﴾ Chapitre 17.4 ﴿ : Ceux qui marchent sous les cimes
Un sifflement aigu déchira le silence. Adrian rouvrit les yeux, juste à temps pour voir une décharge azur fendre l’air au-dessus de lui. La brève distorsion d’éther sembla se replier sur elle-même et disparaître dans l’instant. Elle réapparut plus loin, enveloppa le premier Ashir qui approchait, le second, puis tous les autres, si rapidement qu’Adrian pensa que le temps lui-même s’était arrêté. Il reprit dans un craquement sec. Les créatures furent projetées en arrière d’un même mouvement. Un souffle aux relents métallique frappa Adrian une fraction de secondes plus tard. Le poids qui l’accablait disparu, il prit une grande inspiration puis toussa en avalant poussière et cendre.
Félix apparut à côté de lui dans un dérapage plus ou moins contrôlé, une dague dans chaque main. L’équilibre retrouvé, il prit une pose théâtrale au milieu des corps fumants. Des arcs d’éther parcouraient encore son armure. Ils disparurent en crépitant. Il fit tourner ses lames entre ses doigts avec une dextérité insolente et se pencha vers Adrian, un sourire au coin des lèvres.
— Tu me paieras la prestation plus tard, dit-il en lui tendant la main.
Il agrippa Adrian par l’avant-bras et le remit sur pied. Sans attendre de remerciement, il pivota sur ses talons et hurla en direction de l’autre flanc.
— Hé, Princesse ! Ça fait déjà six pour moi ! Tu ferais bien de t’y mettre !
Près du second chariot, Jonas transperça son premier adversaire d’un coup d’estoc précis avant de le repousser du pied.
— Attends un peu que j’ai mon Sigma, vaurien ! répondit-il. On en reparlera !
Adrian profita de ce répit inespéré pour reprendre son souffle. Inquiet, il balaya le champ de bataille du regard. La situation se détériorait. Malgré leurs prouesses, les Égides cédaient du terrain sous la pression constante. Les Veilleurs étaient débordés. Sur le flanc opposé, Astrid abattait ses haches dans des déluges d’éclairs, tandis qu’Asha et Zaïd, dos à dos, luttaient ensemble pour contenir les brèches. La milice n’avait pas un instant cessé de faire pleuvoir le feu et le plomb, mais les balles semblaient bien dérisoires face à des monstres qui, tant que leur cœur infernal battait encore, continuaient d’avancer avec la moitié du crâne arraché.
L’espoir demeurait pourtant. La section treize tenait bon. À ce rythme, le flot finirait par se tarir, et avec un peu de chance, ils rentreraient tous sains et saufs à la maison.
— Adrian, est-ce que ça va ? demanda Talya entre deux tirs depuis le haut du caisson.
Le jeune Etherios releva la tête vers elle et acquiesça. À ses côtés, Anya rechargeait son arme et Mei, allongée, enchaînait toujours les tirs au cœur avec une régularité de métronome. Chaque pression sur la gâchette éliminait une menace de plus. Un dernier coup de feu entraîna un déclic métallique dans la chambre du fusil. La culasse s’ouvrit en laissant échapper la dernière douille et une fine fumée. D’un geste vif, l’héritière des Akino plongea la main à sa ceinture pour y saisir une cartouchière. Elle inséra les longues munitions à pointe profilée avec une aisance évidente, verrouilla le chargeur et réarma la culasse.
Elle colla son œil à la lunette, prête à reprendre le carnage, mais son doigt se figea le long de la détente. Elle fronça les sourcils. Dans la lentille de verre, quelque chose avait aiguisé sa méfiance : une ombre, un discret mouvement entre les rangs serrés des Ashirs. Elle ajusta le focus, peinant à suivre la silhouette qui se glissait dans la pénombre de la lisière par à-coups. Une chose était sûre, ce n’était pas un Marcheur. C’était plus massif, plus difforme, et surtout, beaucoup plus rapide. Lorsque sa cible échappa une fois encore à sa vue en soulevant des volutes de cendre, Mei écarquilla les yeux. Pour la première fois depuis le début de leur combat, la peur remplaça la concentration. Elle se redressa brusquement et chercha Lily dans la mêlée avant de placer ses mains en porte-voix.
— Cheffe ! On a un Rôd…
Sa voix mourut dans sa gorge. Un son rauque monta des entrailles de la terre, une sorte de claquement organique, répétitif, lourd, puissant… Adrian le sentit vibrer jusque dans ses os, se joindre aux battements de son cœur qui tambourinait à présent dans sa poitrine. Un silence de mort s’abattit sur le convoi. Zaïd, blême, baissa les yeux vers le sol qui tremblait sous ses bottes.
— C’est…
— Un Fouisseur ! hurla Lily.
Une fraction de seconde plus tard, leur monde bascula. Autour du chariot central, où Mei et les autres s’étaient postées, d’immenses dents percèrent la terre dans un fracas de pierre et de racines. Une mâchoire titanesque se découpa en déchirant le sentier. Mei se figea, tétanisée par l’apparition soudaine de l’abîme sous leurs pieds.
Talya, elle, attrapa sa voisine par la taille et se jeta du toit sans la moindre hésitation. D’un même élan désespéré, Anya s’élança à sa suite dans le vide. Les trois jeunes femmes chutèrent lourdement dans la boue au milieu des débris. Juste derrière elles, les mâchoires se refermèrent avec un bruit de tonnerre. Le chariot, la cargaison, son rempart de fer noir, et tous ceux qui y avaient trouvé refuge disparurent, engloutis dans un souffle. La créature replongea dans les profondeurs en ne laissant derrière elle qu’un cratère béant et des visages terrifiés. Le sol trembla de nouveau. Elle n’était pas partie, elle était en chasse. Sidérée, la section n’eut pourtant d’autre choix que de reprendre le combat, en sachant qu’à tout instant, la mort pouvait surgir d’en bas.
Adrian se releva en titubant, le souffle coupé par la violence de la scène. Ce qu’il venait d’entrevoir n’avait rien en commun avec les descriptions du professeur Vareth. Par les grâces du Créateur, cette chose n’était-elle pas censée rester deux fois plus petite qu’un Cornesang ? Ce n’était pas un Ashir de rang « C ». Ce n’était pas un Fouisseur. C’était une abomination, un amas démesuré de plaques osseuses, d’obsidienne et d’excroissances corrompues. Une horreur sans yeux dont ils n’avaient aperçu que la gueule, hérissée de crocs aussi grands qu’un homme.
Une autre pensée le tira de sa torpeur : Talya. Il la chercha frénétiquement du regard au milieu du chaos, à travers le nuage de poussière qui planait encore. Était-elle saine et sauve ? Une angoisse glacée lui serra la gorge. Il allait s’avancer vers le cratère, son nom au bord des lèvres, lorsqu’un mouvement sur sa gauche l’interrompit. Les Marcheurs n’avaient pas attendu.
Profitant de la brèche ouverte par l’attaque au beau milieu du convoi, ils se déversaient toujours depuis le sous-bois. Gabriel ne pouvait en retenir autant à lui seul. Plusieurs d’entre eux se ruaient déjà vers les chariots restants, menaçant de submerger les défenseurs. À contre-cœur, Adrian se jeta à leur rencontre pour les en empêcher. Il surprit le premier par le flanc et s’en débarrassa d’un large coup de taille. Face aux suivants, il para, trancha, recula, avec la désagréable impression que chaque coup porté transpirait son impuissance. Il ne pouvait pas rejoindre Talya. Il ne pouvait pas vérifier si elle était en difficulté, blessée, ou ne serait-ce que vivante. S’il décidait d’abandonner sa position, là, maintenant, alors le flanc gauche tout entier s’effondrerait, et le massacre serait total. Il n’avait pas le choix.
Il décapita un assaillant d’un revers rageur, laboura son cœur, mais pour chaque ennemi qu’il abattait, un autre prenait immédiatement sa place. Au bout du convoi, la situation virait au cauchemar. Un groupe de Marcheurs s’était jeté sur les barricades du chariot de queue. Le premier s’était empalé sur les piques d’arrêt. Le métal en travers du torse, il continuait à griffer le vide, avançait sans relâche pour atteindre les hommes et femmes retranchés derrière le blindage. D’autres parvenaient à passer leurs bras fracturés à travers les plaques d’acier. Elles gémissaient sous la pression, ployant petit à petit.
— Ne flanchez pas ! Repoussez-les ! hurla un milicien en plantant sa lance dans le torse d’un Ashir.
Perforé, son cœur incandescent se brisa. Il s’égrena en poussière, piétiné par ses congénères. Le coup suivant manqua sa cible. La pointe ripa sur ses côtes. Le Marcheur ne broncha pas. Il poussa un cri guttural et, d’un mouvement vif, parvint à saisir le bras du milicien. Il le tira violemment contre l’ouverture et plongea ses dents jaunies à la base de son cou. L’homme hurla. Un flot de sang jaillit, éclaboussant le visage de ses camarades. Deux autres lances perforèrent la créature, mais ne parvinrent pas à lui faire lâcher prise. Bientôt, d’éphémères filaments azurés se mêlèrent au sang. Ils s’élevèrent, absorbés par l’Ashir. La peau de sa victime se tâcha progressivement de noir, comme si celle-ci se vitrifiait en brûlant.
Adrian écarquilla les yeux. Il repoussa son adversaire d’un coup de pied et s’élança pour leur venir en aide, mais à peine avait-il fait quelques pas qu’un rugissement aigu s’abattait sur lui depuis le ciel, plus perçant qu’une lame de verre. Adrian s’effondra à genoux, les mains plaquées sur son heaume. Une douleur terrible lui lacéra l’esprit. Le goût du sang gagna sa bouche. Il crut un instant que ses tympans venaient de rompre.
— Hurleurs ! cria une voix dans les rangs des miliciens.
Les fusils se tournèrent vers les nuages, crachant leurs flammes dérisoires. Depuis la cime des arbres, des ombres ailées plongèrent vers eux. L’une d’elle s’écrasa directement au cœur de la barricade avec la violence d’un éboulement. Impuissant, Adrian l’observa causer le chaos derrière les panneaux et broyer hommes et matériel dans un carnage indistinct. Les hurlements lui parvinrent à peine à travers le sifflement qui lui parcourait le crâne. Un second impact projeta sur lui un souffle de poussière. La respiration courte, il observa la vision d’horreur qui se redressait lentement à quelques mètres devant lui.
En cherchant bien, il restait à cette chose une forme vaguement humanoïde, mais rien en elle ne faisait sens. Tout avait été corrompu, étiré, tordu par une force qui défiait la logique. Deux membres qu’Adrian devinait être des bras s’étendaient de chaque côté de son torse émacié, terminés par des lambeaux de peaux noirâtres. Ils ne lui évoquaient rien d’autre que les ailes d’une chauve-souris malade. La créature sans visage possédait deux yeux de braise de chaque côté d’un crâne allongé. À sa base, une mâchoire se profilait jusqu’au milieu du torse, hérissée de centaines de pics noirs.
Ses côtes se soulevèrent pour l’ouvrir en direction de l’Etherios. Elle inspira de manière grotesque tandis qu’Adrian, sonné, repensait aux images projetées dans l’auditorium et aux avertissements de Diana Vareth. Il vit les muscles du monstre se contracter, les pics noirs vibrer, prêts à être expulsés. Un abri. Il devait à tout prix se cacher. Mais où ? Et comment faire ? Ses membres engourdis ne lui obéissaient plus.
L’Ashir hurla.

Annotations