CHAPITRE 8 LE DOUTE EST RESTE

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Le véhicule s’arrêta devant un bâtiment gris sans personnalité, avalé par l’ombre.
Aucune fenêtre vers la rue.
Aucun signe de vie.
Juste une façade lisse, close, comme une pierre tombale encore fraîche.

La porte blindée s’ouvrit dans un bip sec et métallique.

— Elyna… c’est là.

Elle hocha la tête.

Son corps bougeait.
Son cœur battait.
Sa respiration se maintenait.

Mais quelque chose en elle avançait comme sous anesthésie émotionnelle, comme si son esprit s’était dissocié pour supporter encore un peu plus.

Lavigne la guida dans un couloir étroit.
Trop étroit.

Les néons tremblaient, diffusant une lumière blanche qui tuait toute chaleur humaine.
Chaque pas faisait écho contre les murs, renforçant cette sensation de huis clos.

Un endroit où l’on n’entrait pas pour vivre.
Seulement pour attendre.

Un policier badgea une seconde porte.
Un verrou cliqueta.

— Vous resterez ici quelques jours.

Elle ne répondit pas.

Quelques jours, c’était long.
Et surtout… flou.

Elle entra.

C’était propre.
Immaculé.
Tellement parfait que ça en devenait presque une scène de crime en attente de son cadavre.

Un canapé aligné au millimètre.
Une cuisine sans une seule miette.
Pas de livres.
Pas de décorations.
Pas de traces de vie.

Rien.

Un lieu prévu pour être occupé…
Mais jamais habité.

Son regard s’arrêta sur la baie vitrée.

Large.
Haute.
Imposante.

Elle donnait sur une cour intérieure totalement fermée.
Quatre murs de béton brut.
Aucune porte.
Aucun accès.
Aucune issue.

Une fosse.
Une prison transparente.

— La zone est protégée. Caméras, détecteurs. Vous êtes en sécurité.

Elyna sourit intérieurement.

Derrière une vitre.
Vraiment ?

Ils partirent.
La porte blindée se verrouilla dans un bruit sourd.

Définitif.

Le silence retomba.
Dense.
Épais.
Presque vivant.

Elle avança lentement.

Chaque pas réveillait son corps :
la brûlure persistante dans l’avant-bras,
la tension sourde dans les épaules,
et cette sensation plus inquiétante encore…

Celle de ne pas être complètement revenue.

Elle savait déjà une chose.

Celui qui l’avait poursuivie dans l’immeuble n’était pas seul.

Un qui agit.
Un qui observe.

Elle avait vu le premier.
Entendu sa respiration.
Senti son erreur.

Blessé.
Acculé.
Frustré d’avoir échoué.

Mais l’autre…

Calme.
Méthodique.

Lui n’avait laissé aucune trace directe.
Pas de bruit.
Pas de contact.

Ce n’était pas Mark qui l’inquiétait le plus.

Un homme empêché de finir quelque chose ne renonce pas.
Il accélère.

L’autre, lui, avait le temps.

Et c’était précisément ça qui la dérangeait.

Elyna posa son sac près du canapé, sans s’y asseoir.

S’asseoir, c’était relâcher quelque chose.
Et elle n’était pas prête à céder le moindre centimètre.

Son regard glissa vers la baie vitrée.

Instinctivement.
Une continuité.

Comme si la ligne tracée cette nuit-là ne s’était jamais rompue.

Elle se souvenait très bien de ce moment, en quittant l’immeuble.

Quelqu’un d’immobile.

Pas un mouvement.
Pas une silhouette nette.

Juste une impression.
Une densité.

À ce moment, elle avait mis ça sur le compte de l’adrénaline.
De la fatigue.
Du cerveau qui comble ce qu’il ne comprend pas.

Mais maintenant, seule, dans cet appartement trop lisse, la pensée revenait.

Pas insistante.
Persistante.

Ce n’était peut-être rien.
Mais ce n’était pas parti.

Et si quelqu’un avait simplement attendu ?

Sans agir.
Sans se montrer.

Elle détourna le regard.
Refusa de nourrir cette idée.

Elle ouvrit un placard de la cuisine.
Puis un autre.

Rien d’utile.

Elle referma doucement.
Comme si le moindre bruit pouvait attirer quelque chose.

Son téléphone vibra dans sa poche.

Elle sursauta à peine.
Juste assez pour s’en vouloir.

Pas de message.
Juste une notification automatique.

Rien d’anormal.

Elle inspira lentement.
Se força à revenir à l’instant présent.

Elle était protégée.
Cernée de murs.
De caméras.
De protocoles.

Et c’était précisément ça, le problème.

Ici, rien ne dépendait d’elle.

Elle s’approcha de la baie vitrée sans la regarder directement.
S’arrêta à un mètre.

L’air semblait différent, ici.
Plus lourd.
Comme si l’espace gardait une mémoire.

Elle posa la main sur la table.
Le métal était froid sous ses doigts.

Un ancrage.

La nuit s’enfonçait un peu plus.
Pas une bascule franche.
Plutôt une lente disparition des repères.

Elyna n’alluma pas toutes les lumières.
Elle en laissa volontairement certaines éteintes.

Voir sans être vue.
Vieille habitude.

Elle s’assit enfin.
Dos au mur.
Vue dégagée sur la porte et la baie vitrée.

Chaque bruit devenait un test.

Un craquement.
Le bâtiment.

Un frottement.
Les canalisations.

Un choc sourd, plus tard.

Elle se redressa aussitôt.

Cette fois, elle ne chercha pas d’excuse immédiate.

Elle se leva.
Avança pieds nus.
Silencieuse.

La porte était intacte. Ça n’avait jamais été le problème.

Elle resta là plusieurs minutes.
Immobile.
À écouter.

Elle pensa à Mark.
À sa façon de traquer.
À ce qu’il ferait s’il n’était pas encore arrêté.

La police avait dit qu’ils géraient.

Ils gèrent toujours…
jusqu’au moment où ils ne gèrent plus.

Elle revint s’asseoir.

Le temps ne passait plus normalement.

Elle vérifia l’heure.
Puis encore.

Toujours trop tôt.

Par moments, elle eut l’impression qu’une ombre passait derrière la vitre.

Rien de net.
Rien de vérifiable.

Alors elle se força à ne pas bouger.
À ne pas regarder trop longtemps.

L’imagination est une arme à double tranchant.

Quand l’aube finit par poindre, Elyna n’avait pas fermé l’œil.

Elle était épuisée.

Mais vivante.

Et le doute, lui, n’avait pas quitté les murs.

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