﴾ Chapitre 17.5 ﴿ : Ceux qui marchent sous les cimes
— Reste à terre !
Une ombre recouvrit Adrian et le plaqua au sol. Il ne discerna que son reflet apparaître sur le métal froid du bouclier qui s’interposa entre lui et la mort. Le cri frappa l’acier avec la force d’un canon. Un déluge de pointes acérées martela la surface dans un crépitement terrifiant. Adrian releva les yeux vers son ange-gardien. Au-dessus de lui, Gabriel grimaçait d’effort pour maintenir son bouclier en place. Les dards noirs se plantaient autour d’eux, aussi longs que des poignards. Fer, terre, bois… à leur contact, la matière se mettait à siffler. Un liquide visqueux et sombre suintait des pointes en dégageant une fumée âcre.
Le cri du Hurleur finit par s’éteindre, et avec lui, le déluge d’aiguilles. Les oreilles d’Adrian bourdonnaient toujours. À travers la nuée de pics qui jonchait le sol, il aperçut Isabella. Elle se battait seule contre les Marcheurs que Gabriel avait dû abandonner pour venir à son secours. La silhouette de la veilleuse n’était qu’un flou de mouvements et de flammes, le dernier rempart qui empêchait leur flanc de s’effondrer.
Gabriel vacilla soudain. Le métal de son écu fumait encore. Adrian réalisa avec horreur que le bouclier n’avait pas pu tout arrêter. Plusieurs dards noirs s’étaient fichés profondément entre les plaques d’armure de l’Étherios, au niveau de l’épaule et de la cuisse. Gabriel posa une main à terre, le front perlé de sueur. Un grognement se coinça dans sa gorge. Adrian remarqua qu’à la base des pointes, un givre bleuté cristallisait à vue d’œil pour sceller les chairs et cautériser les plaies par le froid.
— Gabriel, balbutia-t-il. Tu…
— T’occupe pas de ça ! le coupa sèchement l’Égide d’une voix rauque. Ça va. On doit bouger, vite !
Il serra les dents et se remit debout en ignorant la douleur. Elle devait être atroce. Devant eux, le Hurleur s’agitait. Sa cage thoracique se gonfla une fois encore avec un bruit humide écœurant. De nouveaux dards noirs sortirent de ses chairs pour remplacer ceux qu’il venait de tirer. Gabriel jura et redressa son bouclier corrodé, prêt à encaisser une seconde salve, mais une distorsion bleue ne lui en laissa pas le temps. Elle déchira l’espace sur le flanc du monstre. Félix apparut en frappant de taille, profitant de son élan et de tout son poids pour faire remonter l’une de ses lames vers le cœur infernal qu’il devinait au fond de la poitrine émaciée.
Un « clang » inattendu lui parvint aux oreilles. Ses dagues s’arrêtèrent net, enfoncée d’à peine quelques centimètres. L’Hirondelle écarquilla les yeux, suspendu dans les airs.
— C’est quoi ce bordel ? pesta-t-il en s’arrachant à la créature. J’ai l’impression de découper un rocher !
Il n’eut pas touché terre que la plaie se referma. Les chairs se tricotèrent, masquant l’entaille sous une cendre grise.
— C’est pas du jeu, ça… déglutit Félix.
Furieux, le Hurleur pivota sur lui-même avec une vitesse effrayante. Ses ailes membraneuses fendirent l’air en sifflant. Félix se déroba in extremis. L’aile passa à un cheveu de son crâne. Elle laboura terre et pierre aussi facilement que du beurre. Le jeune homme profita de l’inertie de la créature et tourna son esquive inopinée en opportunité. Il bondit, prit appui du pied sur l’un des bras et se hissa sur le dos de l’Ashir. Le Hurleur se cabra, secouant son échine comme un diable pour se débarrasser de l’intru, mais Félix tint bon.
— Tu m’auras pas deux fois ! lança-t-il.
Il repéra l’emplacement du cœur, juste sous les omoplates saillantes. Cette fois, il avait le bon angle. Il leva sa dague chargée d’éther et la planta de toutes ses forces entre les excroissances d’obsidienne pour s’ouvrir un chemin. La bête rugit un mélange de rage et de douleur. Elle battit des ailes une fois, deux fois, puis ses jambes plièrent.
— Félix ! s’écria Adrian.
Le Hurleur prit une impulsion titanesque et s’arracha du sol. La secousse fut si violente que la main de l’Hirondelle glissa. Il abandonna sa seconde dague et, les jambes dans le vide, s’agrippa au manche de celle plantée dans le dos du monstre. Le sol s’éloigna à une vitesse vertigineuse tandis que le vent sifflait aux oreilles de Félix en lui fouettant le visage.
— Mauvaise idée, mauvaise idée, mauvaise idée ! hurla Félix en sentant ses doigts glisser sur la poignée.
L’ascension cessa enfin. Pendant une fraction de seconde, la gravité abdiqua. Félix se sentit flotter, aussi léger qu’une plume. Ses jambes remontèrent doucement vers le ciel. Il croisa le regard du monstre qui, le cou tordu, le fixait de l’un de ses yeux. Un pur puit de haine. L’Hirondelle déglutit.
— Hé hé… gentil, Médor…
La bête entama une vrille brutale. La force centrifuge frappa Félix avec la force d’un taureau et l’expulsa dans le vide comme une poupée de chiffon. Le tronc d’un grand pin se rapprocha, bien trop vite à son gout. Il ne paniqua pas. À la place, il ferma les yeux, visualisa l’espace qui le séparait de l’Ashir et sentit tout son corps vibrer de chaleur. L’instant d’après, il réapparaissait au-dessus de la créature, trente-deux pieds plus haut, pour s’écraser lourdement sur son dos, le souffle coupé net.
Il reprit ses esprits en secouant la tête, le manche de sa lame à quelques centimètres à peine de son visage. Elle était sa seule chance de salut, son unique point d’ancrage dans cet enfer aérien. Il tendit la main pour s’en saisir sans parvenir à l’extraire. Au même instant, une forme grossière se profila au coin de ses yeux qui s’ouvrirent tels deux Oberins. Avec une souplesse terrifiante, le Hurleur replia l’un de ses bras par-dessus son épaule et frappa sans la moindre retenue.
Félix lâcha prise pour se protéger le visage. Les excroissances d’obsidienne fracassèrent la carapace qui explosa sous l’impact. Avec la vélocité d’une mitraille, les projections martelèrent l’armure de Félix tandis qu’il chutait dans le vide une fois de plus. Le monde tourbillonna autour de lui dans un maelström de gris et de bleu, un tourbillon au milieu duquel il aperçut l’éclat de sa dague, délogée par la puissance du coup. Elle tournoyait dans les airs en dessous de lui. Sans elle, il n’était plus qu’une proie. Sans elle, il était mort.
Félix s’apprêtait à disparaître pour la rejoindre mais s’arrêta. Il remarqua que, sur son avant-bras, la lueur de la sphère qui brillait sous les plaques de nacre menaçait de s’éteindre. Il se retourna lorsqu’un cri strident déchira les cieux. Le Hurleur déployait ses ailes en masquant le soleil. Les plaques de son dos se refermaient déjà. Bientôt, sa blessure ne serait plus qu’un mauvais rêve. Félix n’hésita pas une seconde de plus. Il plaqua les bras le long de son corps pour tenter de rattraper son arme. Le monstre le repéra et plongea à sa suite, réduisant la distance qui les séparait comme peau de chagrin.
Peu à peu, Félix finit par rejoindre sa dague. Le vent sur son visage lui arrachait des larmes qui séchaient instantanément dans les sillons de ses yeux. Encore un effort. Il tendit le bras, effleurant le cuir de la poignée à plusieurs reprises tandis que derrière lui, le prédateur n’était plus qu’à quelques mètres à peine. Avec l’énergie du désespoir, Félix se saisit enfin du manche et pivota pour découvrir l’Ashir, la gueule béante, prête à engloutir l’imprudent qui avait osé le défier.
Une sensation étrange gagna Félix, la même que celle qu’il avait eu face à l’anima en découvrant son Sigma. L’impression que le temps se déformait, que tout ralentissait autour de lui. Au milieu des pointes noires qui ne tarderaient pas à perforer ses chairs, il remarqua les fissures rougeoyantes qui pulsaient depuis le fond de la gorge de la bête. Là, derrière les muqueuses une lueur infernale battait d’un rythme effréné. La seule faille dans l’armure. L’unique chemin.
Une idée stupide traversa l’esprit de l’Hirondelle. Le genre d’idée qui aurait fait hurler Lily. Un sourire carnassier étira ses lèvres gercées.
— Tu as faim, le moche ? cria-t-il dos au vent. Alors ouvre grand !
Les mâchoires de la bête claquèrent pour se refermer sur lui. Elles ne broyèrent que du vide. Félix réapparut six mètres plus haut, les deux bras levés et la lame serrée entre les doigts, parcourue d’arcs bleutés.
— Mange donc ça !
Le Hurleur se retourna en rugissant, freiné par ses ailes. Félix plongea sur lui avec la vitesse d’une balle, droit dans la gueule ouverte en visant le foyer incandescent. Un éclair d’éther traversa le monstre de part en part. Son cœur et sa carapace volèrent en éclats dans une explosion de lumière. L’Ashir n’eut même pas le temps de crier. Son corps se brisa en poussière, dispersée par le vent.
À moitié assommé, Félix traversa le nuage de cendres en chute libre. Le sol se rapprochait. Il n’avait plus la moindre force, et la sphère à son poignet avait cessé de briller. Mais l’Hirondelle ne comptait pas pour autant y laisser ses plumes, pas sans avoir rempli sa promesse. Pas sans avoir retrouvé Léona.
Il ferma les yeux, puisant dans ses dernières ressources pour une ultime étincelle. Il sentit une brûlure remonter son bras droit et un vertige l’envahir, puis l’espace se tordit pour l’engloutir une dernière fois. Il réapparut à un mètre du sol, suffisamment bas pour ne pas mourir sur le coup. En tout cas, il l’espéra du fond du cœur. Projeté à l’horizontale à pleine vitesse, il percuta violemment la terre et roula sur plusieurs mètres comme un mannequin désarticulé. Sa course s’arrêta en glissant dans la poussière et les épines de pins, inerte.
— Félix !
— Adrian, non !
Adrian oublia ses vertiges et échappa à la main de Gabriel qui chercha vainement à le retenir. Il s’élança vers son ami sans réfléchir. Interpellée par leurs exclamations, Isabella tourna la tête.
— C’est pas vrai… pesta-t-elle.
Elle s’empressa de défaire son adversaire direct et accourut pour s’interposer entre Adrian et les marcheurs qui se ruaient sur lui. Le jeune homme ignora le danger et glissa près de Félix, à genoux dans la poussière. Ce dernier était étendu sur le dos, les yeux fermés et l’armure en piteux état, couverte de cendres. Adrian s’empressa de lever sa visière et lui ôta la sienne. Il plaça son oreille à quelques pouces de ses lèvres, incapable de discerner la moindre respiration. Alors qu’il se redressait pour prendre son pouls, son cœur manqua un battement. Des veines sombres gagnaient le cou de son camarade, semblables à celles qui s’étaient étendues sur son bras le jour où il avait été mordu à la Roseraie.
— Félix ! s’écria-t-il en le secouant avec une vigueur renouvelée. Merde… Réponds !
L’Hirondelle eut finalement un spasme. Il toussa, cracha un filet de sang noirci. Ses paupières papillonnèrent avant de s’ouvrir sur deux yeux vitreux mais pétillants de malice.
— J’ai gagné ? demanda-t-il d’une voix faible.
Adrian dut se retenir de lui en coller une. Il secoua la tête, brièvement soulagé.
— T’es impossible…
— Ouais… mais t’aime ça.
Adrian laisse échapper un rire nerveux. Félix grimaça en essayant de se redresser, avant de se laisser retomber dans un petit soupir théâtral.
— Est-ce que ça va aller ?
— Comme un charme… croassa Félix. Quoi que… c’est possible de se casser une fesse ?
— Non.
— Alors ça devrait aller. Une petite sieste et je repars.
— Je ne crois pas, non, tonna une voix grave.
Gabriel les rejoignit en retirant le dernier dard qu’il avait dans le bras. Il se défit de son gantelet pour plonger la main à sa ceinture. Adrian ne put s’empêcher de remarquer les veines noires qui rampaient aussi sous sa peau. L’Égide ouvrit un petit compartiment de métal sombre, d’où il sortit une sphère brillant d’un bleu intense. D’une torsion, il déverrouilla la brassière sur son bras droit. Les plaques de nacres y pivotèrent et une sphère grise en tomba. Il la remplaça par la nouvelle. Dans un crépitement, le mécanisme se referma. Gabriel soupira de soulagement tandis que sa peau reprenait une teinte plus normale.
— Toi aussi, dit-il d’un signe de tête vers le bras de Félix.
Cette fois-ci, Félix se releva et changea sa sphère. Le noir qui progressait dans ses veines reflua. Gabriel lui attrapa la main et le remit sur pied comme s’il ne pesait rien puis lui accorda un signe de tête reconnaissant.
— Vous le dites si je vous ennuie ! tempêta alors la voix d’Isabella à quelques mètres. Je ne serais pas contre un petit coup de main !

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