CHAPITRE 10 LA VITRE ENTRE NOUS

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Elyna n’avait toujours pas dormi.

Elle ne savait plus depuis combien de temps la nuit était là.
Les repères avaient cessé d’être fiables.

L’appartement n’était plus un espace.
C’était une limite.

Son esprit compensait.
Il analysait.
Disséquait.
Anticipait tout ce qui pouvait l’être.

Trop.

Chaque bruit devenait un scénario.
Chaque silence, une possibilité.

Elle avait cessé de compter les heures.
Le temps n’avait plus de progression logique.
Seulement des creux.
Des absences.

À un moment, elle ne sut pas dire lequel, sa tête s’inclina légèrement.
Une pensée se coupa en plein milieu.

Elle sursauta.

Son cœur accéléra brutalement, comme si son corps venait de la rattraper avant qu’elle ne tombe trop loin.
Elle inspira sèchement.

Reste là.

Elle passa la main sur son visage.
Peau sèche.
Yeux brûlants.

La fatigue n’émoussait rien.
Elle aiguisait.

C’est là qu’elle sentit que quelque chose ne collait plus.
Pas un bruit.
Pas un mouvement.

Une anomalie.

Un léger décalage dans l’équilibre de la pièce.
Comme si l’espace avait perdu une fraction de sa cohérence.

Elle leva les yeux.

Les lumières rouges des caméras extérieures clignotèrent.
Une fois.
Deux fois.

… puis s’éteignirent.

Plus rien.

Un vide brutal.

Elyna resta immobile.
Son cerveau tenta immédiatement de combler.
Panne temporaire.
Cycle.
Maintenance.

Mais quelque chose résistait à l’explication.

Puis… elle sentit.

Pas un son.
Pas une ombre.
Pas un mouvement.

Une présence.

Un glissement invisible, presque interne.
Comme si quelque chose s’était déplacé en elle, pas autour.
Comme si l’air lui-même reculait pour laisser place à quelque chose de plus froid.

Son regard balaya lentement la cour intérieure.

Au début : rien.
Du noir.
Des angles.

Puis…
une incohérence.

Un morceau d’obscurité qui ne répondait pas à la lumière comme le reste.
Une masse trop stable.
Trop dense.

Elle cligna des yeux.

La forme était toujours là.

Elle ne bougeait pas.
Ne respirait pas visiblement.
Ne cherchait ni à se cacher ni à s’imposer.

Elle était juste… présente.

Elyna sentit une tension lui remonter le long de la nuque.
Pas de peur franche.
Plutôt cette sensation désagréable qu’on éprouve quand on ne sait plus si l’on regarde… ou si l’on imagine.

Son esprit chercha une explication.
Fatigue.
Micro-sommeil.
Projection.

Mais son corps, lui, restait figé.

L’air autour de la baie vitrée vibra imperceptiblement.
Sa respiration se fit plus courte.
Sa peau frissonna, comme si une main invisible remontait lentement le long de sa colonne.

C’est à ce moment-là que son téléphone vibra.

Elyna le saisit aussitôt.

Numéro inconnu.

Elle lut.

« Tu fais de mauvais choix d’appartement, Elyna.
Trop exposé.
Je pourrais entrer si je voulais. »

Elyna relut le message.
Pas pour le comprendre.
Pour vérifier qu’il ne changeait pas.

Il était toujours là.

Son pouls accéléra d’un demi-temps.
Elle se força à ne pas bouger.

Le prénom.

Pas tu.
Pas elle.
Pas la serveuse.

Elyna.

Il ne l’avait pas deviné.
Il l’avait su.

Merde.

Son regard quitta l’écran et revint vers la baie vitrée.
La forme était toujours là.
Ou peut-être pas.

Elle n’en était plus certaine.

La fatigue brouillait les contours.
Les angles perdaient leur netteté.
Mais la tension dans son corps, elle, ne mentait pas.

Quelque chose était actif.

Elle inspira lentement.

Ne répond pas.
Pas tout de suite.

Répondre, c’était accepter l’échange.
Et elle ne savait pas encore qui menait.

Elle observa la silhouette.
Ou l’endroit où elle pensait l’avoir vue.

Aucun mouvement.
Aucune menace directe.

Pas Mark.

Mark aurait frappé.
Forcé.
Testé la vitre.

Là…
il n’y avait rien à tester.

Son téléphone vibra à nouveau.

Elle ne le regarda pas immédiatement.

Une seconde de plus.
Juste une.

Puis elle baissa les yeux.

« Tu es encore debout.
C’est bien. »

Son estomac se contracta.

Pas une question.
Un constat.

Il savait.

Elle leva les yeux d’un coup.
La cour était vide.

Ou parfaitement immobile.

Sa nuque se raidit.
Un frisson bref remonta le long de sa colonne.

— Reste lucide… murmura-t-elle pour elle-même.

Sa voix lui parut étrangère.
Trop rauque.
Comme si elle sortait d’un endroit trop profond.

Elle fit un pas en arrière.
Puis un autre.

Pas une fuite.
Un réajustement.

Elle posa la main sur la table.
Le métal froid l’ancrait encore.
Tout le reste devenait discutable.

Son pouce glissa sur l’écran.
Elle tapa lentement.

Puis s’arrêta.

Supprima.

Non.

Elle releva les yeux une dernière fois vers la baie vitrée.

Si c’était son imagination,
il ne répondrait pas.

Si ce ne l’était pas…

elle allait le savoir immédiatement.

Elle s’approcha de la vitre doucement.
Volontairement.

Comme on avance vers un animal sauvage qu’on refuse de craindre.

Chaque pas semblait amplifier quelque chose dans l’air.
Comme si un fil invisible se tendait entre eux.
Un fil vibrant, dangereux, prêt à se resserrer… ou à rompre.

Plus elle avançait, plus elle sentait cette présence intangible :
la façon dont elle était observée.
Découpée.
Lue.

Arrivée contre la vitre, elle leva la main.

Son ongle frappa le verre.

Tac.

Une provocation minuscule.
Un test.
Un langage.

Pendant une fraction de seconde, rien ne se passa.

Puis…
la silhouette inclina la tête.
Presque imperceptiblement.

Mais Elyna comprit.

Il riait.
Pas avec sa bouche.
Pas avec un son.

Avec sa présence.

Et ce simple geste effaça définitivement la possibilité d’un doute confortable.

Il n’était pas une projection.
Pas une fatigue.
Pas une erreur de perception.

Un message vibra de nouveau.

« Tu brûles bien.
Ton geste… il va le sentir longtemps.
La douleur. La rage.
J’ai apprécié. »

Le déodorant.
Le feu.
La peau fondue de Mark.
Son hurlement.
Sa fuite.

Il ne rendait pas hommage.
Il ne jugeait pas.

Il observait.
Il enregistrait.

Comme on observe une réaction chimique réussie.

Elyna inspira.
Lentement.
Profondément.

Quelque chose s’alluma dans son ventre.
Pas une certitude.
Pas une victoire.

Une ligne électrique le long de la colonne.
Une chaleur discrète, précise.
Pas confortable.

Un instinct.
Pas celui de l’attaque.
Celui de la résistance.

Une réponse muette à sa présence.
Pas pour le provoquer.
Pas pour lui plaire.

Juste…
parce que c’était là.
À la hauteur exacte de ce qu’il attendait.

Elle quitta un instant la vitre, traversa la pièce et prit un simple couteau dans la cuisine.
Quand elle revint, elle le posa doucement sur la table, en évidence.

Elle ne faisait pas ça pour le provoquer.
Pas vraiment.
Pas comme un joueur.

Juste… parce qu’elle n’avait rien d’autre.
Parce que c’était son seul geste possible.
Juste pour lui rappeler ce qu’elle savait faire : survivre.

Leary resta immobile.

Mais quelque chose, dans la nuit autour de lui, vibra légèrement.
Comme si l’air se tendait.
Comme si une pièce entière retenait sa respiration.

Un message tomba.

« Tu montres les dents.
C’est bien. »

Un constat.
Un intérêt clinique.
Comme si chaque geste comptait.

Elle ne répondit pas.
Elle ne savait même pas si elle devait.

Alors elle passa simplement la main dans ses cheveux,
remit quelques mèches en place,
comme si tout était parfaitement normal.

Un geste minuscule.
Instinctif.
Presque automatique.

L’ombre de Leary se modifia presque imperceptiblement.

Pas un pas.
Pas une avancée.

Juste une nuance.
Dans l’orientation de son corps.
Comme si, d’une façon très subtile…
il se penchait.

Une vibration.

« Tu n’as pas peur.
Ou tu caches très bien.
J’hésite encore. »

Un encore.

Comme s’il savait qu’à force d’observer,
de scruter,
de disséquer…
il finirait par comprendre.

Par la comprendre.

Elle ne répondit pas.
Ce silence n’était pas une stratégie.
Juste ce qu’elle avait encore.

Et lui, de l’autre côté du verre, semblait… absorbé.

Un frisson froid remonta lentement le long de ses bras.
Pas de peur.
Pas exactement.

Plutôt cette sensation étrange…
celle qu’on ressent quand quelqu’un lit trop bien
ce qu’on ne comprend pas encore soi-même.

Elle déglutit.

Un geste simple.
Humain.

Mais l’ombre sur le mur sembla l’avaler du regard.

Leary inclina la tête d’un millimètre.

Comme s’il étudiait ce micro-mouvement.
Comme si la moindre tension dans sa gorge
l’intéressait.

Un moment passa.
Long.
Étirable.
Presque intime dans son silence.

« Je suis patient, Elyna.
Tu peux répondre.
Si tu veux. »

Elle finit par écrire un mot.
Un seul.

Le plus neutre possible.

« Pourquoi ? »

Elle ne demanda pas Pourquoi tu es là.
Ni Pourquoi moi.
Ni Pourquoi tu t’intéresses à ça.

Seulement pourquoi.

C’était tout ce qu’elle pouvait se permettre.
Tout ce que son esprit, épuisé, acceptait encore de formuler.

La réponse arriva presque immédiatement.

« Parce que tu lui as échappé.
Et que tu as choisi la voie la plus longue.
Ça change tout. »

Une vague glacée lui traversa le ventre.

Pas de triomphe.
Pas de colère.

Une constatation.

Il ne la complimentait pas.
Il ne la prévenait pas.

Ce n’était pas une menace.

C’était déjà acté.

Elle recula légèrement d’un pas.
Instinct prudemment humain.

L’ombre de Leary se tendit.
À peine.
Mais c’était perceptible.

Un nouveau message apparut.

« N’aie pas peur.
Pas de moi. »

Puis, presque aussitôt, superposé au premier :

« Pas encore. »

Son cœur eut une embardée brutale contre sa cage thoracique.

Ce n’était pas une menace.
Pas vraiment.

C’était pire.

Une promesse.

L’ombre bougea.
Très lentement.
Comme un voile qu’on fait glisser volontairement.

Et pour la première fois, il inclina son visage selon un angle précis, calculé, se laissant effleurer par la lumière blanche de la lune.

Pas assez pour être vu.

Un geste mesuré.
Délibéré.
Une permission.

Ses yeux.

Deux cercles noirs.
Abyssaux.
Insondables.

Un noir qui n’existait pas dans le spectre humain.

Ils ne la quittaient pas.

Pas comme on observe.

Comme on reconnaît.

Ses jambes tremblèrent malgré elle.
Pas de panique.
Pas de fuite.

Juste ce déséquilibre brutal du corps quand quelque chose vient de vous nommer sans jamais prononcer votre nom.

Encore une vibration.

« Ce n’est pas raisonnable.
Mais toi non plus, tu n’es pas raisonnable. »

Elle avala sa salive.
Un geste banal.
Incontrôlé.

Un nouveau message apparut.

Plus dangereux.

« J’aime te regarder résister. »

Ses jambes faillirent céder.

Elle resta droite.

Elle ne fit qu’une chose :
respirer.

Et dans l’obscurité, de l’autre côté du verre, quelque chose, dans la posture de Leary, se modifia.

Infime.
Mais réel.

Comme si ce souffle précis…
suffisait.

Comme s’il s’en nourrissait.

Il resta encore.

Longtemps.

Trop longtemps.

À la détailler.
À la lire.
À enregistrer chaque tension, chaque micro-résistance, chaque faiblesse qu’elle ne savait pas encore posséder.

Puis enfin, le dernier message apparut.

« Bonne nuit, Elyna. »

L’ombre recula.

Sans un bruit.
Sans un souffle.

Comme si elle n’avait jamais été là.

Elyna resta devant la vitre.

À regarder son propre reflet se superposer à l’obscurité.

Elle comprit alors que cette nuit n’avait pas été une menace.

Ni même un avertissement.

C’était un point de départ.

Quelque chose s’était déplacé.

En elle.

Et, quelque part hors de portée,
quelque chose venait de décider de ne plus détourner le regard.

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