CHAPITRE 11 L’ANIMAL SANS LAISSE

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La pièce était éclairée par une unique ampoule jaune, pendue à un fil trop long.
Elle oscillait presque imperceptiblement, comme si quelqu’un l’avait touchée des heures plus tôt.

L’air était épais. Saturé.
Sueur froide, métal, poussière humide.

Mark était attaché à une chaise.

Depuis longtemps.

Ses poignets portaient encore la trace des menottes trop serrées, mais le sang avait séché.
La brûlure était devenue sourde. Plus diffuse.
Pas assez pour disparaître.
Juste assez pour laisser s’installer autre chose.

La haine.

Elle lui remplissait la poitrine à chaque respiration.
Lente. Viscérale. Sale.

Il ne criait plus.
Il avait compris que ça ne servait à rien.

Ses muscles tremblaient par à-coups, pas de faiblesse — de retenue.
Son corps s’était adapté.
Pas son esprit.

Chaque minute passée enfermé ici avait ajouté une couche de rage.
D’humiliation.

Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé.
Une nuit, peut-être plus.
Il avait fini par perdre la notion.

Et surtout…
il ne savait pas ce qu’elle allait faire de lui.

La porte s’ouvrit enfin.

La Femme entra.

L'élégance incarnée.

Toujours la même silhouette nette.
Le même noir impeccable.

Cheveux tirés, visage glacé.
Comme si le monde autour d’elle ne pouvait pas la salir.

Elle s’arrêta à quelques pas.
Le regarda.

Longtemps.

Comme on observe quelque chose qui a déjà été classé.

Ses yeux brillaient d'une folie fine, mouvante, comme si des fragments de verre tournoyaient derrière ses iris.

— Tu respires encore, dit-elle calmement.

Pas une question.
Une vérification.

Mark releva la tête. Lentement.
Ses yeux injectés de sang se plantèrent dans les siens.

— Tu m’as laissé crever ici, cracha-t-il.

Sa voix était rauque. Abîmée.
Mais chargée d’un venin intact.

Elle inclina légèrement la tête.
Un geste presque attendri.

— Non, Mark.
Je t’ai laissé réfléchir.

Elle s’approcha.
Ses talons résonnaient contre le béton, réguliers, patients.

— Tu aurais dû l'avoir.
Tu aurais dû la briser.

Elle s’agenouilla devant lui.

Ses yeux glacés s'enfoncèrent dans les siens... un silence flottant tomba, déconnecté du monde, comme si elle tendait l'oreille vers une musique que seule sa folie pouvait entendre.

— C’est ça, l’humiliation.

Mark serra les dents.
Ses épaules tremblèrent.

— Elle m’a eu par chance, lâcha-t-il.
Par surprise.

La gifle partit.

Sèche.
Calculée.

Sa tête pivota violemment.

Les larmes n’étaient pas de tristesse, juste la réponse réflexe d’un corps déjà trop abîmé…

— Non.

Elle attrapa son menton, le força à relever la tête.

—Elle ne t’a pas eu par chance.
Elle t’a eu par calcul.
Tu as perdu parce que tu es... faible.

Le mot lui transperça le ventre.
Mark eut un mouvement brusque vers l'avant, un réflexe incontrôlé.
Un réflexe d'ego blessé, pas d'animal.
Les menottes tirèrent net, lui arrachant un gémissement de douleur.
Son corps protesta, brisé, tremblant.

Elle sourit.
Un sourire étrange, absent, presque attendri...
comme si la douleur qu'il montrait la berçait.

— Et maintenant, continua-t-elle, tu es là.
Faible.
Et inutile.

Elle se releva, sa folie ondulant dans ses gestes.

Un geste dans l’air, presque gracieux et pourtant profondément dérangé.

— Et toi, continua-t-elle doucement,

tu confonds encore vouloir et mériter.

Mark sentit quelque chose se refermer.

Pas une idée.

Une place.

Elle se pencha, très près, son souffle glacial contre sa peau brûlée.

— Tu ne touches pas à ce qui ne t'appartient pas.

Un murmure.

Pas une menace.

Une règle.

Il trembla.
Pas seulement de haine.
De douleur.
Et, infime, cachée sous la rage :
une once de peur, celle qu'il éprouvait toujours devant elle.

— Leary, lui, comprend, murmura-t-elle.
Il observe.
Il attend.
Il sait quand intervenir.

Elle se pencha plus près.

— D’ailleurs…
il est déjà passé.

Mark se figea.

— Pas ici, précisa-t-elle avec douceur.
Ailleurs.

Un battement de cœur.

— Il la regarde.
Ou il l’a regardée.
Ça revient au même.

La peur passa dans les yeux de Mark.
Brève. Incontrôlable.

Pas pour elle.
Pour Lui.

— Ce n’est pas à lui de finir, souffla Mark.

Elle se redressa lentement.

— Mark...
Leary fait ce qu'il veut.

Elle sourit à peine.

— Toi non.

Elle se releva dans une fluidité bizarre, presque dansante.

— Tu as échoué.
Tu as été ridicule.
Et pourtant...

Sa tête pencha légèrement.
Un rire minuscule glissa dans sa gorge.
Un rire qui n'avait aucun sens pour un esprit sain.

— ... j'ai envie de voir ce que tu deviens quand je coupe la laisse.

Elle claqua des doigts.

Deux hommes entrèrent.
Pas un mot.
Pas un regard.
Ils détachèrent Mark.

Il comprit...
et ne comprit pas.
Ses yeux clignèrent, oscillant entre haine, douleur, et un vertige proche de la panique.

Elle approcha son visage.
Ses mots furent presque un baiser déposé sur une plaie.

— Va, mon garçon.
Va courir.
Va hurler.
Va mordre ce qui bouge.
Montre-moi ce que vaut un animal libéré.

Un sourire fracturé s'étira sur son visage.
Pas prévu.
Pas réfléchi.
Juste... un caprice né de sa folie.

— Peut-être que tu reviendras vivant.
Peut-être pas.

Puis...
il réalisa.

Elle le laissait partir.
Non comme un cadeau.
Comme un test.
Une condamnation.

Mark bondit dehors, guidé par la douleur et l’orgueil, pas par un plan.
Ses pas résonnaient dans l’entrepôt, précipités, désordonnés.

Rage.

Vengeance.

Obsession.

Instinct brut, vorace… et toujours, la peur, tapie sous sa peau brûlée.

La Femme le regarda disparaître.

Elle plissa légèrement les yeux, progressant avec la lenteur calculée et la grâce implacable d'une panthère en chasse.

Elle chuchota, presque heureuse :

— Deux créations.
Deux chemins.
Un joyau...
et un déchet utile.

La Femme resta seule dans l’entrepôt vide, le sourire suspendu sur ses lèvres.

Une certitude : ce n’était pas une libération qu’elle venait d’offrir, mais le premier geste d’un mécanisme qu’elle seule avait enclenché.

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