CHAPITRE 15 REGARDE-MOI
Ils étaient déjà à pied.
La voiture avait disparu derrière eux, avalée par un croisement anonyme.
Le trottoir vibrait sous leurs pas rapides.
Pas une fuite.
Une translation forcée.
— On change d'axe, murmura Lavigne.
Maintenant.
Alex releva la tête, surpris.
— Capitaine... le secteur sécurisé est par là.
— Justement. Je ne sais pas comment il nous regarde.
Elle ne ralentit pas.
Elle avait déjà tranché.
— Caméras, traçage, piratage du véhicule, regard direct... Peu importe.
À pied, on coupe des options.
Alex hocha la tête sans être convaincu, la mâchoire un peu trop serrée.
Le halo du commissariat était visible, encore à quelques rues.
Assez proche pour être atteignable.
Assez loin pour être dangereux.
Lavigne parlait à voix basse avec Roche.
Des mots courts. Codés.
Des réflexes de flic habituée à travailler sans radio.
Elyna, elle, n'écoutait plus la même chose.
Un frottement.
Léger. Irrégulier.
Une semelle qui accroche sur l'asphalte humide.
Un souffle. Trop rapide. Trop proche pour être anodin.
Son corps réagit avant sa tête.
Un ralentissement instinctif.
Une tension qui remonte le long de l'échine.
Quelque chose n'allait pas.
— Stop..., souffla Lavigne.
Le mot n'eut pas le temps d'exister.
Une silhouette se détacha de l'ombre, entre deux voitures garées.
Un mouvement trop frontal. Trop brut.
Pas d'attente. Pas de jeu.
Mark.
Il ne suivait pas.
Il surgissait.
Son visage était ravagé par les brûlures.
Sa respiration râpait, haletante, irrégulière.
Il boitait.
Chaque pas semblait lui arracher un morceau de chair.
Mais la rage le maintenait debout.
La haine le poussait en avant.
Ses yeux se verrouillèrent sur Elyna.
Rien d'autre n'existait.
Un éclat mat accrocha la lumière d'un lampadaire.
— Arme blanche ! cria Roche.
Elyna vit la lame en même temps que les faisceaux se braquaient.
Dans sa main droite, serrée comme une griffe,
une lame longue, lourde,
le métal encore brunâtre.
— Police ! Lâche ça !
Le cri fendit la rue.
Mark ne ralentit pas.
Il accéléra.
Le premier tir partit.
Sec. Isolé.
La détonation éclata contre les façades.
Manqué.
Mark grogna, s'arqua sous l'impact sonore, vacilla une fraction de seconde, puis repartit.
Toujours vers elle.
Lavigne attrapa Elyna par le bras et la poussa en arrière.
Un tir claqua.
Puis un second, plus rapproché.
Le premier percuta la carrosserie d'une voiture dans un fracas métallique.
Le second le frôla, tissu arraché, sang projeté.
Cette fois, ses jambes cédèrent.
Il tomba à genoux, lourdement.
Un instant.
À peine.
Ses doigts ne lâchèrent pas la lame.
Ses mains raclèrent le bitume, cherchant appui.
S'agrippant encore.
Encore.
Les agents se jetèrent sur lui.
Pas tous en même temps.
Alex tenta de le déséquilibrer, bas, cherchant les jambes.
Roche visa le bras armé.
Mark se débattait avec une force désordonnée, animale.
Coudes.
Genoux.
Coups de tête lancés à l'aveugle.
Le manche du couteau heurta le visage d'Alex, un craquement sourd.
Il recula vacillant légèrement, la main déjà plaquée sur son arcade ouverte.
— Lâche ! hurla Lavigne, à bout de souffle.
Le couteau fendit l'air.
À quelques centimètres d'une gorge.
Puis il ripa sur un gilet pare-balles dans un bruit métallique sec.
Mark résistait toujours.
Elyna regardait la scène.
Chaque coup porté, chaque grognement, chaque éclat de sang faisait remonter quelque chose.
Ancien.
Incontrôlé.
Stop.
Elle s'approcha d'un demi-pas.
Personne ne la regardait.
Tous les yeux étaient happés par le chaos au sol.
Sa main trouva l'arme d'Alex.
Elle inspira sèchement.
Serra les dents.
Un pas.
Puis un autre.
Les voix autour d'elle s'éloignaient, comme étouffées sous l'eau.
Elle attrapa le téléphone et le porta une seconde à ses lèvres.
Elle avait besoin qu'il sache une chose.
Qu'elle ne subirait pas.
Pas cette fois.
— Regarde, murmura-t-elle.
Elle lâcha l'appareil.
Il heurta le sol dans un bruit sec.
Là-haut, Leary comprit.
Il ne disait rien.
Il vérifiait.
Lavigne ne la vit qu'au dernier moment.
— Elyna, qu'est-ce qu...
Trop tard.
Mark venait de se redresser.
La lame trembla dans sa main.
Pas lâchée.
Pas encore.
Il leva les yeux vers elle.
Une rage compacte.
Sans fond.
Elle leva l'arme.
— ELYNA ! hurla Lavigne.
Personne n'osait lâcher Mark.
La lame était encore trop près.
Trop vivante.
Le temps se déforma.
Ses yeux à elle étaient vides de pitié.
Ils ne cherchaient rien.
Ni victoire.
Ni pardon.
Elle pressa la détente.
— Ça suffit.
Le crâne de Mark se brisa.
Son corps se détendit d'un coup, les muscles lâchant enfin.
Le couteau glissa de ses doigts et tinta contre l'asphalte.
Le silence, après ça, fut obscène.
Le sang s'étalait déjà sous sa tête, dessinant une auréole sombre qui venait lécher la chaussure de Roche.
Il éclaboussa le bas du pantalon d'Elyna.
Elle ne bougea pas.
Son bras droit vibrait, engourdi par le recul du tir et la douleur déjà présente.
Elle déglutit.
Rien ne passa sur son visage.
C'est fini.
Mais cette phrase-là ne pesait pas autant qu'elle aurait dû.
Pas comme la première fois.
Pas comme quand le sang avait éclaboussé sa propre enfance.
Là-haut, Leary ne cligna pas.
Dans ses jumelles, il observa le recul du tir, la stabilité de sa posture, l'absence totale de rupture après l'impact.
Il n'y eut pas de tremblement.
Pas de fuite du regard.
Pas même ce micro-décalage qu'il avait vu chez tant d'autres après leur première fois.
Elle resta là.
Présente.
Comme si quelque chose venait, enfin, de s'aligner.
Leary sentit une chaleur lente lui remonter dans la poitrine.
Pas de l'excitation.
Pas du plaisir.
De la reconnaissance.
Elle ne cherchait pas à savoir si c'était bien.
Ni si c'était mal.
Elle n'attendait aucune validation.
Elle avait choisi.
Il baissa les jumelles.
Dans sa tête, le tir ne résonnait plus comme un coup.
Mais comme un point final posé au bon endroit.
Il sourit, derrière le tissu qui lui couvrait la bouche.
Pas parce qu'elle avait tué.
Mais parce qu'elle n'avait rien perdu en le faisant.
Il comprit alors qu'il ne la regardait plus comme une proie.
Ni même comme une survivante.
Il regardait quelqu'un qui venait d'entrer dans la même pièce que lui.
Et qui, désormais, savait exactement où poser le doigt.

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