﴾ Chapitre 17.3 ﴿ : Ceux qui marchent sous les cimes
La marée de corps gris s’écrasa contre la ligne des Égides avec la violence d’une lame de fond. Les yeux écarquillés d’effroi, Adrian vit sa sœur disparaître en un instant sous la vague des Marcheurs. Les griffes des créatures cherchèrent la faille dans son armure de nacre tandis que l’Etherios dérapait sur le sol pour les retenir à bout de bras. D’un mouvement sec de la tête, elle évita une morsure visant sa jugulaire. Les dents abimées et jaunies ripèrent sur son gorgerin dans un crissement aigu, mais l’alliage absorba le choc sans faillir.
Après plusieurs mètres à glisser, Lily parvint enfin à s’immobiliser, les jambes parcourues d’arcs crépitants. Elle releva un regard noir vers la masse grouillante. Celui-ci ne tarda pas à se nimber de bleu. Dans un rugissement féroce, Lily repoussa les créatures en arrière sur plusieurs pieds. Avant qu’elles ne reviennent à la charge, elle arma son poing. L’air se distordit autour de son gantelet puis s’embrasa, saturé d’éther. Elle frappa.
Le coup pulvérisa le torse du premier Marcheur dans une déflagration d’énergie bleuâtre. La créature fut projetée en arrière comme un véritable obus, emportant nombre de ses congénères avec lui. Lily ne leur laissa aucun répit. Elle se jeta dans la brèche, les massacra un à un avec une fureur qui saisit Adrian aux tripes.
À quelques mètres d’elle, Zaresan encaissa lui aussi sa part de l’assaut. La vague d’Ashir se brisa sur son pavois. Adrian vit les émanations d’éther qui en jaillirent à chaque impact. Elle ne se dissipèrent pas, au contraire. Elles remontèrent le long du métal de son armure, serpentèrent sur ses bras massifs pour se rassembler dans son dos en arcs crépitants. La charge s’arrêta finalement, brisée par l’inertie du colosse. Les filaments brûlants dans son dos pulsèrent une dernière fois, atteignant un point critique.
— Ô, Créateur, implora-t-il, donne-moi la force.
D’une poussée impressionnante, Zaresan parvint à s’offrir assez d’espace pour frapper. L’énergie qui courait son armure fit le chemin inverse en une fraction de seconde, déferlant à travers son bras droit jusque dans l’imposante trilame avec laquelle il décrivit un arc de cercle devant lui. Une onde de choc balaya le terrain en cône sur une bonne dizaine de mètres. La force pure de la contre-attaque atomisa littéralement les premiers rangs. Ceux qui suivaient furent projetés en arrière, disloqués par le souffle dévastateur. Les os et les carapaces de pierre volèrent en éclats alors que Zaresan se préparait déjà aux prochains assauts.
Venu du flanc gauche, un souffle glacé remonta soudain la peau d’Adrian. Gabriel s’y démenait comme un lion face à une douzaine de créatures, enveloppé d’une brume rampante. Les griffes s’acharnaient inutilement sur son bouclier et son armure, projetant à chaque coup de fines particules blanches et brillantes dans l’air. Profitant de la mêlée, un Ashir lui sauta sur le dos pour accéder à sa nuque. Bien mal lui prit.
La peau de l’Ashir se figea sur le métal blanc et se couvrit instantanément de gel. Le froid remonta le long de ses bras avec une vitesse terrifiante. Dépassé par le nombre, Gabriel leva la jambe et frappa le sol du talon. Une onde givrée rampa en fracturant la terre, piégeant le reste de ses congénères dans la glace. L’Etherios s’empara ensuite de celui sur son dos pour le jeter à ses pieds. Le bras et une partie du torse de l’Ashir se brisèrent en fragments rouges et gris. Gabriel se redressa dans un soupir. Un panache de buée s’échappa de sa visière. Sans un regard pour sa victime, il lui écrasa le cœur sous sa botte puis fit décrire un tour à sa masse d’arme, déjà prêt à se charger des autres. Une nouvelle vague d’ennemis jaillit à travers la brume et l’en empêcha.
Alors qu’il dressait son bouclier, il aperçut une lueur briller du coin de l’œil. Un pétale de lys passa en flottant le long de son heaume, tissé de cendres incandescentes. Il lui réchauffa brièvement les joues avant de venir se déposer sur l’épaule d’un Marcheur. Gabriel écarquilla les yeux et se blottit derrière son écu. En un battement de cil, l’Ashir devint une torche vivante. Le pétale explosa dans un flash aveuglant. La glace qui emprisonnait les créatures alentour se disloqua, sublimée en vapeur brûlante.
La déflagration passée, Gabriel se retourna, les bras levés en guise de protestation.
— T’es cinglée ou quoi ? T’as failli me toucher !
Derrière lui, Isabella approchait, l’épée parcourue de flammes qui léchaient l’acier et ses inclusions de lapis.
— Tu plaisantes, j’espères ? répondit-elle, amusée. J’ai raté mon coup !
Gabriel n’eut pas le temps de répliquer. À peine avait-il fait volte-face qu’un Ashir lui sautait à la gorge. Il le retint de son bouclier et le rabattit violemment au sol avant de lui briser le cœur d’un coup de masse. Dans le même temps, deux autres le dépassèrent sans s’arrêter.
Isabella les intercepta d’un pas chassé fluide. Sa lame dessina deux arcs de feu dans la pénombre. Les deux monstres s’effondrèrent sur le sol derrière elle, la poitrine ouverte en deux et les plaies cautérisées avant même de toucher terre. Leur corps brûla de l’intérieur, rapidement réduits en cendre.
— Bouge de là, Gab ! ordonna-t-elle. Tu es sur ma trajectoire…
Malgré le flot de Marcheur qui se ruait toujours sur lui, Gabriel la vit placer sa lame devant son visage. Les flammes s’intensifièrent lorsqu’elle la dégagea de côté. Dans son dos, un essaim de points lumineux s’échappa vers le ciel : une éclosion de pétales de lys incandescents. Malgré le froid mordant de son propre Sigma, Gabriel sentit une vague de chaleur parvenir jusqu’à lui.
— Oh bordel… souffla-t-il.
Il prit ses jambes à son cou sans demander son reste. D’un geste sec, Isabella pointa sa lame vers la horde qui approchait. La nuée de pétales s’élança et s’abattit sur le mur de monstres dans un déluge de feu et de fureur. Adrian observa les explosions avec une fascination morbide, omnubilé par la puissance brute et la beauté sauvage de l’attaque d’Isabella.
Une erreur de novice.
Plusieurs ombres jaillirent hors de la fournaise. Calcinés mais animés par leur Soif inaltérable, les Marcheurs survivants se ruèrent en direction des chariots sans ralentir. Gabriel et Isabella ne parvinrent pas à tous les retenir. Rappelé à la réalité, Adrian s’élança à leur rencontre pour les empêcher d’atteindre les barricades.
Il frappa le premier par le bas. Sa lame trancha à travers les chairs et la roche avec une surprenante facilité. Elle scinda le cœur palpitant en deux puis jaillit hors du corps dans une gerbe rougeoyante. L’Ashir s’effondra. Adrian pivota ensuite pour éviter de justesse la morsure du second, avant de lui plonger l’épée au milieu du torse.
Ces Marcheurs lui semblaient étrangement plus lents, moins dangereux que ceux qu’il avait affronté à la Roseraie. Leur force n’était pourtant pas supposée dépérir avec le temps. Il n’y avait donc qu’une explication logique : lui et ses camarades avaient progressés davantage qu’il ne le pensait. La malédiction qui coulait dans leurs veines, les heures interminables à se fracasser sur l’anima, ses duels avec Isabella, l’effort, la discipline, la souffrance… tout cela payait enfin. Ils étaient plus rapides, plus forts, plus léthaux. Même sans Sigma, Adrian avait la sensation grisante que ces Marcheurs ne pouvaient rien contre eux.
Sa seconde erreur.
Adrian sursauta. L’Ashir qu’il pensait avoir tué se débattit soudain avec une agressivité renouvelée. Il l’enserra et s’acharna violemment sur son armure. Entre les coups qui vibraient jusque dans son heaume, Adrian remarqua avec effroi que son épée avait manqué le cœur. Pire encore, elle restait bloquée entre deux plaques d’obsidienne. La puissance de l’Ashir le fit déraper sur le sol, si bien qu’il dût lutter de toutes ses forces pour rester debout. Face à sa visière, la créature poussa un long cri de rage. Une bouffée d’air vicié emplit les poumons d’Adrian. L’odeur de putréfaction, chargée de soufre et de cendre froide, le fit grimacer de dégoût. Incapable de se dégager de l’étreinte, son sang ne fit qu’un tour lorsqu’un second Marcheur se joignit au premier, puis un troisième. Sous leur poids, Adrian tomba à la renverse.
Diana Vareth avait raison.
C’était la seule chose à laquelle il pensa sur le moment, tandis que dans la poussière, il tentait de retenir les dents qui claquaient sans répit à quelques pouces de sa gorge. Pour les Etherios, le danger des Marcheurs ne résidait pas dans leur force individuelle. Il résidait dans leur nombre, et il avait suffi de seulement trois d’entre eux pour le lui rappeler de la plus brutale des manières. Adrian se sentit plus stupide que jamais. Il se jura que s’il se sortait de ce mauvais pas, plus jamais il ne commettrait l’erreur de les sous-estimer.
— Adrian !
Au milieu du tumulte, la voix de Talya perça jusqu’à lui. Adrian la vit se relever sur le toit du chariot et viser les autres Ashirs qui approchaient de lui à grand pas. Malgré leur vitesse, son premier tir fractura le cœur de sa cible dans une gerbe rubis. Le second ricocha sur la cage thoracique du suivant. D’autres balles en provenance des barricades frappèrent les créatures avec guère plus de succès. Il y en avait trop.
Adrian comprit que rien ne pourrait les arrêter, que s’il restait là, un instant de plus sans rien faire, alors c’en était fini de lui. Il tenta de se débattre, de repousser les masses informes qui l’écrasait, mais ses bras tétanisaient. Les Marcheurs au-dessus de lui redoublaient d’ardeur pour l’atteindre. Leurs griffes crissaient sur la nacre avec une telle force qu’Adrian sentait ses membres s’engourdir. Impuissant, il vit l’ombre des autres monstres grandir au coin de son regard, avancer inéluctablement pour l’engloutir. Il n’entendit bientôt plus que les battements de son cœur tandis qu’il fermait les yeux avant l’impact.
— Alors, on rêvasse ?

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