CHAPITRE 13 CE QUI REMONTE

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Leary avait disparu, comme si sa présence n’avait jamais existé que pour elle.
La cour était vide maintenant.
Vide... mais saturée d'une tension qui vibrait encore sous sa peau.

Elyna resta immobile devant la baie vitrée, la main posée contre le verre froid.

Le contact l’ancrait.
Le froid.
Le réel.

Ses doigts tremblaient à peine. Pas assez pour être visibles. Juste assez pour qu’elle les sente.

Pas de peur.
Pas vraiment.

Plutôt le contrecoup brutal.
Celui qu’elle connaissait trop bien.
Celui qu’elle détestait.

Elle inspira trop vite.
Son souffle se brisa net, comme s’il avait heurté un mur invisible à l’intérieur de sa cage thoracique.

Elle ferma les yeux une seconde. Pas pour fuir. Pour recalibrer.

Contrôle.

C’était toujours la même chose après.
Pas pendant.
Jamais pendant.

Pendant, tout était clair. Précis. Fonctionnel.
Les gestes justes. Les décisions rapides. Le corps qui obéit sans discuter.

Mais après…

Après, quelque chose remontait.
Lentement. Insidieusement.

Pas des images. Pas encore.
Juste une pression sourde derrière le sternum.
Comme si une partie d’elle frappait de l’intérieur, réclamant sa part.

Elle rouvrit les yeux.
Son reflet lui renvoya un visage calme. Trop calme.

Elle se connaissait assez pour savoir que ce calme n’était pas naturel.
C’était un masque.
Un mécanisme.
Une habitude forgée bien avant cette nuit.

Elle n’avait jamais appris à s’effondrer.
Elle avait appris à tenir.

À compartimenter.
À ranger la douleur là où elle ne déborde pas.
À continuer même quand tout, à l’intérieur, demandait l’inverse.

Elle inspira de nouveau, plus lentement cette fois.
Força l’air à descendre.

Ça va passer.

Ça passait toujours.

Sa main quitta le verre.
Elle redressa les épaules, réajusta imperceptiblement sa posture.

Personne ne devait voir la fissure.
Même pas elle.

Sa respiration accrocha, pas brutalement, pas d’un coup. Juste assez pour qu’elle échappe à son contrôle

L’air entra trop profond.
Trop vite.

Elle porta la main à sa poitrine, comme pour retenir quelque chose qui insistait.

Et cette fois…
elle n’y arriva pas.

Une larme tomba.
Une seule.
Puis une autre.

Son visage resta impassible.

Traits figés.
Pommettes hautes, pâles sous la lumière blanche.
Lèvres closes, trop bien dessinées pour laisser deviner quoi que ce soit.

Ses yeux, eux… se fissurèrent.

Le bleu s’assombrit.
Un éclat trouble passa dans l’iris, comme une brume soudaine.

Elle glissa le long de la vitre et s'assit contre le mur, les genoux ramenés contre elle.
Une position qu'elle n'adoptait plus.
Plus depuis...
Elle refusa d'aller au bout de la pensée.

Non.

Un souffle rauque monta de sa poitrine.
Pas un sanglot.
Un déchirement.
Net. Brut. Ravalé.

Elle pensa à son père.

À cette manière qu’il avait de détourner légèrement le regard.
Pas par indifférence.
Par prudence.

À cette règle silencieuse qu’elle avait apprise très tôt :
certaines choses ne se disent pas.

Pas parce qu’elles n’existent pas.
Mais parce qu’une fois nommées…
elles prennent trop de place.

Une colère sourde lui serra la poitrine.
Pas dirigée contre lui.
Contre ce qu’elle avait dû apprendre à contenir seule.

Puis son frère.

Le rire d’un enfant.
Clair.
Trop confiant.

Ses yeux toujours en avance sur le monde.
Déjà en train de découvrir ce qu’elle n’aurait jamais le temps de lui expliquer.

Et le vide laissé derrière.

Ce silence brutal qui ne s’était jamais vraiment refermé.
Pas un silence calme.
Un silence qui avait pris de la place.

Celui qui l’avait avalé.

Il revenait parfois sans prévenir.
S’installait dans ses os.

Pas comme un souvenir.
Comme une douleur ancienne, mal localisée,
mais assez présente pour faire boiter quelque chose à l’intérieur.

Elle pensa à la lame.

Pas pour la peur.
Pour ce que ça avait laissé en elle.
La marque invisible, plus profonde que la cicatrice.

La frontière qu’elle avait franchie sans retour possible.

Puis la voix.

« Ne bouge pas... tu vas comprendre. »

Elle serra les dents.

Parce qu’elle comprenait toujours.

Trop bien.

Les larmes coulaient, brûlantes.

Pas par peine.
Par tension.
Par lutte.

Elle détestait ça.
Cette faiblesse qui cherchait une brèche.
Cette émotion qui revenait par surprise, qu'elle pensait morte depuis longtemps.
Cette... fracture.

Elle écrasa une larme du bout des doigts, presque furieuse.

Pas maintenant.
Pas comme ça.

Elle redressa la tête un peu trop vite, réflexe de survie.
Son oreille s'attarda sur un bruit.
Le tic d'un métal, léger.
La vibration d'un conduit.
Rien d’anormal.

Et pourtant…

Elle analysait déjà.
Les angles.
La distance.
La provenance possible.

Même au bord du gouffre,
son esprit restait en alerte.

Puis.

La serrure claqua.
Son cœur se propulsa contre ses côtes.
Ses doigts se crispèrent au sol.

La porte s'ouvrit.

— Elyna ?

Lavigne entra, arme levée, les épaules tendues.

Son regard balaya la pièce immédiatement.
Pas Elyna.
Pas encore.

Les angles d’abord.
Le plafond.
La baie vitrée.
Les zones mortes.

Une vérification rapide.
Méthodique.
Automatique.

Ce n’est qu’après qu’elle la vit.

Elyna, assise au sol.
Le dos contre le mur.
Les genoux ramenés contre elle.

Un battement de trop.

Le canon de l’arme s’abaissa d’un cran.

— ... Merde...

Elle rangea son arme.
S'approcha lentement, comme si Elyna était faite de verre...
ou de verre prêt à exploser.

Lavigne s'accroupit à sa hauteur, sans la toucher.
Une distance respectueuse, protectrice.

Elyna avait encore les joues humides.

Ses yeux, rougis, restaient fixés sur un point flou au sol.

Elle passa une main sur son front,
ramenant ses longs cheveux blonds en arrière,
comme pour dégager son visage…
comme pour se dégager elle-même.

Sa respiration accrochait, hachée, irrégulière, comme si elle essayait de la remettre en ordre.

Lavigne parla enfin, doucement :

— Qu'est-ce qu'il s'est passé ?

Sa voix n'était plus policière.
Elle était calme.
Rassurante.

Elyna inspira difficilement, cherchant un semblant de voix.

— ... Il était là.

Le visage de Lavigne se resserra.
Pas de tirade.
Pas de surprise exagérée.
Juste un battement de cœur un peu trop fort dans sa gorge.

— Où ?

— La cour.

Un silence s'installa, épais comme du tissu mouillé.
Lavigne jeta un coup d'œil derrière elle, vers la vitre.
La lumière blafarde de la cour n'avait rien de rassurant.

Elle respira plus lentement, comme pour digérer ce qu'elle venait d'entendre.

Elyna essuya une larme du revers de la main, agacée par ce geste qu'elle ne voulait pas avoir.

Lavigne suivit le mouvement.
Pas la larme.
Le réflexe.

Elle en avait vu trop, des visages qui tentaient de rester droits pendant que tout lâchait à l’intérieur.
Trop pour que ça reste abstrait.

— Je vais bien.

Lavigne secoua la tête, doucement.

— Tu encaisses.

Elle marqua une pause.

Ce n’est qu’après qu’elle s’en rendit compte.

Pas le mot.

Le ton.

Elle ne corrigea pas.

— C’est différent.

La phrase tomba entre elles.

Honnête.
Sans jugement.

Lavigne ne laissa pas le silence s’installer trop longtemps.
Pas par malaise.
Par expérience.

Elle fit un pas vers Elyna.
Un seul.

Pas pour la toucher.
Pas pour envahir.

Juste pour réduire la distance.

— Tu l’as vu combien de temps ?

Elyna hésita.

Pas parce qu’elle ne savait pas.
Parce qu’elle savait trop bien.

— Assez.

Lavigne inspira, les yeux baissés une seconde.
Un réflexe ancien.

Puis elle releva le regard.

— Tu n’aurais pas dû vivre ça ici.

Une pause.

— Pas dans un endroit censé être sécurisé.

Elle ne cherchait pas à s’excuser.
Ni à se couvrir.

Elle constatait.

Et ça lui pesait.

Elyna releva la tête, lentement.

Un silence.

Un vrai.

Pas inconfortable.

Juste lourd de ce qu’elles ne disaient pas.

Lavigne la contempla une seconde, comme si elle cherchait quelque chose dans ses yeux.

La manière dont elle ne cherchait pas le regard.
Dont elle avait déjà repris le contrôle de sa respiration.
Dont elle s’était replacée mentalement, sans attendre qu’on le fasse pour elle.

Trop vite.
Trop seule.

Un schéma qu’elle connaissait.

— Tu n’es pas seule, d’accord ?

Elle marqua une pause, choisissant ses mots.

— Même si tu as l’habitude de l’être.

Elyna eut un micro-sursaut, presque imperceptible.

Comme si la phrase avait touché quelque chose sous la peau.

Elle ne répondit pas.

Lavigne ajouta plus bas :

— On va renforcer la sécurité. Et je vais rester ici jusqu’à ce qu’ils arrivent.

La radio grésilla soudain, déchirant l’air.

— Unité 3 ! Visuel sur Mark ! Individu armé, confirmé ! Il se dirige vers le secteur sécurisé !

Le changement fut immédiat.

Les traits de Lavigne se durcirent.
Son corps suivit avant même la pensée.

Elle se releva d’un bond, arma son pistolet d’un geste sec.

— On part.

Une fraction de seconde.

— Tout de suite.

Puis, plus fort :

— MAINTENANT.

Elle tendit la main.

Elyna la fixa une seconde.

Encore assise contre le mur.
Encore lourde de ce qui venait de se fissurer.

Puis elle leva la main à son tour
et posa sa paume dans celle de Lavigne.

Un choix.

Un geste simple.

Mais c’est lui qui les fit bouger, ensemble.

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