Chapitre 54 - Résultat du chaos

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Résultat du chaos

Ici, à la centrale, tout semble suspendu dans une concentration silencieuse.

Au centre de l’espace flotte une projection tridimensionnelle monumentale représentant les deux planètes : la Terre… et Terra.

Autour de ces sphères lumineuses gravitent d’innombrables données : coordonnées, fréquences vibratoires, relevés énergétiques, simulations orbitales. Les opérateurs manipulent les éléments grâce à leurs tablettes, faisant pivoter les mondes afin d’en examiner chaque détail.

Mais ce qui retient tous les regards n’est pas la beauté de cette technologie.

C’est la trajectoire qu’empruntent les deux univers.

En les voyant si proches l’une de l’autre, Gwen, toujours aux côtés de John Spencer, sent un frisson parcourir ses bras.

Au début, le mouvement semble presque imperceptible. Puis, à mesure que les calculs s’ajustent, la réalité devient impossible à ignorer.

Les mondes glissent tels deux aimants opposés.

Dans le silence pesant de la salle, personne n’ose parler. On entend seulement le murmure constant des machines et les respirations courtes des techniciens.

Puis le moment arrive.

La surface des planètes se déforme comme si leur matière refusait à la fois la collision et la séparation. Des fissures lumineuses apparaissent, courant à travers les continents et les mers. Les nuages se disloquent, les océans vibrent, les champs énergétiques se mélangent.

Le spectacle possède quelque chose d’hypnotique et de terrifiant témoignant de quelque chose d’horriblement inédit.

Elles s’entrechoquent, se repoussent, puis s’assemblent comme deux fragments d’une même réalité qui se reconnaissent enfin.

Gwendoline porte une main tremblante à sa bouche, pensant aux milliards d’êtres vivants.

Vont-ils mourir… ou devenir autre chose ?

Autour d’eux, plusieurs employés restent figés, incapables de détourner les yeux.

Ils sont là, impuissants face à une situation qui les dépasse.

Le taux vibratoire affiché autour de la planète atteint une valeur jamais observée. Une millième de seconde après l’arrêt de sa progression, les deux mondes sur l’écran semblent se superposer… ou fusionner.

S’ensuit une sorte d’implosion aveuglante qui engloutit toute la projection.

Pendant une fraction de seconde, la salle entière est noyée dans une clarté si dense que chacun doit se protéger les yeux.

Lorsque l’éclat se dissipe, un silence irréel s’installe.

Tous fixent l’hologramme, stupéfaits.

Au centre de la pièce, à la place des deux planètes Terre et Terra… il n’y en a plus qu’une.

Les données se calculent à la millième de seconde puis s’affichent aussitôt.

Masse.

Densité.

Structure orbitale.

Un technicien ajoute, la voix à peine audible :

— Je… je crois que c’est la Terre…

— Et où est Terra ? ose demander un jeune officier.

— Disparue… murmure le colonel, estomaqué par ce qu’il vient de voir.

Terra a n'existe plus.

Les deux réalités se sont réunies.

La porte de la salle centrale s’ouvre brusquement dans un souffle métallique qui rompt la tension silencieuse de la pièce.

Gwen sursaute, s’accrochant instinctivement à la veste de Spencer avant de se reprendre aussitôt.

Pas de geste intime au travail.

Un jeune militaire apparaît sur le seuil, haletant, après la course qui l’a mené jusqu’ici. Son regard balaie rapidement les visages présents avant de se tourner sur l’officier supérieur.

— Mon colonel !…

Il marque une pause une seconde pour retrouver son calme avant d’annoncer avec difficulté :

— Le général est mort.

À ces mots, des onomatopées et des chuchotements se font entendre dans la salle… puis plus rien.

Comme si l’air avait disparu des poumons de chacun.

Tous fixent le colonel Spencer.

Ce dernier demeure immobile, les yeux dirigés sur la planète unique suspendue au centre de l’observatoire, tandis que la portée de ces mots se dépose lentement dans les esprits.

Il inspire profondément.

Lorsqu’il relève la tête, quelque chose dans son attitude a changé. Son regard s’est durci et la tension qui traversait ses épaules semble s’être transformée en une détermination calme, presque froide.

— Entendu.

Sa voix n’est ni forte ni autoritaire, mais elle ne laisse place à aucune contestation.

— Caporal, prenez note : à partir de cet instant, je prends le commandement de la base en tant qu’officier le plus haut gradé présent.

Tout le monde s'observe.

Personne ne se manifeste. Spencer assume désormais les responsabilités du général.

— C’est donc acquis, confirme Spencer. Puis il se tourne.

— Mademoiselle Persia, veuillez rédiger une note concernant ce changement.

— Oui, mon Colonel.

Elle sort un petit calepin pour inscrire ce qu’il vient de se passer avant d'écrire un document officiel.

Dans ce contexte de crise, la transition se fait sans cérémonie ni protocole.

Le colonel devient général par intérim simplement parce que la situation exige qu’un homme prenne la responsabilité de ce qui va suivre.

À peine a-t-il prononcé ces mots qu’un signal discret se manifeste sur son téléphone posé devant lui. C'est un message.

***

Au moment où Sarah et Greg franchissent le portail, un souffle violent les propulse au centre du laboratoire. Ils atterrissent lourdement au milieu de plusieurs soldats blessés.

Encore perturbés par ce qu’ils viennent de vivre, ils mettent quelques secondes à reprendre leurs repères. Très vite, une odeur de brûlé flotte dans l’air et réveille aussitôt leurs instincts d’alerte.

Ils regardent autour d’eux.

Et ce qu’ils voient les immobilise instantanément.

La salle, habituellement organisée et rythmée par les gestes précis et mécaniques des employés, ressemble désormais à un lieu où toute normalité a disparu.

Des militaires sont assis à même le sol, le dos appuyé contre les parois métalliques. Certains restent silencieux, d’autres sont secoués de tremblements incontrôlables. Des infirmiers se déplacent d’un blessé à l’autre dans une agitation contenue, tandis que plusieurs brancards improvisés occupent l’espace entre les consoles. Un médecin donne des ordres rapides, dirigeant les hommes selon la gravité de leur état.

Greg sent sa gorge se serrer.

À quelques mètres d’eux, un soldat fixe son bras sectionné avec une expression incrédule, comme si son esprit refusait de comprendre ce que son corps vient de subir. La coupure, nette et parfaitement lisse, semble avoir été cautérisée dans la même fraction de seconde où elle s’est produite.

Il n’y a pas de sang.

Seulement une peau sombre et brillante.

Plus loin, un autre homme avance soutenu par deux infirmiers, sa jambe manquant sous le genou.

Le silence pesant qui entoure ces blessures est peut-être plus inquiétant encore que des cris.

En raison des événements survenus sur Terra et sur Terre, ainsi que des perturbations atmosphériques, les portails ont dysfonctionné.

Certains militaires sont de retour, entiers, simplement secoués par l’expérience.

D’autres ne sont jamais revenus, probablement perdus dans cet espace intermédiaire que les scientifiques appellent le Néant boréal.

Et pour quelques-uns… le passage s’est refermé trop vite pendant leur traversée.

Sarah détourne légèrement les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce spectacle. Elle sent son estomac se contracter tandis que Greg sort sa tablette avec des gestes rapides, presque mécaniques.

Ses doigts glissent sur l’écran.

Il envoie un message au colonel, résumant la situation avec une précision concise.

La réponse ne tarde pas.

Retrouvez-moi immédiatement à la centrale.

Greg fixe les iris sombres de Sarah.

Elle a déjà compris.

Sans un mot, ils se relèvent, réajustent leurs vêtements et leurs accessoires, puis quittent la salle.

Quelques minutes plus tard, Sarah et Greg pénètrent dans la centrale.

Le contraste avec la scène qu’ils viennent de laisser derrière eux, est irréel.

Ici, tout semble étrangement calme, comme si l’espace entier retenait son souffle depuis l’instant où les deux planètes ont fusionné.

Greg s’arrête à quelques pas de la projection.

Sarah reste légèrement en retrait, les bras croisés contre elle, incapable de détacher son regard de la Terre unique qui flotte désormais au centre de l’hologramme.

Ils savent pourquoi on les a convoqués… et ce qu’ils vont devoir expliquer.

Le général Spencer les observe quelques secondes en silence.

— Je vous écoute.

Greg inspire profondément avant de commencer à parler.

Il raconte l’apparition du mot, les instructions mystérieuses qui leur demandaient de garder Amélia et Émelie ensemble, et le dilemme brutal auquel ils ont été confrontés dans les derniers instants.

Pendant qu’il explique, Sarah sent son cœur battre plus vite dans sa poitrine.

Ils ont désobéi aux ordres.

Le silence qui suit est lourd.

Puis Spencer détourne les yeux vers la projection holographique.

— Montrez-leur.

Un technicien active la lecture.

Les images se déploient dans l’air : deux deux globes, Terra et Terre, se rapprochent, se percutent, puis fusionnent pour ne laisser apparaître, au bout de quelques minutes, qu’une seule sphère.

La Terre.

Lorsque l’enregistrement s’éteint, personne ne parle immédiatement.

Spencer reste pensif quelques secondes, les bras croisés, observant la planète qui tourne lentement au centre de la projection.

— Vous avez fait ce qu’il fallait, finit-il par dire.

Greg relève la tête, surpris.

Spencer dirige la sienne vers lui.

— Parfois, certaines anomalies ne doivent pas être corrigées. Elles doivent être laissées à leur propre équilibre.

À cet instant, un technicien s’approche d’un pas hésitant.

— Mon colonel… nous avons constaté des changements concernant Tellus.

Le général par intérim fronce les sourcils.

— Je vous écoute.

— Peu avant la fusion, nous avons également senti quelques secousses. Et… depuis… les données nous indiquent que Tellus ne s’éloigne plus du soleil. Pour l’instant, nous ne savons pas si cela va perdurer ainsi, ou si elle retrouvera ses coordonnées orbitales d’autrefois.

À ces mots, le souffle de Sarah se bloque dans sa poitrine.

Les simulations apparaissent aussitôt sur les écrans.

Des lignes lumineuses se dessinent autour de la planète, se recalculent plusieurs fois avant de se stabiliser.

Le technicien passe une main nerveuse sur son front avant de continuer.

Pendant un instant, Sarah reste parfaitement immobile.

Puis l’air quitte lentement ses poumons.

Une pression invisible, qui pesait sur elle depuis des mois — peut-être même des années — vient enfin de se relâcher.

Tellus est peut-être sauvée.

Pour la première fois depuis longtemps, l’avenir de cette planète semble reprendre le bon chemin.

Peut-être retrouvera-t-elle un jour des plantes, de la verdure, des insectes… et même des animaux.

Sarah s’imagine des paysages semblables à ceux de la Terre renaître sur Tellus.

Après avoir assisté à la rediffusion de la fusion de ces deux univers et reçu les dernières instructions du général Spencer, Sarah et Greg quittent la centrale en silence.

***

Quelques minutes plus tard, le général Spencer et Gwen quittent à leur tour la centrale pour rejoindre les quartiers du personnel.

Alors qu’ils empruntent un couloir plongé dans une lumière plus sombre…

Le calme qui règne désormais dans la base contraste fortement avec le chaos qui a précédé la fusion des planètes.

Leurs pas résonnent doucement sur le sol métallique tandis qu’ils marchent côte à côte vers la sortie.

— Tu crois que la nouvelle Terre est identique à l’ancienne ? demande Gwen après un moment.

Spencer reste silencieux quelques secondes avant de répondre.

— Je pense qu’elle est… stable.

Ils arrivent à un angle lorsque, soudain, une silhouette surgit de l’ombre et se dirige rapidement vers eux.

La personne les percute presque avant de lever la main dans un geste pressé.

— Chut.

Le général aperçoit une mèche rousse qui dépasse d’une capuche sombre.

Puis l'inconnu relève la tête.

Il se fige.

— Gwendoline ?

La secrétaire à ses côtés se retourne à son tour, et son expression se transforme en une stupeur totale.

Devant eux se tient une femme d’une trentaine d’années qui ressemble trait pour trait à celle qui se trouve celle qui l'assiste depuis des années lorsqu'elle avait trente ans de moins.

Elle sourit.

— Salut John.

Elle abaisse sa capuche, libérant une chevelure rousse aux reflets cuivrés qui capturent aussitôt la lumière du couloir.

Le général reste quelques secondes sans voix.

— Comment est-ce possible… murmure Gwen.

La jeune Gwendoline hausse légèrement les épaules.

— Disons simplement que j’ai changé de carrière.

Elle leur explique alors l’existence d’une branche militaire secrète capable de voyager dans le temps, et comment elle a été recrutée pour étudier les anomalies temporelles.

— John, après avoir donné les instructions à ta Gwen pour reprendre ma place, je ne l’ai pas fait seulement pour vous aider, mais surtout en raison d’une nouvelle opportunité de carrière top secrète. Je devais tout quitter… disparaître, et j’ai donc profité de cette occasion. À l'époque j’étais médecin militaire, là-bas je suis médecin spécialisé.

— Donc si je comprends bien, demande le colonel, ici tu n’existes plus…

— C’est exact, John, mais ne t’en fais pas… je ne suis pas malheureuse. Au contraire, j’y ai même rencontré l’amour… comme quoi…

— Ok, mais cela n’explique pas ta présence !

— Je sais. Étant donné ton grade, j’ai une autorisation limitée pour te parler de la mission. Si je suis là, c’est parce que je devais comprendre et déterminer la raison de l’éloignement de Tellus de notre soleil. J’ai donc exploré plusieurs lignes temporelles… et dans chacune d’elles, le résultat était le même : Tellus disparaissait.

Elle marque une pause.

— Amélia et Émelie devaient fusionner, et dans toutes les lignes temporelles où cela n’arrivait pas, la mort de notre planète était inévitable.

Le général la fixe.

— C’est toi qui as donné le mot à Sarah ?

Elle hoche la tête.

— Oui.

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