CHAPITRE 14 PLAN B
La porte blindée se referma derrière eux dans un souffle sourd.
L'air nocturne était plus doux que la veille.
Moins agressif.
Pas rassurant pour autant.
La rue semblait normale.
Trop normale.
Elyna descendit les marches sans ralentir.
Son bras tirait encore parfois, mais c'était une gêne maîtrisable.
Un rappel.
Pas une entrave.
— Direction le véhicule, ordonna Lavigne.
Roche marchait à son côté, massif, silencieux.
Il ne parlait pas beaucoup.
Mais il voyait tout.
Deux agents encadraient Elyna.
Un à droite.
Un à gauche.
Celui de gauche était jeune.
Trop droit.
Trop concentré.
Alex.
Ses yeux balayaient l'espace sans jamais se poser vraiment.
Comme s'il craignait que s'arrêter une seconde soit déjà une erreur irréversible.
Première grosse affaire.
Ça se voyait.
Elyna s'installa à l'arrière.
Alex à sa droite.
Un autre agent à gauche.
Devant, Lavigne conduisait.
Roche observait les rétroviseurs, le coude posé contre la portière, calme en apparence.
La ville glissa derrière la vitre, étirée, déformée par la vitesse.
Lampadaires.
Reflets.
Rien qui mérite de s'y accrocher.
Elyna posa les mains sur ses cuisses.
Bien visibles.
Bien sages.
Son corps, lui, vibrait encore.
Pas de fatigue.
De retombée.
Le contrecoup.
Elle sentait la pression derrière le sternum.
Pas assez pour la faire plier.
Juste assez pour la prévenir.
Alex respirait vite.
Il fixait la route droit devant, comme si quelque chose pouvait surgir du bitume.
— Ça va ? demanda-t-il, sans la regarder.
— Oui, répondit-elle.
Cette fois, c'était vrai.
Devant, Lavigne parlait déjà dans la radio.
Ordres courts.
Précis.
La voix de quelqu'un qui refuse que le chaos prenne racine.
Elyna ferma les yeux une seconde.
Pas pour fuir.
Pour ranger.
Quand elle les rouvrit, quelque chose en elle s'était remis en place.
Pas tout.
Juste l'essentiel.
Elle observa Alex dans le reflet de la vitre.
Il ne la vit pas.
Trop occupé à vérifier mentalement chaque procédure.
À se demander s'il faisait bien.
À ne pas faire de connerie.
Sa main glissa lentement sur le siège, se rapprochant du jeune policier sans bruit.
Sous ses doigts, Elyna sentit le cuir du ceinturon.
La boucle.
Puis le métal froid de la crosse.
Son souffle se calma.
Elle ne prit pas l'arme.
Pas besoin.
Elle chercha la patte de sécurité.
Le geste se fit tout seul.
Un petit clic sec.
Avalé par le grondement du moteur.
La sécurité céda.
Pas l'arme.
Jamais l'arme.
Juste la possibilité.
Alex ne sentit rien.
Il était trop occupé à ne pas paniquer.
Sa main revint à sa place, exactement comme avant.
Plan B.
Toujours.
Le téléphone vibra dans sa poche.
Roche tourna la tête immédiatement.
— C'est quoi ? demanda-t-il.
Elyna sortit le téléphone.
Numéro masqué.
Bien sûr.
Elle décrocha sans un mot.
Au début, il n'y eut que le bruit du moteur.
Puis un souffle.
Puis une voix.
— Tu bouges déjà.
Une voix.
Calme.
Maîtrisée.
Curieuse.
— Oui.
— Plus vite que prévu.
Elyna baissa le téléphone.
— Il sait, dit-elle simplement.
Lavigne lança un regard dur dans le rétroviseur.
Roche se pencha aussitôt.
— Haut-parleur. On le met sur écoute, on trace et...
— Non, coupa Lavigne.
Un mot.
Tranchant.
Il se figea.
— S'il comprend qu'il est écouté, il raccrochera. Et on n'aura plus rien.
Un silence lourd s'abattit dans la voiture.
Alex lança un regard inquiet à Lavigne.
Elle croisa celui d'Elyna dans le rétroviseur.
— Fais-le parler.
Gagne du temps.
Roche se redressa lentement.
Il n'aimait pas ça.
Mais la décision était déjà prise.
Elyna hocha à peine la tête.
Puis elle ramena le téléphone à son oreille.
— Tu as beaucoup de temps libre, on dirait, murmura-t-elle.
Un bref temps mort.
Puis, dans la ligne, quelque chose se courba.
Un sourire passa dans la voix de Leary.
— Je surveille. C'est différent.
Elle sentit ses yeux.
Pas son regard.
Juste ses yeux.
Comme si la ligne était devenue un fil tendu entre eux.
— Où tu es ? demanda-t-elle.
Elle savait déjà que la réponse ne serait pas une adresse.
Un souffle passa dans le micro.
Un souffle amusé.
— Assez près pour savoir que tu ne te sens pas en sécurité derrière leur verre blindé.
Assez près pour sentir qu'ils ont peur.
Pas assez près pour intervenir.
Pas encore.
Quelque chose se serra en elle.
Une lucidité froide.
-Capitaine, dit Elyna sans détourner le regard du vide devant elle.Coupez tout.
— Pourquoi ?
—Parce qu'il sais qu'on bouge...c'est qu'il regarde quelque chose.
Lavigne fixa son reflet dans le rétroviseur.
— Coupez tout. Maintenant.
La radio se tut.
Les téléphones s'éteignirent.
Dans le combiné, la respiration de Leary ralentit.
— Tu ajustes vite, constata-t-il.
C'est... intéressant.
« Intéressant. »
La voiture ralentit.
— On finit à pied, annonça Lavigne.
Les portières claquèrent.
La rue était calme.
Trop.
Roche passa devant.
Lavigne juste derrière Elyna.
Alex fermait la marche, l'arme un peu trop basse.
Elyna sentit le téléphone encore chaud dans sa main.
— Tu sais..., murmura-t-elle,
je ne te fuis pas.
Elle ne cherchait pas une réaction.
Les mots étaient sortis tout seuls.
Un souffle passa dans le téléphone.
Pas un silence vide.
Un silence qui écoute.
— Ce n'est pas toi qui me fait bouger, c'est lui.
Elle n'eut pas besoin de dire le nom pour qu'il existe déjà.
Là-haut, adossé au rebord d'un toit, les jumelles figées devant les yeux, Leary s'immobilisa.
Un mot venait de heurter quelque chose.
Mark.
Le nom résonna, sec.
Trop familier.
Trop sale.
Une irritation brute lui traversa la poitrine.
Qu'est-ce qu'elle avait encore déclenché ?
Leary inspira lentement, sans quitter la rue des yeux.
Il ne laisserait pas ce chien finir la partie.
— Continue d'avancer, dit-il enfin.
Sa voix était calme. Trop calme.
Le silence s'installa, mais la ligne resta ouverte.
Elle rangea le téléphone dans sa poche.
Sans raccrocher.
Ils tournèrent dans une rue plus étroite.
Plus sombre.
Derrière eux, invisible, quelque chose avait déjà pris de l'avance.

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