…, répond-elle, à bout de souffle. Le vent a détruit la maison… et la pluie… la pluie était si forte… on ne pouvait plus y rester… Je devais revenir pour Émelie. Greg… ils ne vont pas tarder… dehors, c’est la folie !

Le jeune homme qui l’accompagne se précipite aussitôt vers Émelie et la serre contre lui, la voix tremblante.

— Je me suis tellement inquiété… Le miroir était instable, il ne répondait plus… la mer avait monté, il fallait que je te rejoigne… et toi ? Tu vas bien ? demande-t-il en la dévisageant avec anxiété.

Émelie hoche la tête à son meilleur ami sans prononcer un mot, encore saisie par ce qu’elle vient d’apprendre, et son regard demeure accroché à celui d’Amélia.

Celui de Justin suit celui d’Émelie malgré lui, et, l’espace d’un instant, une hésitation à peine visible assombrit ses traits en croisant celui d’Amélia. Il l’a déjà vue, lorsqu’elle a traversé un portail en plein milieu du salon d’Emelie, et pourtant, le fait d'être à nouveau près d'elle le trouble toujours autant. Cela reste de quelque chose d’irréel.

— Dans tous les cas, Émelie et Amélia, ne vous approchez pas l’une de l’autre ! C’est important ! Insiste Greg.

Les deux jeunes femmes acquiescent, le visage rempli de larmes.

À ces mots, Sarah pâlit.

— Oh… Elle plonge la main dans sa poche, Greg… regarde !

Elle sort un morceau de papier froissé et le déplie lentement.

— Juste avant d’entrer dans le laboratoire, continue Sarah, quelqu’un m’a heurtée dans le couloir. Je n’y ai pas prêté attention sur le moment, mais au moment d’ouvrir le portail, j’ai découvert ça dans ma poche.

Elle tend la feuille.

Ne les séparez pas.

Ne les amenez pas ici.

Amélia et Émelie doivent rester sur leur planète.

G.

Tout le monde s’observe, incrédule face à ce qu’il vient d’entendre ; plus personne ne parle.

Une ride profonde se creuse entre les sourcils de Greg.

— Et notre mission ? murmure-t-il, presque pour lui-même.

— Je n’en sais rien… souffle Sarah. On obéit au colonel ou à ce message tombé de nulle part ?

Sa voix, pourtant maîtrisée, trahit une tension inhabituelle.

Une bourrasque s’engouffre par une fenêtre brisée et arrache le papier de ses doigts ; il tourbillonne dans le salon avant de filer vers le couloir.

Justine l’attrape au vol et le lit. Son visage se décompose. Elle se rapproche de Justin, son alter ego, et lui montre la feuille. Ce dernier la regarde longuement, sans ciller, et dans cet échange silencieux où aucun mot n’est nécessaire, ils se comprennent immédiatement. Les liés et les déliés de cette écriture manuscrite sont similaires.

Incrédule, Justine sort le carnet de son sac, et ouvre une page au hasard et compare les lignes.

— Je n’en suis pas certaine… mais cette façon d’écrire ressemble beaucoup à celle de ma grand-mère Gwendoline. D’autant plus que l’initiale est identique : G.

Tous se tournent vers elle.

— Les lettres présentent une inclinaison similaire, mais ce qui est étrange…, elle marque une pause et plisse les yeux pour mieux observer, il y a d’infimes différences. J’ai l’impression que la pression est plus lourde, et que certains caractères ne se terminent pas tout à fait de la même manière.

Les pulpes des doigts de Justine commencent à chauffer et à picoter au contact du papier, signe que ses sens s’éveillent.

— c'est comme si l’auteure de ces mots est son alter ego et cela ne peut être ma grand-mère, elle a disparu quand ma mère était enfant, ajoute-t-elle.

— Dans tous les cas, ce n’est pas la mienne, affirme Justin, elle n’est pas sortie de Brisbane elle ne pratique plus l'utilisation des énergies…

Sarah pâlit davantage.

— Attendez… Cela ne peut pas être une personne âgée… Celle qui m’a heurtée, j’en suis persuadée à sa façon de bouger, est jeune. Et en plus, j’ai vu une mèche de cheveux roux dépasser de sa capuche.

— Mais alors, qui cela peut-il être ? demande Greg.

Un grondement plus lourd que l’orage retentit au loin, faisant vibrer légèrement les murs ; cette fois, personne ne lève les yeux vers le ciel.

Greg baisse les siens vers son détecteur, dont l’écran clignote de manière instable.

— Dans tous les cas, il va falloir trouver une réponse, Sarah. Devons-nous les emmener ailleurs, ou elles restent ici… et si c’est le cas, nous devrons agir rapidement. Ils ont verrouillé les coordonnées.

Greg relève la tête et, d’une voix grave, ajoute :

— Le général et toute sa clique arrivent.

Adam resserre son étreinte autour d’Amélia, les traits tendus, et quelque chose dans son attitude laisse penser que, face au chaos, une seule idée parvient encore à s’imposer à lui.

— Dans combien de temps ?

— Vingt minutes… peut-être moins, répond Greg sans quitter l’écran des yeux.

Justine relit le message, silencieuse, et lorsqu’elle relève enfin la tête, son regard ne laisse plus place au doute.

—— Je ne sais pas comment l’expliquer, mais j’ai l’intime conviction que vous devriez tenir compte de ce message. Il a été écrit par une personne qui, j’en suis presque certaine, est un double de ma grand-mère. Même si je ne saisis pas le fait qu’elle soit jeune…

Sarah s’avance auprès de Greg.

— Écoute, quelqu’un a couru le risque de glisser ce mot dans une base militaire ultra-sécurisée. Je pense que Justine a raison.

Le détecteur grésille de nouveau.

— Ils approchent, annonce Sarah d’une voix étranglée.

— Ok… OK… Greg baisse la tête, passe les doigts sur ses tempes et fait les cent pas. Après quelques secondes, il prend sa décision. C’est d’accord, elles restent. Bon… maintenant, il faut élaborer un moyen pour que le général ne puisse pas les trouver…

— Je crois savoir comme faire.

À ces mots, l’attention de tous se fixe sur elle.

— Je vais brouiller les ondes, dit Justine d’une voix ferme.

Greg hésite quelques secondes, puis acquiesce.

— Ok, mais comment ?

— Je vais créer un champ magnétique. Ce dernier brouillera la fréquence du lieu et cela empêchera toutes les ondes extérieures de nous localiser. Cependant, je suis affaiblie par rapport à ce que j’ai fait tout à l’heure… et … seule, j’aurai un peu de mal, termine-t-elle en se tournant vers son alter ego, Justin.

— C’est OK pour moi… je ne suis pas encore un expert… mais je vais faire au mieux.

Justine et Justin, d’un pas décidé, se dirigent vers la salle de bain, le plus confiant possible, laissant derrière eux une tension suspendue.


⁂⁂⁂


Dans le salon, l’air devient plus dense, presque irrespirable.

Et au milieu de cette agitation, un détail humain subsiste.

Éthan.

Toujours ligoté.

Adam l’aperçoit.

— Et on fait quoi de lui ? demande-t-il en hochant la tête dans sa direction.

— Je vais lui enlever ses liens.

Et avant même qu’Adam n’ait le temps de réagir, Amélia s’est déjà levée et agenouillée devant son ex-petit ami.

— Ce qui se passe ici te dépasse, ajoute-t-elle d’une voix douce. Tu ne dois pas rester là… Tu le vois bien, nous vivons une situation un peu… compliquée.

Elle défait ses liens d’un geste lent, presque appliqué, puis retire le torchon qui obstruait sa bouche.

Éthan se relève, vacille, rajuste sa veste froissée, frotte son pantalon poussiéreux et passe une main nerveuse dans ses cheveux. Un étrange éclat, mêlé de peur et d’incompréhension, traverse son regard.

— Compliquée ? Tu me fais rire, hoquette-t-il. Cette maison est devenue folle… Il est clair que je ne vais pas rester ici.

Il fixe Amélia et, d’un doigt accusateur, achève d’un ton cassant :

— Et toi ! Je te laisse. Tu as gagné. Non… en fait, je te quitte. Et cela, officiellement !

Amélia ne répond pas ; son silence, calme et définitif, suffit à clore la discussion. Adam la rejoint et regarde ce timbré de patron se précipiter vers la baie vitrée, et disparaître sous la pluie battante.

Il pose sa main sur l’épaule d’Amélia.

— Eh bien… au moins, cette fois, c’est clair. Il ne reviendra plus, ajoute-t-il, satisfait du résultat.


⁂⁂


La maison tremble de nouveau. Tous balayent la pièce des yeux, redoutant de voir une porte surgir dans le salon, dans la cuisine… n’importe où. La peur et le stress marquent désormais les traits, muets, mais évidents.

Amélia a la tête posée contre Adam, qui l’entoure de son bras avec une fermeté protectrice ; Émelie, elle, se tient seule dans le couloir, le plus loin possible de son alter ego, comme si cette distance était devenue une nécessité vitale, tandis que Sarah s’est rapprochée subtilement de Greg, sans un mot, mais suffisamment pour que leurs silhouettes ne soient plus séparées que par quelques centimètres.

Quand ...

Le fracas de la porte principale les surprend. Elle cède sous l’impact, projetant des morceaux de bois et un nuage de poussière jusque dans le salon, et, dans le même mouvement brutal, les fenêtres latérales volent en éclats dans un vacarme assourdissant, laissant pénétrer une rafale d’air froid et une pluie de verre qui retombe sur le parquet.

Des silhouettes en uniforme surgissent aussitôt dans les encadrements béants, rapides et coordonnées, armes levées, lasers pointés droit devant elles

— Les mains en l’air !

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