CHAPITRE 7 SOUS ESCORTE
Le couloir du commissariat sentait le café froid et le plastique usé.
Elyna avançait sans vraiment regarder autour d’elle.
Son poignet pulsait encore.
Pas assez pour se plaindre.
Assez pour ne pas l’oublier.
La porte s’ouvrit sur l’extérieur.
L’air était plus froid qu’elle ne l’avait anticipé, humide, chargé de pluie et de nuit.
Au loin, une voiture attendait déjà, moteur tournant.
Lavigne donnait des directives à voix basse.
Courtes. Précises.
Elyna n’enregistrait plus les mots, seulement le rythme.
Un fond sonore fonctionnel, comme tout le reste depuis des heures.
La portière se referma dans un bruit sourd.
Trop net.
Trop définitif.
Elle s’enfonça dans le siège arrière.
Le tissu était rêche, imprégné d’une odeur ancienne, poussiéreuse.
Un véhicule qui avait trop servi pour des nuits comme celle-ci.
La voiture démarra presque aussitôt.
Personne ne parla.
Comme si l’absence de voix était devenue une mesure de sécurité supplémentaire.
La ville défilait derrière la vitre, déformée par la pluie fine.
Les lumières glissaient sur le verre sans jamais s’accrocher, étirées, instables.
Elyna suivait le mouvement sans vraiment regarder.
Lavigne conduisait.
De profil, son visage paraissait plus dur encore.
Traits fermés.
Mâchoire serrée.
Les mains bien placées sur le volant, gestes maîtrisés, sans nervosité inutile.
Une femme qui avait appris à garder le contrôle même quand il n’existait plus vraiment.
Elyna la détaillait sans insistance.
Pas par curiosité.
Par réflexe.
Elle évaluait.
La posture.
La tension dans les épaules.
La façon dont Lavigne anticipait les feux, les virages, les ralentissements.
Compétente.
Fatiguée.
Pas dépassée.
— Vous allez être relogée temporairement, dit Lavigne.
Sa voix était posée.
Calme.
Une voix qui n’avait pas besoin de s’élever pour être entendue.
— Sécurisé, ajouta-t-elle.
Elyna hocha la tête.
Elle s’y attendait.
— Je ne peux pas vous laisser rentrer chez vous. Pas maintenant.
Pas de justification inutile.
Pas d’excuse.
Lavigne jeta un bref regard dans le rétroviseur.
Pas celui qu’on pose sur une victime.
Celui qu’on réserve à quelqu’un qui a tenu.
Un silence passa entre elles.
Pas hostile.
Mesuré.
La voiture tourna brusquement à une intersection.
Les pneus crissèrent à peine.
Elyna se redressa instinctivement, le corps déjà prêt à absorber un choc éventuel.
Un mouvement infime.
Mais immédiat.
Lavigne le vit.
— Vous réagissez vite, observa-t-elle.
Pas un compliment.
Un constat.
Elyna ne répondit pas.
Il n’y avait rien à expliquer.
La voiture ralentit à un feu.
Elyna observa les silhouettes sur le trottoir.
Des inconnus.
Des vies normales.
Elle eut cette sensation étrange d’être séparée d’eux par une paroi invisible.
Comme si quelque chose avait déjà basculé, sans possibilité de retour.
— Vous êtes tendue, dit-elle finalement.
Lavigne ne répondit pas tout de suite.
— Comment ça ?
Elyna soutint son regard dans le rétroviseur.
Sans défi.
Sans soumission.
— Vous savez très bien.
Les doigts de Lavigne se resserrèrent imperceptiblement sur le volant.
— Mark laisse des traces, dit-elle enfin.
Elle marqua une pause.
— L’autre… non.
Pas de nom.
Pas besoin.
Elyna sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine.
Pas de peur franche.
Plutôt cette impression désagréable d’être déjà intégrée dans un système qui la dépassait.
Comme si quelqu’un connaissait l’itinéraire avant même qu’elles ne l’empruntent.
La pluie s’intensifia.
Elyna ferma les yeux une seconde.
Pas pour dormir.
Pour se recentrer.
Quand elle les rouvrit, la ville avait changé.
Plus sombre.
Plus silencieuse.
— Vous n’êtes pas seule, Elyna, dit Lavigne, sans la regarder.
Mais ça ne veut pas dire que quelqu’un contrôle encore la situation.
Elyna inspira lentement.
— Je n’ai jamais cru ça.
La voiture continua d’avancer, avalée par la nuit.
Quelque part, hors champ, quelque chose observait déjà.
Pas besoin de courir.
Pas besoin de suivre.
Il savait déjà où elle allait.

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