chapitre 56 - L'APRES Partie 2
Chapitre 56
L’APRÈS-partie 2
Terre
Amélie
La lumière du soleil, d’ordinaire si douce à cette heure du matin, agresse les paupières d’Amélie avec une brutalité inhabituelle. Encore engourdie par le sommeil, elle enfouit instinctivement son visage dans le creux de l’oreiller, cherchant à échapper quelques instants de plus à leur trop vive du jour. Dans la maison déjà éveillée, chaque bruit résonne avec une intensité démesurée : le bourdonnement lointain de la circulation derrière les fenêtres, le tic-tac obstiné de l’horloge dans le couloir, le froissement d’un drap ou le craquement discret du parquet. Tout vient battre contre ses tempes au rythme douloureux de son pouls. Sa tête lui semble lourde, martelée comme après une nuit trop courte ou une fête trop longue.
Puis, soudain, des éclats de rire d’enfants percent l’atmosphère et envahissent la chambre. Le matelas s’affaisse sous deux petits corps débordant d’énergie qui bondissent sur le lit sans la moindre hésitation. Amélie entrouvre un œil, encore perdue dans une brume épaisse.
— Debout maman ! s’exclame l’une des jumelles.
— Dis maman, c’est quand qu’on pourra voir ta robe de princesse ? ajoute l’autre avec un enthousiasme irrépressible.
Amélie papillonne des paupières, essayant de comprendre ce qui lui est demandé. Sa robe de princesse ? La question flotte dans son esprit sans trouver immédiatement le sens. Avant qu’elle ait pu répondre, la seconde jumelle reprend avec une indignation théâtrale :
— Et en plus Liam est entré dans notre chambre ! Moi je ne veux pas qu’il entre, c’est réservé aux filles !
Le prénom s’impose dans sa tête avec un léger décalage, comme si son cerveau encore embrumé devait remettre les pièces d’un puzzle à leur place. Liam… Bien sûr. Avant qu’elle ne puisse protester, la couverture est tirée d’un geste victorieux. Toute la chaleur accumulée pendant la nuit disparaît aussitôt, remplacée par la fraîcheur matinale de l'air ambiant.
— C’est bon, les filles… je me lève… vous avez gagné, murmure-t-elle finalement en se redressant avec difficulté.
Les jumelles éclatent de rire et quittent la chambre dans un tourbillon de pas précipités. Restée seule, Amélie demeure quelques secondes, immobile au bord du lit, les mains posées de chaque côté du matelas, attendant que le sol cesse de vaciller légèrement sous elle. Quelque chose lui semble étrange ce matin, mais la sensation est diffuse, insaisissable. Comme si son esprit avançait dans un brouillard trop dense pour se dissiper d’un seul coup.
Elle met cela sans réfléchir sur le compte de la soirée de la veille. L’enterrement de vie de jeune fille. Elle se souvient vaguement des rires, de la musique, des verres levés, des éclats de voix. Justin. Sa sœur. Et puis plus rien. Un immense trou noir engloutit tout le reste.
Elle se redresse finalement et se dirige vers la salle de bain, décidée à s’accrocher à la seule chose qui lui paraît encore solide : la routine du matin. Lorsqu’elle ouvre le tiroir du meuble du lavabo pour attraper un chouchou, un détail la fait hésiter. Ses cheveux ne tombent pas sur ses épaules comme elle s’y attendait. Intriguée, elle relève lentement les yeux vers le miroir. Son reflet lui renvoie l’image d’un visage encadré par une coupe carrée plongeante qui adoucit ses traits tout en leur donnant un éclat nouveau.
Elle fronce légèrement les sourcils. Elle ne se souvient pas d' être allée chez le coiffeur, puis un soupir lui échappe.
— Merci Justin…
L’explication s’impose d’elle-même : la fête d’hier soir. Les jumeaux n’ont jamais fait les choses à moitié. Elle attrape finalement un bandeau pour dégager son front et commence à appliquer sa crème.
C’est alors que deux mains chaudes viennent enlacer sa taille avec douceur. Un torse solide se presse contre son dos, et des lèvres brûlantes se déposent dans le creux de son cou avec une lenteur délicieuse.
— Alors… comment va Madame Amélie Campbell ? murmure une voix familière.
Adam.
Amélie esquisse un sourire fatigué. Pourtant, les mots prononcés résonnent dans son esprit avec une légère étrangeté.
Amélie Campbell.
— Comment ça, Amélie Campbell ? demande-t-elle en se retournant vers lui.
Adam rit doucement.
— Je sais, je sais… officiellement à partir de samedi seulement. Mais dans mon cœur, tu l’es déjà.
Il l’attire vers lui et capture ses lèvres dans un baiser tendre et chaleureux. Pendant quelques secondes, la douleur dans sa tête semble se dissoudre dans cette étreinte.
Jusqu’à ce qu’une petite voix retentisse depuis le couloir.
— Papaaaaaa !
Adam soupire en riant.
— J’arriiiive !
Avant de quitter la salle de bain, il se retourne vers elle avec un sourire malicieux.
— Au fait, j’adore ta nouvelle coupe. Les jumeaux ne laissent décidément rien au hasard. Ton enterrement de vie de jeune fille était complet : hammam, manucure, massage, coiffure… et vous n’avez même pas oublié de trinquer quelques verres. Tu devrais voir dans quel état je t’ai retrouvée hier !
Son rire résonne encore dans le couloir lorsqu’il disparaît. Amélie passe une main dans ses cheveux courts. Quelques images floues lui traversent l’esprit, Justin, sa sœur, des fous rires, mais rien de vraiment précis. Le reste s’est noyé dans l’alcool.
Une fois habillée, elle descend dans la cuisine avec l’espoir qu’un bon café lui permettra de remettre un peu d’ordre dans ses idées. Sur la table, un immense bouquet attire immédiatement son attention. Les fleurs, éclatantes de couleurs, semblent presque trop nombreuses pour tenir dans le vase. Entre les tiges soigneusement assemblées, une petite carte est glissée.
Amélie la saisit et lit lentement :
« Ma douce AMÉLIA, merci pour ton invitation, mais cela reste encore difficile pour moi de te voir dans les bras d’un autre homme. Alors j’espère que tu ne m’en voudras pas si je ne viens pas. En revanche, je t’offre une semaine de vacances pour ton futur époux et toi aux Maldives. Je sais que c’est un voyage qui te plairait, rappelle-toi, on en avait déjà parlé lorsque nous étions à rêver sur mon yacht. S’il te plaît, accepte mon cadeau.
Je te souhaite d’être heureuse avec ton mari en Australie, tu vas nous manquer au boulot, enfin surtout à moi…
Je me retiens de te dire : je t’aime.
Celui qui ne t’oubliera jamais,
Éthan W. »
Amélie relit la carte une seconde fois. Les mots d’Éthan sont empreints d’une élégance presque douloureuse. Il refuse l’invitation au mariage, incapable de la voir dans les bras d’un autre homme, mais il lui offre malgré tout un voyage somptueux. Un dernier geste généreux, à son image. Une étrange mélancolie traverse Amélie sans qu’elle sache exactement pourquoi. Peut-être parce qu’elle devine entre les lignes les sentiments qu’il ne parvient pas à dire tout à fait.
Elle repose la carte et ferme un instant les yeux. Éthan avait été une rencontre intense, passionnée, presque vertigineuse. Après les longues années passées sous l’emprise de Jack, un mariage qui l’avait peu à peu enfermée dans un quotidien qui n’était plus vraiment celui dont elle rêvait . Elle avait ressenti un besoin viscéral de liberté. Elle voulait exister autrement, agir selon ses propres désirs, reprendre possession de ses faits et gestes.
C’est dans cet état d’esprit qu’elle s’était inscrite sur des applications de rencontre sous le pseudonyme « Amélia ». Cela ne lui était pas venu par hasard. Pour elle, il évoquait une femme vibrante, audacieuse, qui croquait la vie à pleines dents, comme sa grand-mère. Elle qui n’avait plus peur d’être elle-même. Éthan aimait particulièrement ce prénom. Amélia, en sa compagnie, avait existé telle une version plus libre, plus passionnée d’elle-même. Pourtant, malgré l’intensité de leur relation, elle n’avait jamais ressenti pour lui ce qu’elle éprouve aujourd’hui auprès d’Adam.
Elle rouvre les yeux et se met à ranger l’épicerie dans le placard. Les bocaux alignés avec précision, les conserves maison soigneusement étiquetées lui procurent un sentiment d’apaisement presque instinctif. Les nombreuses heures passées naguère sur des forums internet lui reviennent en mémoire, lorsqu’elle se cachait derrière un pseudonyme : « Émelie ». Cela ressurgit avec douceur, comme un souvenir un peu flou.
Amélia. Émelie.
Ces deux prénoms flottent un instant dans son esprit, comme les échos d’époques distinctes de sa vie. Peut-être n’étaient-ils que des façons d’exister autrement, de chercher sa place lorsqu’elle ne savait plus vraiment… qui elle était.
Elle referme le placard et reste quelques secondes, immobile dans la cuisine baignée de lumière.
Aujourd’hui, pourtant, tout lui semble simple.
Elle n'est plus obligée d’être quelqu’un d’autre.
Elle s’appelle Amélie. Un prénom choisi avec amour par sa mère, en hommage à ses deux grands-mères.
Et pour la première fois de sa vie, elle se sent entièrement à sa place.

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