﴾ Chapitre 17.2 ﴿ : Ceux qui marchent sous les cimes

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Le constat s’imprima lentement dans l’esprit de la section. La forêt, vibrante de vie quelques instants plus tôt, s’était tue. Plus de chants d’oiseau. Plus de bruissement d’aile. L’immobilité totale. Tandis que le silence les écrasait chaque seconde un peu plus, le sous-bois explosa. Dans un fracas de branches brisées et de terre retournée, un troupeau de biches jaillit du mur de fougères à deux-cents mètres à peine du flanc gauche. Elles se précipitèrent sur la route comme des flèches fauves pour se faufiler entre les chariots avec l’énergie du désespoir. L’une d’elle manqua de renverser Astrid de son cheval avant de disparaître dans les fourrés opposés. Comme un seul homme, toute la section treize et les miliciens tournèrent la tête vers l’est, vers la brèche sombre d’où le troupeau avait surgi. Les mains se posèrent sur les gardes. Les souffles se bloquèrent. Tous scrutaient le moindre mouvement.

Une silhouette émergea des fourrés. Un dernier animal, ou plutôt, ce qu’il en restait. La biche fit quelques pas chancelants dans leur direction avant de s’effondrer lourdement. Adrian écarquilla les yeux d’horreur. Le flanc de la bête n’était plus qu’une plaie béante qui saignait à peine. Une matière sombre et poudreuse y couvrait la chair et les os. La lumière commença alors à mourir.

Aucun nuage d’orage n’occultait le soleil. Le jour ne déclinait pas. Un voile grisâtre avançait du sous-bois, semblant suinter de l’écorce même des arbres. Des cendres en suspension vinrent flotter jusqu’au convoi. Elles étouffèrent les couleurs, transformèrent le vert profond des fougères en un gris terne et malade. Là où la brume passait, la nature dépérissait. Adrian put jurer voir les feuilles brunir et se recroqueviller, comme si l’automne venait frapper la forêt avec la violence d’un fléau.

— C’est quoi cette merde ? déglutit Zaïd.

Un hurlement puissant déchira soudain l’air. Un cri strident, métallique, qui n’avait rien d’humain ou d’animal. Adrian sentit ses entrailles se tordre. Félix et lui avaient entendu ce même son résonner au milieu des flammes de la Roseraie.

— Ils sont là… murmura Lily, le visage livide.

Une ombre se mouva entre les troncs noueux. Une autre apparut à quelques mètres, puis une troisième. Quatre, cinq, dix… Une centaine. Elles émergèrent du néant gris telles une marée qui remonte les terres.

Des Marcheurs, mais pas ceux qu’Adrian avait pu voir à la Roseraie. En les découvrant ainsi, il comprit que l’apparence de ceux que Félix et lui avaient affronté avait au moins encore eu quelque chose d’humain. Ceux-là n’étaient plus que des cauchemars incarnés, des automates brisés, guidés par la Soif. Rien de plus qu’un amas de corps décharnés, aux membres ballants et aux articulations saillantes, dont la peau n’était guère plus qu’une croûte craquelée de pierre et d’obsidienne. Par endroits, leur chair avait disparu, remplacée par des amas de mousse et de racines parasites qui s’entremêlaient aux muscles à vif. Certains n’avaient même plus de visage pour rappeler aux vivants qu’autrefois, ils avaient été des leurs. Il n’en restait qu’un cratère vide. Pour les autres, ils n’étaient plus que des masques de torture dont les orbites, deux puits de fournaise, brûlaient de l’intérieur. Le rouge infernal irradiait de leur cœur à travers les fissures de leur écorce.

Le nombre de Marcheurs était effrayant. Ils formaient un véritable mur qui s’étirait bien au-delà de la route. Avec la pente sur le flanc ouest, le convoi n’avait aucune option de retraite. Un murmure de panique gagna la milice des Trevian. Un homme laissa tomber son arbalète dans la poussière. Le cheval d’Asha hennit, se cabra sous l’odeur de soufre et de pourriture qui précédait l’avancée de la mort. Le flottement qui régnait menaçait de tourner à la déroute avant même le premier coup.

— Cheffe ! appela Gabriel en se tournant vers Lily. Quels sont les ordres ?

Mais Lily ne répondit pas. Elle resta figée sur sa selle, les yeux écarquillés, rivés sur la horde. Sa respiration se fit plus courte, saccadée. Elle semblait soudain minuscule dans son armure, une enfant terrifiée face à l’imminence du désastre.

— Lily ? insista Félix avec une pointe de panique. On fait quoi ?

Toujours sans réponse, il déglutit. Le temps semblait s’être arrêté pour elle. En la voyant ainsi hésiter, Adrian eut un déclic immédiat. Il ne pouvait pas la laisser sombrer. Il donna un coup de talon et fit claquer ses rênes pour remonter à sa hauteur. Il la saisit fermement par le bras et la secoua pour la rappeler à eux.

— Lily ! s’écria-t-il en la dévisageant. Donne-nous les ordres ! Maintenant !

Un choc la traversa. Elle cligna des yeux, détourna le regard vers le reste de la section qui attendait désespérément ses instructions. L’hésitation la quitta dans la seconde, chassée par ses responsabilités. Son visage se ferma.

— Etherios, en position ! hurla-t-elle en retrouvant une autorité plus naturelle. Rassemblez les chevaux ! Miliciens, déployez les remparts !

L’ordre eut l’effet d’un coup de fouet. Les Etherios sautèrent au sol. Les palefreniers s’emparèrent des rênes pour regrouper les montures au centre du convoi puis leur couvrirent les yeux. Placés non loin d’un Cornesang, la présence des gigantesques bovidés serait suffisante pour les apaiser un temps.

Le reste des miliciens s’agita autour des chariots noirs avec une précision mécanique longuement répétée. Ils abaissèrent les leviers à l’arrière. Dand un sifflement suraigu, des jets de vapeur blanche jaillirent depuis les bas de caisse. Les panneaux latéraux se délogèrent, retenus par d’épaisses chaînes d’acier qui se tendirent à rompre. La milice les fit pivoter les uns contre les autres pour cloisonner l’accès puis déplia les contreforts à l’arrière. Ils déverrouillèrent ensuite les énormes structures de métal noir qui surplombaient les chariots. Les chaînes se déroulèrent dans un crissement sans fin et le sol trembla lorsque les barricades s’abattirent dans la terre meuble comme des pont-levis. En l’espace de quelques secondes, chaque chariot s’était transformé en forteresse d’acier noir.

Les miliciens trouvèrent refuge derrière les plaques de blindage crantées, hérissées de piques d’arrêt. Le cliquetis des culasses de fusil répondit à celui des trépieds des longues mitrailleuses à manivelles déployés sur les toits plats des caissons.

— Égides, avec moi ! aboya Lily en courant pour rejoindre la première ligne.

Zaresan la rejoignit en deux enjambées. Il planta son immense pavois dans le sol comme une ancre et arma sa lance en direction de la marée qui approchait toujours. Gabriel prit position quelques mètres à sa droite, le visage teinté d’une sérénité de façade qui peinait à masquer les soubresauts de sa mâchoire.

— Veilleurs, sur les ailes !

Adrian n’eut pas le temps de réfléchir. Le métal de son épée chanta lorsqu’il la tira de son fourreau. La douleur dans ses muscles était oubliée, noyée sous le flot glacé de l’adrénaline, tout comme la soif qui, face à ce qui les attendait, se transformait en une énergie brute. Il courut se placer entre deux barricades, dos au métal sombre. À sa droite, Isabella prit position avec une fluidité à tout épreuve. Astrid et Asha se déployèrent sur l’autre flanc.

— Ombres, attendez l’ouverture !

Félix et Jonas s’accordèrent un court regard durant lequel leur rivalité vola en éclat. Avec Zaïd, ils disparurent derrière la masse des chariots, prêts à surgir pour frapper ce qui parviendrait à franchir la ligne.

— Eclipses en position ! À mon ordre !

Mei n’avait pas attendu l’ordre pour se préparer. Elle acheva de gravir l’échelle du chariot central et s’allongea à plat ventre sur le toit. Avec un calme olympien, elle déplia méthodiquement le bipied de son long fusil, colla son œil à la lunette de visée et commença à rectifier la hausse. Derrière elle, Talya et Anya, pâles mais résolues, posèrent un genou pour vérifier une dernière fois leur arme.

Le dispositif était en place : Une île de d’acier et de volonté au milieu de la tempête qui ne tarderait pas à frapper. Insensibles à ce déploiement de force, les Ashirs continuaient inlassablement d’avancer. Leurs pieds nus effleuraient le sol sans un bruit. Ils n’étaient plus qu’à cent mètres à peine. Adrian discernait plus que jamais la cendre, l’obsidienne et la végétation parasite qui s’échappait de leurs plaies, ainsi que les braises ardentes qui leur servaient de regard.

La masse entière se mit soudain à frémir. Comme s’ils obéissaient au même esprit, les têtes des marcheurs pivotèrent à l’unisson vers les chariots noirs. Un râle collectif et guttural monta de leurs poitrines creuses. L’air vibra jusqu’au convoi. Ce n’était pas un cri de guerre, mais un hurlement de famine.

— Ils chargent ! s’écria Zaresan.

La marée de cendre déferla. Une course désarticulée à la vitesse inhumaine. Lily serra les poings, ancrant ses bottes dans la terre meuble. Un air mauvais s’empara d’elle.

— Feu ! hurla-t-elle.

L’enfer se déchaîna. Un fracas de tonnerre déchira le cœur de la forêt. Depuis les toits des chariots, les mitrailleuses crachèrent des langues de feu à une cadence infernale. Les détonations se superposèrent au point de faire vibrer les os. La première ligne des Ashirs fut fauchée comme des herbes sous la faux. Les corps explosèrent sous l’impact des balles en autant d’éclats de pierre noire et de chair corrompue. Touchés en plein cœur, certains d’entre eux s’effondrèrent dans un éclat pourpre, tombant lentement en poussière.

Mais la horde ne ralentit pas.

Ceux qui tombaient étaient piétinés par ceux qui suivaient sans la moindre hésitation. Criblés de balles, les membres arrachés et la poitrine ouverte, les Marcheurs continuaient de courir, insensibles à la douleur, insensibles à la peur. Rien ne semblait pouvoir éteindre la faim qui les poussait en avant.

Face à ce mur de cauchemar qui ne cessait de grossir, Lily rabattit sa visière. Dans un claquement métallique, elle porta son poing à son cœur, là où battait la promesse des Etherios.

— Pour que demain vienne, murmura-t-elle.

Le premier choc fut brutal.

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