CHAPITRE 5 LES YEUX DANS LE DOSSIER
L'odeur de désinfectant s'accrochait encore à la peau d'Elyna, comme si l'hôpital avait laissé une couche invisible sur ses vêtements.
Son bras bandé tirait à chaque mouvement, sa joue la picotait encore, et ses mains gardaient une légère odeur de déodorant brûlé.
Elle aurait dû rester en observation.
Mais on ne lui avait permis que vingt minutes.
Juste le temps de vérifier l’essentiel.
Après ça, tout s’était accéléré.
Des échanges à voix basse, dans le couloir.
Des regards.
Un hochement de tête.
Puis quelqu’un avait tranché, sans la regarder.
Sans annonce.
Sans explication.
Le rythme autour d’elle avait changé.
Assez pour qu’elle comprenne que ce n’était plus une option.
Et c’était tout.
On l'avait escortée jusqu'au commissariat, sans lui laisser le temps de reprendre son souffle.
La pièce était glaciale.
Le néon au plafond bourdonnait,
constant, obstiné,
comme une machine incapable de s’arrêter.
Elyna s’assit, dos droit.
Le bandage tira.
Elle n’en montra rien.
La porte s'ouvrit.
L'inspectrice Mara Lavigne entra en première.
Les cernes étaient là, profonds, et ses traits tiraient vers le bas.
Aucun maquillage. Aucun effort.
Juste la fatigue et l’urgence.
Son partenaire Roche suivit.
Massif, épaules larges, mâchoire verrouillée.
Il ne disait rien. Il occupait l’espace.
—Merci d'être venue malgré votre état, dit Lavigne.
— Je vais bien.
C'était faux.
Mais dit avec une maîtrise presque trop nette.
Un calme crispé, comme si son corps fonctionnait uniquement par réflexes de survie.
Lavigne ne releva pas et s’assit en face d’elle.
Ouvrit son dossier.
— On va reprendre calmement.
Nom, prénom.
— Elyna.
—Complet s’il vous plaît.
Un silence bref.
Lavigne nota, observa.
— Elyna Morel
— Date de naissance ?
— Douze avril mille neuf cent quatre-vingt-quinze
— Adresse actuelle ?
Une micro-pause.
Une demi-seconde à peine.
Elle donna l’adresse.
— Profession ?
Elle releva la tête, enfin.
—Serveuse.
Le mot sortit plus sec qu’elle ne l’aurait voulu.
Dans sa tête, c’était évident.
Logique.
Ils savaient déjà.
Tout avait commencé là-bas.
Un léger flottement passa dans son regard quand elle comprit.
Non.
Elle n’avait encore rien expliqué.
Lavigne marqua un temps.
— Depuis combien de temps ?
Elyna haussa imperceptiblement les épaules.
— Assez longtemps.
Elle détestait cette partie.
Parler d’elle.
Se résumer à des lignes administratives
alors que tout, à l’intérieur, brûlait encore.
— Ok, Elyna.
Racontez-moi exactement ce qui s’est passé.
Elyna s’exécuta.
Elle parla des faits dans l’ordre.
De l’attaque.
De la fuite.
Du voisin.
Elle ne s’attarda pas sur ce qu’elle avait ressenti.
Elle résuma.
Comme si elle décrivait une scène observée de l’extérieur.
Comme si cela concernait quelqu’un d’autre.
Lavigne ne l’interrompit pas.
Elle écrivait.
Parfois, levait les yeux.
Les phrases étaient nettes, sans tremblement.
Le ton égal, presque posé.
Ce n’était pas le contenu qui frappait.
C’était ce qui manquait.
Aucune émotion visible à raccrocher aux événements.
Lavigne nota mentalement le décalage.
Pas une incohérence.
Pas un mensonge.
Autre chose.
Une façon de raconter comme si tout cela appartenait déjà au passé.
Comme si le corps avait vécu,
mais que l’esprit, lui, s’était tenu à distance.
Le partenaire restait immobile, adossé au mur.
Il observait moins ce qu’elle disait
que la manière dont elle le disait.
Quand Elyna eut terminé, le silence s’installa.
Le métal du bureau vibra.
— D’accord. On va être directes.
Elle ouvrit les premières pages d’un autre dossier, plus épais.
Des photos glissèrent.
Elyna se redressa légèrement.
Une tension ancrée dans la colonne vertébrale.
Le premier : un jeune homme, la vingtaine sûrement.
Visage découvert sur plusieurs scènes.
Cheveux mi-longs, sombres et en désordre
Regard dur.
Traits nerveux.
Le second…
Avant même que Lavigne ne parle, le regard d’Elyna s’y accrocha.
Une gêne diffuse.
Juste une sensation.
Quelque chose qui n’allait pas.
Lavigne posa la main dessus avant même qu’elle ne puisse vraiment l’observer.
— Celui-là… on n’a pas grand-chose.
Elle fit glisser la photo, lentement.
Une silhouette masculine.
Grande.
Épaules droites.
Le visage entièrement dissimulé.
Elyna observa la photo.
L’image ne montrait rien.
Juste une présence.
Un vide construit.
— Le jeune, dit Lavigne en désignant la première photo… Mark.
C’est probablement lui qui vous a poursuivie dans l’immeuble.
Elyna sentit un frisson parcourir sa colonne. Même sur une simple photo, la présence de Mark imposait une tension. Un déséquilibre presque palpable.
Puis elle se tourna vers la seconde.
— Et lui… Leary.
Celui qui reste en retrait.
Elyna déglutit.
— En retrait ?
Lavigne hocha légèrement la tête.
— Dans plusieurs dossiers, on retrouve ce schéma.
Elle tapota la première photo.
— Celui qui agit, s’expose et un qui observe.
Le policier posa son index sur l'image du jeune.
— Mark... parle beaucoup. Provoque.
C'est grâce à lui qu’on avance.
Lavigne prit une inspiration.
— Ces prénoms, Mark et Leary... Pas de papiers, pas de dossiers, pas de traces administratives.
Mais ils reviennent dans plusieurs affaires.
Le cœur d'Elyna accéléra d'un battement.
Pas plus.
Juste un choc interne, maîtrisé.
— Ils suivent leurs cibles avant d’agir.
Assez pour connaître leurs habitudes.
Assez pour savoir quand personne ne les attend.
Elyna baissa légèrement les yeux.
— C'est pour ça... qu'il n'a pas cru à mon faux appel.
Sa voix était basse.
Un frémissement glissa dans sa gorge.
— Il savait que personne... ne m'attendait.
Le policier souffla par le nez.
Une réaction lourde.
— Ça collerait, oui.
Lavigne referma doucement son dossier.
— Elyna…
Dans les autres dossiers, aucune victime n’a survécu.
Lavigne marqua une pause. Pas dramatique. Fonctionnelle.
— Vous êtes la première à leur échapper.
On ne sait pas ce que ça peut déclencher chez eux.
Il appuya légèrement sur le dernier mot.
Comme si eux ne désignait pas des hommes.
Mais une catégorie à part.
Un type de prédateur.
Un frisson remonta la colonne d'Elyna.
Elle redressa légèrement le menton.
Un réflexe de protection.
Un verrou mental.
Lavigne le remarqua.
Le silence s’étira une seconde de trop.
Ses lèvres se pincèrent légèrement, pas d’agacement, autre chose.
— On va vous placer sous protection immédiate, Elyna.
Pour la première fois depuis le début, sa voix avait perdu un peu de sa dureté.
— Ce n’est pas une première pour nous, ajouta Lavigne. Juste… la première fois que quelqu’un s’en sort.
Elyna acquiesça.
Non pas par confiance.
Par lucidité.
Par nécessité.
Elle se leva.
Ses jambes étaient stables... mais trop tendues.
La tension musculaire d'un corps qui a décidé de tenir coûte que coûte.
Elle suivit les policiers dans le couloir, silencieuse.
Le néon bourdonnait encore.
Chaque pas réveillait une douleur sourde dans sa côte, sans qu’elle ne laisse rien paraître.
Lavigne marcha un instant à sa hauteur.
Un bref regard glissé vers elle, évaluateur, pas celui d’une enquêtrice, mais de quelqu’un qui s’assure qu’on tient encore debout.
L’interrogatoire venait de s’achever pour la police.
Pas pour elle.
Et dans le froid métallique du commissariat,
une évidence, muette et terrifiante, s’imposa :
Elle venait de sortir vivante d'un scénario où personne, jamais, n'était revenu.
Et personne, ni elle, ni la police n'avait la moindre idée de ce que cela avait mis en mouvement.

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