CHAPITRE 12 ZONE AVEUGLE
La lumière du poste de contrôle était froide, trop nette, comme si elle révélait tout ce qu’on préférerait ignorer.
Les mèches rousses de Lavigne captaient chaque reflet, flamboyant presque dans ce blanc clinique.
Elle avait toujours détesté cette lumière. Pas parce qu’il agressait les yeux, mais parce qu’il donnait l’illusion qu’il n’y avait rien à cacher.
Les écrans alignés montraient des images stables.
Des couloirs vides.
Des angles propres.
L’appartement sécurisé, figé dans une normalité factice.
Elyna était là.
Assise.
Vivante.
La radio crachait des fragments de nuits habituelles…
Rien qui compte vraiment.
Rien qui ressemblait à ce que Lavigne sentait, depuis l’interrogatoire.
Lavigne s’était arrêtée derrière les consoles, bras croisés, les yeux verts fixés sur les écrans, le visage tendu.
Depuis quelques minutes, quelque chose n’entrait pas dans le bon rythme.
— La latence est revenue ? demanda-t-elle sans tourner la tête.
Le technicien leva les yeux de son clavier.
— Non. Enfin… oui. Mais c’est revenu tout de suite.
Il hésita une fraction de seconde avant d’ajouter :
— Une micro-coupure. Deux secondes à peine. Rien d’anormal.
Lavigne hocha lentement la tête.
Elle connaissait ce genre d’incident.
Tout le monde connaissait.
Des pics de charge.
Des ralentissements réseau.
Des systèmes qui respirent mal pendant une seconde.
— Les flux sont propres, reprit le technicien. Pas d’erreur persistante. Pas de redondance déclenchée.
Roche, à sa droite, ne disait rien.
Il observait.
Il avait suivi l’interrogatoire d’Elyna.
Toutes les affaires précédentes.
Il connaissait ce genre de dossiers par cœur, ceux où rien ne se passe… jusqu’à ce que tout explose.
— On note quand même, dit-il.
— Oui, répondit Lavigne. On note.
Elle sentit pourtant une résistance intérieure.
Une crispation légère, mais persistante.
Quelque chose n’était pas fluide.
Puis la voix du technicien changea.
Pas plus forte.
Juste… plus rapide.
— Capitaine.
Lavigne se redressa aussitôt.
— Quoi ?
— On vient de perdre le flux.
Les écrans clignotèrent.
Puis… le noir.
Pas de neige parasite. Pas d’image figée.
Juste un noir total, implacable.
— Redémarrage automatique lancé, dit le technicien.
Ses doigts frappaient le clavier trop vite.
— Ça ne répond pas.
Lavigne sentit la tension lui mordre la nuque.
— Explique-moi calmement.
— Le système est actif… mais je n’ai plus la main.
C’est comme si… comme si quelqu’un d’autre avait la priorité.
Roche se redressa brusquement.
— Tu parles d’un piratage ?
Le technicien secoua la tête, pâle.
— Non. Et c’est ça qui m’inquiète.
Il avala sa salive.
— Un piratage, ça force une entrée.
Là… il n’y a rien à forcer.
Un silence lourd tomba.
— C’est un accès, murmura-t-il.
Un accès valide.
Lavigne sentit son cœur accélérer, un battement trop fort, trop proche de la gorge.
— Tu peux le tracer ?
— J’essaie.
Des lignes défilèrent.
Trop vite.
Trop propres.
— Je n’ai rien.
Aucune origine externe.
Aucun point d’injection.
Roche serra la mâchoire.
— S’il est dedans… il voit ce qu’on voit.
— Ou ce qu’on ne voit plus, corrigea Lavigne.
Elle fixa l’écran noir de l’appartement.
— On n’a plus aucun retour visuel sur Elyna.
— Capitaine, intervint Roche, si on intervient maintenant…
— On y va, coupa-t-elle aussitôt.
— Attends.
Elle se tourna vers lui, sèchement.
— Il n’y a plus de caméras.
Plus de capteurs.
Plus rien.
— Justement, dit Roche.
C’est peut-être la seule fois où il se dévoile.
Le technicien releva la tête.
— Je peux tenter un traçage passif.
Mais si je force la reprise…
— Tu perds la piste, termina Roche.
— Oui.
Lavigne inspira lentement.
Elle détestait cette position.
— Combien de temps ?
— Je ne sais pas.
Quelques minutes. Peut-être moins. Peut-être plus.
Elle regarda Roche.
— Elyna est seule.
— Elle l’a déjà été, répondit-il.
Et elle a survécu.
La phrase claqua trop fort.
— Ce n’est pas un argument, dit Lavigne.
— C’est un fait.
Le technicien murmura :
— Capitaine… ce type n’est pas juste en train de couper des caméras.
Il utilise notre système.
Comme s’il savait exactement où appuyer.
Une pensée traversa Lavigne, glaciale.
Et s’ils n’étaient pas que deux ?
— Est-ce que ça peut être interne ? demanda-t-elle.
Le technicien hésita.
— Je n’ai aucune preuve.
Mais… je n’arrive pas à dire que non.
Le silence devint étouffant.
— Donne-lui un peu de temps, dit Roche plus bas.
Si on coupe maintenant, on n’aura rien.
Rien du tout.
Lavigne ferma les yeux une seconde.
— Quelques minutes, dit-elle enfin.
Pas plus.
Elle fixa l’écran noir.
— Et à la moindre alerte… on y va.
Les secondes s’étirèrent.
Trop longues.
— Toujours rien, dit le technicien.
— Toujours rien, répéta Roche.
Lavigne sentit quelque chose se rompre.
— Ça suffit.
Elle attrapa son arme.
— Lavigne…
— Non.
Elle se tourna vers Roche, les yeux durs.
— Ce qu’on est en train de perdre, ce n’est pas une piste.
Elle appuya chaque mot.
— C’est une personne.
Elle quitta la salle d’un pas rapide, le souffle court.
Derrière elle, les écrans demeuraient noirs.
Et dans ce silence glacé, l’invisible avançait, patient et implacable.

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