Chapitre 55 - L'après - Partie 1

7 minutes de lecture

Chapitre 55

L’APRES Partie 1

***

Sarah et Greg

Les jours qui suivent sont étrangement calmes, comme si la base elle-même cherchait encore à comprendre ce qui s'était produit.

Les alarmes ont cessé de retentir.

Les équipes médicales ont repris un rythme moins frénétique.

Les scientifiques passent à nouveau leurs temps de travail à vérifier, recalculer et comparer les données enregistrées pendant la fusion des deux planètes.

Dans la salle centrale, la projection holographique continue de tourner, montrant une Terre unique qui suit désormais une trajectoire parfaitement stable autour de son étoile.

Les simulations confirment toutes la même conclusion :

L’équilibre du multivers a été rétabli.

Pour Sarah, cette vision possède quelque chose de profondément apaisant.

Pendant des années, elle a vécu avec l’idée obsédante que Tellus dérivait lentement vers un destin incertain, emportée par une anomalie dont personne ne parvenait à comprendre l’origine. Une de celles qui entraînaient des effets secondaires néfastes pour le bien-être de toutes sortes de formes de vie.

Désormais, chaque simulation orbitale confirme que la planète a retrouvé sa position naturelle dans le système.

La menace s’est dissipée.

Pour la première fois depuis son adolescence, elle se permet d’imaginer un jour déambuler dans une prairie, remplie de jolies fleurs sauvages et odorantes. Il y en aurait, des roses, des oranges, des violettes, et peut-être que de nouvelles espèces prendraient place. Elle admirerait des insectes butiner le nectar, des lapins gambader avec leurs petits. Elle marcherait pieds nus dans l'herbe qui lui caresserait les chevilles, et surtout la chaleur serait là. Elle serait en débardeur… aurait peut-être même une jupe. Cela fait si longtemps qu’elle n’en a pas porté.

Déjà, rien que d'y penser, elle a l’impression de pouvoir respirer à nouveau.

Greg, en revanche, voit autre chose.

Son plus grand rêve est de découvrir d’autres univers.

Comprendre les différentes façons de vivre, les cultures, les histoires, les civilisations… ainsi que des choses auxquelles il ne peut pas imaginer.

Il a d’ailleurs remarqué les noms que les habitants donnent à leur planète : Terre, Terra, Tellus.

Tous proviennent du latin.

Selon les expériences et l'évolution de la population, différentes appellations se sont imposées.

Terre, dans la langue française, vient du latin Terra.
Tellus est une déesse dans la mythologie romaine de la Terre, l’équivalent de Gaïa chez les Grecs. Ce qui est un peu contradictoire avec ce que la planète est devenue aujourd’hui, où la science domine la spiritualité. Mais c’est précisément cela qui le fascine.

Comment les humains ont-ils pu avancer de manière si différente alors que les paramètres de base étaient les mêmes ?

Un soir, alors que les couloirs du bunker se sont vidés de leur agitation habituelle, Sarah pousse la vitre transparente du sas qui amène au laboratoire. Elle trouve Greg exactement là où elle s’attend à le voir.

La lumière bleutée d’un portail actif baigne la pièce d’un halo mouvant qui se reflète sur les parois métalliques.

Le bourdonnement grave des générateurs remplit l’air d’une vibration régulière.

Greg se tient devant la console principale, absorbé par l’écran.

Un sac à dos bien chargé attend non loin de lui.

Sarah s’approche sans bruit.

Elle s’arrête à côté de lui et observe les coordonnées qui défilent devant eux.

Chaque ligne représente un point possible dans l’immensité du multivers.

— Finalement… dit-elle doucement… on a passé des années à traquer des voyageurs clandestins.

Greg esquisse un sourire.

— Oui… et à réparer les anomalies qu’ils laissaient derrière eux.

Le silence qui suit est paisible.

Sarah sent la vibration sourde de la machine traverser le sol sous ses pieds. Mais cette sensation ne lui inspire plus aucune inquiétude.

Elle gonfle sa poitrine.

— Et si, pour une fois… on arrêtait de courir après les autres pour devenir nous-mêmes les voyageurs ?

Greg se tourne vers elle.

Pendant un instant, il mesure les implications de cette idée.

Il fixe Sarah puis le portail, et revient vers elle.

Il tend la main.

Ses doigts se referment doucement autour de ceux de Sarah.

— Tu veux venir avec moi ?

Les yeux dans les yeux, les deux anciens informaticiens quantiques se rapprochent lentement. Greg baisse légèrement la tête. Son regard oscille entre les pupilles brunes de Sarah et ses lèvres entrouvertes. Pendant une fraction de seconde, aucun des deux ne bouge. Comme si le temps retenait son souffle. Sans plus attendre, Sarah se hisse sur la pointe des pieds et dépose un baiser délicat sur la bouche pleine de Greg.

Il est bref… hésitant.

Mais chargé de tout ce qu’ils n’ont jamais osé se dire. Lorsqu’ils se séparent, leurs regards restent accrochés. Cette fois Greg ne doute plus. Il l’attire vers lui et l’embrasse à nouveau. Plus profondément. Plus sincèrement. Quand ils se détachent enfin, leurs respirations se mêlent. Greg prend la main fébrile de Sarah. De l’autre, il programme les coordonnées sur la console. La surface du portail réagit aussitôt. La membrane se met à onduler comme une eau calme, troublée par un souffle invisible. Peu à peu, une image apparaît au travers : un paysage inconnu, baigné d’une clarté douce. Sarah sent son cœur accélérer.Pas de peur.

De l’excitation. Greg se tourne vers elle.

— Prête ?

Elle hoche la tête. Sans lâcher sa main, ils franchissent ensemble la surface vibrante du portail. La lumière les enveloppe. Puis leurs silhouettes disparaissent. Quelques secondes plus tard, l’anneau métallique retrouve son calme. Mais quelque part, dans un autre univers…

Deux nouveaux voyageurs viennent de commencer leur route.

***

Gwen

Quelques jours plus tard, Gwen sort du laboratoire et franchit le dernier sas avec un sourire qu’elle ne parvient pas à retenir.

Ses joues ont rosé, ses yeux brillent d’une émotion encore fraîche, et ses doigts tiennent avec un soin presque précieux un cadre photo qu’elle ne quitte plus du regard.

Absorbée par l’image, elle ne voit pas la silhouette qui s’avance en face d’elle et se heurte doucement à un torse.

Elle lève la tête, surprise.

John Spencer.

L’homme de sa vie.

Le futur ex-général de la base.

Un sourire complice apparaît sur le visage de John.

— Eh bien, eh bien… je me doutais que tu tramais quelque chose, ma chérie. Tu peux m’expliquer ?

Gwen entrouvre la bouche, prise de court.

— Oh… heu… je… en fait …

John penche légèrement la tête, amusé.

— Tu es retournée sur Terre…

Elle baisse les yeux une seconde avant d’admettre :

— Oui… Mais j’ai tout fait correctement… et puis… comme le général est décédé et que tu as clos tous les dossiers… je…

Il termine pour elle :

— Tu t’es dit que tu pouvais revoir ta famille.

Un sourire tremblant s’étire sur les lèvres de Gwen.

— C’est exact. En fait… avec la fusion, je voulais m'assurer que leur histoire était restée semblable… Et tu ne peux pas savoir à quel point elle l’est.

Sa voix se charge peu à peu d’émotion.

— La mère de ma fille a disparu… Moi.

Elle laisse échapper un petit rire incrédule, aussitôt noyé dans les larmes qui montent.

— Au départ, j’ai mené mon enquête… puis j’y suis seulement allée pour déposer mon courrier. Tu sais, celui que j’ai écrit il y a quelques jours. À ce moment-là, j’étais tellement absorbée par mon exte tque je n’avais même pas fait attention que Greg et Sarah m’attendaient. Enfin bref… Je me suis approchée de la boîte aux lettres et, au moment où j’allais glisser l’enveloppe, elle m’a appelée.

Sa respiration tremble.

— Sur le coup… elle ne savait pas qui j'étais. J'étais de dos. Et puis je me suis retournée… elle s’est avancée… et là… elle m’a reconnue.

Une larme se détache et roule lentement sur sa joue.

— C’était incroyable, John… malgré les années, mes cheveux blancs... elle a vu tout de suite qui j'étais. John... continue Gwen la voix fébrile, j’ai pu retrouver ma fille. La prendre dans mes bras…

Elle s’interrompre, submergée par l’émotion.

Ses épaules tremblent légèrement tandis qu’elle essuie maladroitement son visage.

— Je sais… j’aurais pu t’en parler. J'aurai dû... Mais je voulais gérer ça seule. Je crois que j’avais besoin de vivre ce moment par moi-même avant de pouvoir le partager.

Elle relève les yeux vers lui, encore noyés de larmes, mais illuminés d’un bonheur presque enfantin.

— Elle souhaite me revoir… Pourra t'elle me pardonner ? interroge-t-elle d’un regard rougi par l'émotion à John... Bientôt, ajoute-t-elle, nous aurons une réunion de famille… et je vais pouvoir rencontrer les petits-enfants… et même mes arrière-petits-enfants !

Sur le dernier mot, sa voix se brise.

Elle s’effondre contre le torse de l’homme qu’elle aime.

John la serre contre lui, profondément ému, puis dépose un baiser dans ses cheveux.

— Ma chérie, ma tendre Gwen, tu as tant souffert loin de tes proches... il encercle son visage de ses mains douces, essuie les larmes de ses pouces et l'embrasse sur le front.

— J’ai justement un cadeau pour toi, murmure-t-il.

Gwen relève la tête, surprise, les cils encore humides.

— J’ai acquis quelques privilèges en tant qu’ancien général par intérim…

Elle le regarde avec une attente fébrile.

— Le nouveau promu connaît toute l’histoire. Il sait ce que McAllan a fait, ainsi que ses fautes. Alors, avec un certain passe-droit… tu as la possibilité d’aller et venir sur terre autant que tu les souhaites. Considère cela comme une forme de dédommagement.

Il lui caresse doucement la joue.

— Tu es libre, ma chérie. Libre d’aller les voir à ta guise.

Pendant une seconde, Gwen reste immobile.

Comme si elle n’osait pas croire ce que ses oreilles ont entendu.

Puis elle se jette dans ses bras avec un rire tremblant, le cœur débordant de gratitude et de joie.

Heureuse de pouvoir commencer cette nouvelle vie de jeune retraitée aux côtés de l’homme qu’elle aime et de sa famille. Sans plus avoir à choisir entre son présent et les fragments retrouvés de son passé.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire Wendie P. Churt ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0