Chapitre 53 - Le chaos
Chapitre 53
Le chaos
Ils sont là…
Les militaires encerclent les occupants de la maison, leurs armes pointées vers eux.
Au milieu de ce dispositif d’une rigueur géométrique, les deux jeunes femmes se tiennent côte à côte. La poitrine d’Amélia se soulève rapidement, tandis qu’Émelie serre les dents, les yeux écarquillés par la panique.
Adam s’est instinctivement placé à leurs côtés, comme un rempart improvisé.
Ses mâchoires sont crispées et, de sa main, il forme un poing jusqu’à ce que ses jointures blanchissent, peinant à dissimuler l’inquiétude qui l’envahit. Son regard, tendu, passe d’un soldat à l’autre, puis glisse vers les étranges instruments que certains détiennent, dont les écrans clignotent de façon erratique en projetant des reflets bleutés sur leurs visages fermés.
Il déglutit.
— C’est eux ? murmure-t-il à Greg, debout à seulement à deux pas de lui, sans quitter les intrus des yeux.
Sa voix est basse, et étouffée, comme s’il craignait qu’un mot de trop puisse faire basculer la situation.
Greg ne répond pas, sûrement pour les mêmes raisons qu’Adam.
À côté de lui, Sarah se rapproche, discrète, jusqu’à ce que leurs épaules se frôlent.
Elle se penche vers lui et ajoute dans un souffle.
— J’ai comme l’impression que notre amie Justine n’a pas pu exécuter son plan…
Un soldat se tourne brusquement vers eux.
— Silence !
Le claquement sec de sa voix fend l’air comme un coup de fouet. Plusieurs têtes se figent aussitôt.
Un autre militaire s’avance alors de quelques pas. Ses bottes frappent le sol avec régularité. Sans se presser, il décroche de sa ceinture un appareil de communication, appuie sur plusieurs touches d’un geste mécanique, puis porte le dispositif à sa bouche.
— Mon général, la zone est sécurisée. Vous pouvez venir.
Sa voix, froide et parfaitement maîtrisée, résonne dans la pièce. Un silence étrange suit cette annonce.
Puis, proche de l’entrée de la maison, l’air vibre, frémit, se plisse… puis un portail s’ouvre dans un éclat sourd, laissant apparaître une silhouette imposante.
À cette vue, les soldats se redressent aussitôt. Ceux qui ne surveillent pas les captifs se mettent au garde-à-vous, les épaules droites, le regard fixé devant eux.
Sa silhouette massive emplit presque l’encadrement du portail. D’un geste distrait, il ajuste son képi avant de faire un pas en avant.
L’homme qui franchit le seuil possède la carrure solide et l’assurance tranquille de ceux qui ont passé leur vie à commander.
Ses bottes écrasent un morceau de verre, s’en suit un craquement sec.
Il baisse brièvement les yeux vers le sol, puis les relève aussitôt, les paupières légèrement plissées, comme s’il analysait chaque détail de la scène.
Son regard parcourt la pièce avec lenteur.
Il observe d’abord les soldats.
Puis… Greg. Sarah. Adam. Et puis… Amélia et Émelie.
Il les fixe, l’une à l’autre, comme s’il examinait deux spécimens rares.
Un sourire discret étire alors les coins de sa bouche.
Enfin…
— Bonsoir, mesdemoiselles.
Sa voix est grave, rocailleuse, prononcée avec un calme parfaitement maîtrisé.
Un éclair traverse soudain le ciel derrière les fenêtres brisées et inonde la pièce d’une lumière brutale. Pendant une fraction de seconde, la lueur blanche révèle la parfaite similitude de leurs deux visages.
Le général incline la tête, comme s’il savourait la découverte.
— Voilà donc l’origine de cette anomalie… ironise-t-il.
Amélia soutient son regard sans ciller. Sa mâchoire se contracte légèrement.
— Que nous voulez-vous ?
Le haut gradé ne semble pas pressé de répondre.
Ses épaules se soulèvent doucement… puis il éclate de rire.
Un rire sec, rauque. Pas le communicatif, mais celui dont le son provoque un frisson le long de l’échine.
Il s’approche d’elles, dans une lenteur contrôlée.
Ses bottes résonnent sur le sol jonché de débris.
Adam, les muscles soudain tendus, s’interpose aussitôt devant les deux femmes. Ses bras s’écartent légèrement, comme pour les protéger.
— Ne les touchez pas !
Un déclic métallique retentit dans la pièce, celui de la sécurité d’une arme qu’on retire.
— À genoux !
La voix du soldat claque comme un ordre de tir. Adam n’a pas le temps de réagir. Deux militaires l’empoignent brutalement. Leurs mains se referment sur ses bras, les lui tordent dans le dos avec un geste précis, parfaitement entraîné. En une seconde, ils le poussent à l’écart d’Amélia et le forcent à s’abaisser sur le parquet.
L’impact contre le bois résonne dans un bruit sourd.
Le général n’a pas bougé d’un cil concernant l’individu qui s’était mis entre lui et son projet. Comme si cette scène pourtant déroulée sous ses yeux ne s’était jamais produite, tant il reste focalisé sur les deux jeunes femmes.
— Je suis là pour vous deux… Bon, à la base il ne devait y en avoir qu’une, mais le destin, ou je ne sais quoi, a bien fait les choses. Votre duplication ajoute un peu de piment à cette expérience… Car je dois avouer que ce qui était prévu à l'origine… aujourd’hui, après plus de trente ans, nous avons eu les réponses que nous voulions. Cependant vous… vous êtes un cas à part… ce dédoublement m’intéresse au plus haut point.
Le général continue d’avancer jusqu’à se positionner à seulement quelques centimètres d’elles.
Il les observe avec une curiosité presque amusée, comme un scientifique devant une expérience réussie.
— Aaah… si vous saviez combien de temps je vous ai cherchées ! Je suis un peu comme votre père, au final. Mon équipe et moi vous avons créées… et il est normal qu’un "père" veuille retrouver ses enfants… non ?
Les doigts d’Émelie se crispent légèrement. Son regard se durcit.
Il tend la main vers Amélia.
— Venez avec moi…
— Jamais !! fulmine-t-elle.
Son menton se relève d’un cran, défi silencieux lancé droit dans les yeux du général.
Émelie, qui était un peu en retrait, se manifeste à son tour, portée par le courage de son alter égo.
— On reste ici, jamais on n’ira dans votre laboratoire.
— Bon, j’osais espérer que tout allait bien se passer… Termine le Général, en reculant d’un pas.
Il fait un signe de tête et deux soldats se précipitent et empoignent les deux jeunes femmes, tandis qu’un autre commence à entrer les coordonnées pour ouvrir une porte. Mais avant qu’il ne termine, une alerte apparaît sur son écran. Il court vers le haut gradé et se penche à son oreille pour lui murmurer quelque chose. Le sourire du général disparaît aussitôt, et dans la seconde qui suit, le sol se met à bouger. La vibration traverse le plancher et remonte dans leurs jambes, jusque dans leur cage thoracique. D’abord de légers à-coups, puis, progressivement, les secousses s’intensifient.
Un cadre accroché au mur tremble et oscille de plus en plus… avant de tomber lourdement sur le parquet dans un fracas sec.
Adam relève la tête et son regard parcourt la pièce.
Il tente de se libérer, ses épaules se raidissent, ses muscles se contractent… mais les mains fermes des soldats le maintiennent au sol sans la moindre difficulté.
— Mon général ! Les taux vibratoires dépassent les seuils mesurables ! annonce un jeune militaire d’une voix tendue.
Le principal intéressé ne détourne pas les yeux des deux femmes.
— Bien sûr qu’ils les dépassent.
Il marque une courte pause.
— Deux fragments d’une même entité… réunis dans le même espace-temps ne peuvent produire que ce genre d’événements.
Une fissure apparaît dans le plafond. Un craquement assourdissant déchire le silence. Un morceau de plâtre tombe dans un nuage de poussière blanche.
— Mon général ! Il faut y aller !
— Activez le portail !! ordonne-t-il !
Adam profite du moment de confusion qui s’empare des soldats. Dans un mouvement brusque, il parvient à se dégager, les faisant basculer de part et d’autre, puis se redresse avant de se rapprocher aussitôt d’Amélia et d’Émelie.
Les deux jeunes femmes se maintiennent pour s’aider à se stabiliser. Leurs doigts s’attrapent, s’accrochent, et lorsque leurs mains se referment pleinement l’une sur l’autre, le chaos semble ralentir autour d’elles.
Comme si le monde venait soudain de retenir son souffle.
Le vent.
La pluie.
Les voix.
Adam ainsi que toutes les personnes autour observent la scène, stupéfaits.
— Non ! Amélia ! cri Greg
Mais il est déjà trop tard.
Main dans la main, elles se rapprochent comme hypnotisées. Un geste, qui pourrait paraître insignifiant dans n’importe quelle situation, déclenche pourtant une réaction immédiate et d’une violence telle que l’air lui-même se contracte autour d’elles, puis s’étirer à l’extrême avant de céder… et d’exploser dans une onde invisible qui traverse la maison.
Le parquet se soulève, les vitres restantes éclatent.
Les lampes suspendues grésillent pour finir dans une pluie d’étincelles.
Plusieurs soldats sont projetés contre les murs, leurs armes glissent sur le sol dans un fracas métallique tandis que leurs appareils de mesure hurlent des alarmes stridentes.
Le général, propulsé par le souffle, atterrit la tête la première sur le plan de travail en marbre de la cuisine. L’homme s’effondre, son corps inerte heurte le parquet dans un bruit mat qui résonne étrangement dans le chaos ambiant. Un mince filet de sang s’échappe lentement de sa tête et commence à serpenter entre les rainures du bois, tandis que son képi, évacué par la chute, roule sur le plancher avant de s’immobiliser contre un pied de meuble renversé.
Pendant une fraction de seconde, personne ne bouge, étourdi. Mais ce moment de stupeur ne dure qu’un battement de cœur. Une violente secousse traverse soudain la maison entière, les fondations se fissurent sous la pression d’une force invisible. Le plafond craque à nouveau avant de céder par endroits, libérant des morceaux de plâtre qui s’écrasent au sol dans un nuage de poussière. Autour d’eux, les soldats commencent à paniquer, incapables de maintenir la moindre organisation.
— Repli ! Repli immédiat !
La voix d’un officier retentit au milieu de la confusion. Plusieurs militaires activent aussitôt leurs dispositifs dimensionnels dans une précipitation fébrile. Des portails instables apparaissent dans la pièce, leurs contours tremblent dangereusement comme des déchirures dans la réalité. Ils s’y engouffrent les uns après les autres, abandonnant derrière eux leurs positions et leurs armes glissent sur le sol dans le tumulte.
Au milieu de cette panique générale, Adam tente de rejoindre Amélia et Émelie.
Mais à l’instant même où il fait un pas vers elles, un craquement terrifiant traverse la structure de la maison. Une poutre cède brutalement dans un fracas assourdissant, entraînant avec elle une partie du plafond. Adam n’a pas le temps de lever les bras pour se protéger. Les débris s’abattent sur lui dans un nuage épais de poussière et de plâtre, engloutissant sa silhouette sous une avalanche de gravats. Son cri disparaît aussitôt sous le vacarme de l’effondrement.
— ADAM !
La voix de Greg résonne dans la pièce, déformée par l’écho du chaos.
La maison se disloque littéralement sous leurs pieds.
Greg attrape Sarah par le bras au moment où le sol tremble de nouveau, ce qui l’empêche de perdre l’équilibre. Tout autour d’eux vibre, des fissures serpentent sur les cloisons et des morceaux de plafond continuent de tomber dans un fracas irrégulier.
— Il faut sortir d’ici !
Sarah regarde autour d’elle, le visage pâle, les yeux écarquillés par la peur.
— et Justine ! et Justin !
Le couloir qui menait vers la salle de bain est totalement bloqué. Une partie du mur s’est effondrée, transformant le couloir en un amas de débris infranchissables.
Malgré cela, Sarah avance de quelques pas, comme si elle refusait d’accepter l’évidence.
— Justine ! Justin ! crie-t-elle de toutes ses forces.
Aucune réponse ne lui revient, seul le grondement de la maison domine.
Greg pose alors une main ferme sur son avant-bras.
— On ne peut plus passer.
Elle se tourne vers lui, les yeux brillants.
— On ne peut pas les laisser…
À cet instant, le sol se fend dans un craquement sinistre.
Greg comprend que dans quelques secondes, il sera trop tard pour eux aussi.
Il saisit Sarah par les épaules.
— Sarah, écoute-moi. Si on reste ici… on meurt.
Derrière eux, un portail instable apparaît soudain, ses contours tremblent dangereusement dans l’air chargé de poussière.
Greg regarde une dernière fois vers les décombres sous lesquels Adam a disparu.
Puis il se tourne vers Amélia et Émelie.
Les deux femmes se tiennent toujours au centre de la pièce.
Immobiles.
Comme si le chaos qui dévore la maison n’avait plus aucune prise sur elles.
Une lumière douce les enveloppe maintenant, une clarté étrange qui semble pulser lentement autour de leurs corps qui devient floue, comme si la réalité elle-même avait du mal à conserver leur forme.
— Greg…
Il serre la main de Sarah.
— On y va.
Ils franchissent le portail.
L’ouverture se referme aussitôt derrière eux. Et dans le salon dévasté, il ne reste plus que la tempête, les décombres… et les deux silhouettes incandescentes.
Peu à peu, le vent disparaît.
La pluie cesse.
Le tumulte s’éteint.
La lumière autour d’elles grandit encore, jusqu’à envahir tout l’espace. Leurs contours se mélangent lentement, leurs formes deviennent de plus en plus indistinctes.
Deux visages.
Deux vies.
Deux mondes.
Et pourtant, au cœur de cette fusion, une seule présence commence déjà à émerger, pour n’être qu’une entité…

Annotations
Versions