﴾ Chapitre 17.1 ﴿ : Ceux qui marchent sous les cimes
Cela faisait six jours que les roues cerclées de fer et les sabots des cornesangs martelaient la terre en direction de la porte de l’Espoir avec une exaspérante lenteur. Six jours que le soleil, indifférent à la fatigue de toute la section, écrasait le convoi sous une chaleur de plomb. Adrian s’était d’abord réjouit d’atteindre les forêts qui bordaient le Gouffre Fendu. Protégé de l’ardeur des jours précédents, il aurait dû se sentir un peu mieux. C’était tout l’inverse.
Il faisait certes plus sombre à l’ombre des hautes cimes, mais il régnait une moiteur lourde qui leur collait à la peau. Adrian sentait surtout une sensation désagréable s’accentuer d’heure en heure. Lors de leur départ, il s’était convaincu que le petit déjeuné qu’il avait englouti devait en être la cause, que cela finirait par passer. À présent, il commençait à comprendre que la raison était tout autre. Une morsure glacée lui vrillait les entrailles, installée au creux de son estomac. Une sensation qui l’avait empêché de dormir une fois de plus, et qu’il aurait préféré ne jamais ressentir à nouveau. La soif réclamait son dû.
Ses sens étaient à vif. La poussière, la chaleur, puis à présent l’odeur d’humus et de résine lui montait à la tête, écœurante. Le moindre craquement de branche, les grincements des chariots et les râles sourds des cornesangs bourdonnaient à ses oreilles en permanence. Et il y avait ces oiseaux, invisibles derrière les feuilles de la haute canopée, mais qui s’égosillaient sans répit. Adrian commençait à penser qu’ils se moquaient de leur lente procession, voir prenaient un malin plaisir à le torturer de la sorte.
Le jeune Etherios jeta un coup d’œil discret autour de lui avant d’observer son brassard et la sphère bleue qui y luisait toujours. Elle n’était pas déchargée. Il n’avait pas utilisé l’éther. Sans sigma, il en était de toute façon incapable. Alors pourquoi la soif revenait-elle ? Et pourquoi semblait-il le seul à la ressentir à ce point ? Machinalement, il releva la tête vers Talya, qui chevauchait quelques mètres devant. Il se rappela que déjà, au Célestium, la soif avait hanté ses premières nuits, quand bien même cela n’aurait pas dû être le cas. Elisabeth, puis le professeur Vareth après elle, lui avaient expliqué que l’éther ne manquait pas là-bas, et que la soif n’était ressentie qu’en de rares occasions. Après des entraînements trop rigoureux par exemple. Était-ce dû à la morsure ? Au fait qu’il n’était pas un Etherios comme les autres ? Cela allait-il continuer ? Empirer ? Un nouveau frisson remonta du plus profond de son être. Ses doigts se crispèrent davantage sur les rênes, jusqu’à ce que ses jointures commencent à blanchir. Il devait se contrôler. S’il était vraiment le seul dans son cas, il ne pouvait se permettre d’attirer l’attention.
— On est bientôt arrivés ? demanda alors une voix traînante derrière lui.
Le froid reflua. Adrian laissa échapper un soupir tremblant tandis que ses tourments s’éloignaient temporairement avec lui. Un mince sourire étira malgré lui ses lèvres gercées par la chaleur. Même l’épuisement ne semblait avoir aucune prise sur la capacité de Félix à se faire remarquer.
— Tu as posé la même question il y a littéralement un quart d’heure, Ayamin, s’agaça Jonas sans se retourner. La réponse n’a pas changé. Nous arriverons quand nous arriverons et tes jérémiades n’y changeront rien. Alors si tu pouvais avoir la décence de nous les épargner pour une fois…
Devant l’Hirondelle, l’héritier des Valors chevauchait le dos droit, dans une posture impeccable, même si sa voix trahissait tout autant de lassitude que son camarade de chambre.
— Je sais, mais il y a un quart d’heure j’espérais encore que mon estomac arrête de se digérer lui-même.
Félix secoua sa gourde comme s’il espérait que de l’eau y soit apparu entre temps. Un long gargouillis résonna sous les plaques de son armure.
— J’en suis au point où je commence sérieusement à envisager de manger de l’écorce. Remarque, il paraît que c’est nutritif.
— S’il y a un rationnement, c’est pour une bonne raison, répliqua Jonas, impitoyable. Nous ne pouvons pas prendre le risque de tomber à cours de vivres au milieu de nulle part.
— Vous savez quoi, je me dis que c’est quand même une idée de merde de nous habituer à manger comme des rois au Célestium si c’est pour nous abandonner ensuite en pleine nature avec de pauvres galettes et de la viande séchée.
— Je ne m’en plains pas, intervint Gabriel. Ce n’est pas si mauvais.
— En même temps tu ne te plains jamais de rien, commenta Isabella pour elle-même.
— Tu noteras tout de même que c’est une qualité, se défendit-il.
— Personne ne t’obligeais non plus à te resservir trois fois à chaque repas, fit remarquer Asha à Félix avec un rictus.
— Un jour il faudra que je t’explique le principe du mot « gratuit », lui répondit l’Hirondelle.
— Tu n’as plus tes horribles gommes ?
— Disons que certains ici ont eu la main un peu lourde à l’aller, expliqua-t-il, les yeux plissés en direction de Zaïd et Zaresan qui s’assuraient de bien regarder devant eux. Pourquoi ? Tu en voulais ?
— Je crois que je préfèrerais encore embrasser le derrière d’un bouc, assura-t-elle d’une grimace.
Sans relever, Félix donna un petit coup de talon à sa monture et remonta à hauteur de Jonas. Adrian s’attendit à l’habituel conflit d’égo qui rythmait leurs journées, mais l’Hirondelle se contenta de regarder son voisin. Jonas le dévisagea un instant, sur la défensive.
— Qu’est-ce que tu veux ? grogna-t-il.
— Dis-moi, Jonas. Entre frères de chambre, on se soutient, non ?
— Nous ne sommes pas frère, et je te soutiendrai seulement le jour où tu décideras de sauter dans un ravin.
— Je te sens énervé, reprit Félix, imperturbable. Heureusement, je pense que je sais d’où ça vient. T’as l’air fatigué. Ta gourde est surement trop lourde. Je me disais que je pouvais peut-être t’aider et te soulager un peu de ton fardeau.
— Oublie ça, Ayamin.
— S’il te plait.
— J’ai dit non.
— C’est pas vraiment de l’esprit d’équipe, ça. Je te rappelle que le Général a dit qu’on devait partager les peines. La déshydratation, ça en est une, non ?
— L’envie de t’étrangler aussi. Je la partage volontiers.
— Je vais me dessécher, tomber de cheval, ma mère ne reverra jamais son fils préféré et vous n’entendrez plus jamais ma douce voix. C’est vraiment ça que tu veux ?
— A cet instant très précis ? C’est mon plus grand désir, oui.
— Voilà, gémit exagérément Félix en posant le dos de sa main sur son front, nous y sommes… Je sens la fin arriver... Je vois déjà la lumière blanche filtrer à travers toutes ces branches.
— C’est le soleil, imbécile.
— Non, non… C’est la fin. Je le sens. Mes organes se ratatinent, la vie quitte mon corps... Si tu ne me donnes pas à boire là, maintenant, je crains que mon fantôme vienne hanter ta chambre. Je pousserai des petits cris la nuit, je déplacerai tes affaires. Pas grande chose, quelques centimètres à la fois, juste assez pour te rendre fou.
Asha étouffa un gloussement dans sa main.
— Tu n’as pas attendu ta mort pour ça, assura Jonas, tu es déjà une plaie de ton vivant.
— Raison de plus pour me garder en vie, non ? Si je meurs en mission, je deviens un héros. Tu veux vraiment vivre dans l’ombre de ma légende ?
Jonas poussa un long, très long soupir d’agacement. Voyant que Félix ne comptait pas s’éloigner, il leva les yeux au ciel, probablement pour demander au Créateur quels crimes il avait bien pu commettre dans une autre vie pour mériter tout cela.
— Si je t’en donne, tu acceptes de la boucler et d’aller voir ailleurs ?
En signe de bonne foi, Félix plaqua son poing sur son cœur et mima la fermeture de ses lèvres à clé avant de s’en débarrasser. Réticent, Jonas attrapa sa gourde et la lui tendit. Félix la porta à sa bouche et but deux longues goulées avant de s’essuyer d’un revers de la main.
— Merci, bon prince, souffla-t-il bruyamment, soulagé. T’es pas si mauvais, au fond.
— Ne t’habitue pas, vaurien, et respecte ta part du marché.
Adrian observait l’échange avec un certains réconfort. Dire qu’il y a quelques semaines, ces deux-là se seraient sautés à la gorge pour moins que ça. L’apaisement fut pourtant de courte durée. La réalité le rattrapa. Vexé d’avoir été ignoré, le froid surgit de ses entrailles une fois encore. Un spasme violent lui tordit les boyaux, si brutal qu’il dut se voûter sur sa selle pour s’empêcher de gémir. Le monde autour de lui sembla se distordre. Les arbres s’étirèrent, à l’image des barreaux d’une prison. La sienne. Il ferma les yeux, lutta contre la nausée et le besoin impérieux qui l’accompagnait, celui de se repaître d’une chose hors de sa portée.
— Adrian ?
La voix fût douce, mais elle claqua à ses oreilles telle un coup de fouet. Il se redressa en sursaut. Talya avait ralenti sa monture pour arriver à sa hauteur. Elle le scrutait, l’air inquiète.
— Est-ce que ça va ? murmura-t-elle pour que personne d’autre ne l’entende. Tu es pâle comme un linge. Et tu trembles.
Adrian déglutit. Ses mains convulsaient, malgré sa prise vissée sur les rênes. La soif lui donnait le vertige. Les déformations avaient cessé, tout était à présent trop net, trop agressifs pour sa vue. Les bruits alentours s’intensifiaient, surtout les roues des chariots. Il avait l’impression qu’on frappait son crâne à grands coups de marteau. Il parvint tout de même à se redresser sur sa selle.
— Ce… Ce n’est rien, mentit-il en forçant un sourire qu’il voulait rassurant. Juste de la fatigue.
Alors qu’il sentait une nouvelle vague de froid arriver, une douce chaleur se diffusa soudain sur sa peau lorsque Talya posa sa main sur la sienne. Les doigts d’Adrian se desserrèrent d’eux même sur le cuir. Les vertiges refluèrent. Un soupir de soulagement passa ses lèvres closes. Il tourna la tête vers Talya qui le dévisageait toujours avec insistance. Sans faire attention, il s’attarda sur ses grands yeux clairs aux reflets verts et marrons, les quelques taches de rousseur sur ses joues, dominées par ce heaume qui semblait presque trop grand pour elle. Il se rendit compte qu’ils ne s’étaient pas vraiment reparlé depuis leur arrivée à Caledor et ses aveux sur ses actes le soir où ils avaient failli mourir à la Roseraie. La gorge du garçon se noua tandis que le froid laissait place à la culpabilité.
— Je sais que je te l’ai déjà dit, mais… je suis désolé, murmura-t-il.
Talya fronça les sourcils avant de comprendre de quoi il parlait. Elle ne retira pas sa main. Au contraire, elle la pressa plus encore pour ancrer les mots qu’elle s’apprêtait à dire.
— Je ne t’en veux pas, Adrian, répondit-elle en secouant la tête. Tu essayais simplement de survivre, et tu m’as aussi sauvée la vie. Je ne pourrais jamais t’en vouloir pour ça.
— Ce n’est pas…
— En revanche, l’interrompit-t-elle en se redressant, plus sèche, je t’en voudrais si tu me caches encore quelque chose.
Adrian la fixa, étonné par la fermeté dans sa voix. La Talya des premiers jours lui semblait tellement loin. Il baissa les yeux vers son avant-bras qu’il couvrit avec sa main. Déjà un picotement reprenait sous l’armure.
— C’est la soif, avoua-t-il. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis qu’on est partis de Caledor, c’est chaque jour pire que le précédent. C’est comme une faim que je ne peux pas combler. Ça ne s’arrête pas.
— Comme si tu avais les sens à vif ?
— Exactement, c’est…
Adrian s’arrêta, les yeux plissés. Il releva la tête vers sa camarade qui ne cilla pas.
— Toi aussi ? raisonna-t-il. Tu la sens ?
— Pas comme toi visiblement, expliqua Talya en réfléchissant. C’est plutôt comme si tout était trop fort, trop présent. J’avais parfois la même sensation au Célestium. Une vibration qui ne veut jamais se taire. Peut-être que, comme moi, tu es réceptif à l’éther, mais d’une façon différente.
Alors qu’il s’apprêtait à lui répondre, une méfiance naturelle gagna Adrian. Il dévisagea Talya une fois de plus, une lueur d’incompréhension dans le regard.
— À l’éther ? De quoi est-ce que tu parles ?
Les yeux de Talya se détournèrent lentement vers l’avant et, d’un geste du menton, elle désigna le charriot de bois et de métal qui roulait devant eux.
— Des charriots, répondit-elle comme par évidence. Je sens les pierres d’ici. Tu dois sûrement y être sensible, toi aussi.
Adrian observa le convoi d’un air absent. Les mots de Talya s’assemblaient avec une étrange lenteur dans son esprit. A la lumière tamisée qui régnait dans la forêt, il discernait sans mal les parois de métal sombre qui constituaient le caisson, le même alliage que celui du coffret découvert chez Bastian Volk. Peut-être était-ce dû à son état, à la soif qui refusait toujours de le laisser en paix, mais à présent qu’il y prêtait attention, c’était presque comme s’il discernait les pulsations discrètes de l’éther qui en émanaient. Elles semblaient déformer l’air, hypnotiques, et venaient caresser sa peau en y propageant un long frisson.
Ce n’était pas normal. L’alliage était censé être parfaitement hermétique. Qu’importe son état, qu’importe la sensibilité particulière de Talya. Ils ne devraient techniquement pas être en mesure de percevoir la moindre émanation. Tout devenait clair. Si depuis leur départ, il se sentait aussi mal, c’est que le caisson devait avoir une fuite.
Le froid reprit soudain Adrian avec une violence inouïe tandis que son visage se décomposait d’effroi. Une pensée plus terrifiante encore le gagnait. Si eux, simples Etherios, pouvaient sentir cet appel à travers l’alliage, alors qu’en était-il pour ceux, là, dehors, dont la soif résumait l’existence même. Eux ne l’entendraient sûrement pas comme un simple murmure, mais comme un véritable hurlement.
Il déglutit puis, paniqué, releva brusquement la tête vers la forêt dense qui les entourait. Les arbres lui parurent soudain moins comme un abri, qu’une mâchoire béante, prête à se refermer sur eux. Il s’apprêtait à prévenir Lily lorsque son sang ne fit qu’un tour.
Dans un grincement, accompagné du cliquetis des chaînes, le convoi s’arrêta. À l’avant, Lily venait de lever le poing. Elle scrutait les alentours d’un œil méfiant. Félix, qui s’apprêtait à relancer une pique à Jonas, s’immobilisa la bouche ouverte.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en se redressant.
— Chut, intima-t-elle sans se retourner, scrutant toujours la futaie.
— Quoi ? insista Félix à voix basse.
— Vous n’entendez pas ? souffla-t-elle.
Adrian tendit l’oreille. Il chercha vainement le bruit qui avait alerté sa sœur, mais seuls les battements de son cœur résonnaient dans sa cage thoracique. Il n’entendait rien.
— Pas quoi ? s’impatienta Félix, perplexe.
— Les oiseaux… Il n’y a plus de bruit.

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