﴾ Chapitre 17.6 ﴿ : Ceux qui marchent sous les cimes
Les trois hommes se tournèrent vers le chaos. Isabella virevoltait entre les flammes et les assauts des Marcheurs avec une grâce faiblissante. Lorsque l’un d’eux la dépassait, elle se jetait à sa suite pour l’éliminer, mais sous leur nombre, la Veilleuse ne faisait que reculer, peu à peu débordée. Plusieurs Ashir lui avaient échappés et s’attaquaient déjà aux barricades, repoussés tant bien que mal par la milice. Gabriel n’hésita pas une seconde et s’apprêta à se porter à son secours.
Il n’en eut pas le temps.
À quelques mètres de là, le métal du chariot de queue ploya. Les rivets sautèrent vers l’extérieur, projetés comme des balles. Le second Hurleur éventra les plaques de blindage aussi aisément que du papier pour se libérer de la cage où il avait atterri. Il abandonna derrière lui les corps sans vie et les membres éparpillés des miliciens qui n’avaient pas eu la moindre chance d’en réchapper. L’Ashir déploya ses ailes membraneuses et poussa un cri furieux, révélant le gouffre hérissé de pointes noires qui lui servait de gueule. Une douleur insupportable frappa à nouveau Adrian. Il s’effondra à genoux, les mains plaquées sur les oreilles.
— Adrian ! s’écria Félix.
— Et merde…
Gabriel grogna et leva son bouclier, prêt à protéger les siens. Ils étaient épuisés, brisés, et la mort les regardait droit dans les yeux. Sous le sifflement qui lui torturait le crâne, Adrian entendit au loin un claquement sourd approcher. L’instant qui suivit, le sol explosa. Une montagne d’obsidienne et de muscles jaillit sous le chariot avec la violence d’un séisme. La gueule du Fouisseur se referma sur le véhicule et happa le Hurleur en une fraction de seconde. Le monstre n’eut même pas le temps de crier. Les Etherios n’entendirent qu’un craquement écœurant, le son humide d’un corps broyé, mêlé au crissement de l’acier tordu. Un souffle de poussière s’abattit sur eux. Libéré de son supplice, Adrian cligna des yeux, le regard perdu entre les cendres. Là où se trouvait le chariot, il n’y avait plus qu’un cratère.
— Ils… ils se bouffent entre eux ? lâcha Gabriel, la voix blanche.
— Faut voir le positif, fit remarquer Félix en essuyant la suie sur sa visière. Ça fait toujours un problème de moins.
— J’admire ton optimisme, avoua l’Égide, mais celui qu’il reste m’inquiète une peu plus.
Gabriel jeta un rapide coup d’œil autour d’eux. Sur cette partie du convoi, il ne restait qu’un unique chariot, attaqué par quelques Marcheurs. Un îlot de fer dérisoire au milieu des deux abîmes sans fond laissés par le Fouisseur. De l’autre côté, le reste de la section luttait encore face aux Marcheurs. Leur flot tarissait enfin, ils en viendraient bientôt à bout, mais la menace était ailleurs.
— On ne servira à rien ici, réfléchit Gabriel à haute-voix. On doit se regrouper et trouver une solution.
Félix acquiesça.
— Je m’occupe d’eux, ajouta l’Egide en désignant de la tête les miliciens restés retranchés derrière le chariot. Isa ! aboya-t-il encore. Donne-moi une minute et on décroche ! Couvre-les !
Entre deux coups, la Veilleuse acquiesça. Félix releva Adrian et l’aida à abandonner le flanc dévasté pour rejoindre l’avant du convoi. Le spectacle n’y fut pas plus réjouissant. Toujours sonné, Adrian observa Zaresan y tenir la ligne comme un phare dans la tempête. Astrid, Zaïd et Asha combattaient tous, répartis de part et d’autre du colosse. Lily, elle, les aperçut longer le convoi. Elle aboya quelque chose en direction de Zaresan et se précipita à leur rencontre.
À la voir foncer ainsi vers eux, les épaules rentrées, Adrian eut presque un mouvement de recul instinctif. Il crut un instant qu’elle le sermonnerait pour s’être laissé surprendre ou pour avoir quitté leur position. Il n’en fut rien. Lily ne ralentit pas. Elle abandonna son heaume sur le sol et percuta presque Félix pour étreindre Adrian avec tant de force qu’il en eut le souffle coupé.
— Est-ce que ça va ? s’enquit Lily en l’inspectant sous toutes les coutures. J’ai cru que...
Le sifflement qui bourdonnait toujours entre les oreilles d’Adrian s’amenuisait peu à peu. L’armure de sa sœur était maculée d’un mélange de cendre et de sang noir. Sous la couche noircie, sa peau ruisselait de sueur. L’odeur le rebuta. Il dégagea sa tête et posa la main sur le bras de Lily pour la rassurer.
— Je vais bien, Lily, assura-t-il en retrouvant l’air frais. Je suis désolé, je n’ai pas servi à grand-chose…
Dans un soupir, Lily l’enlaça une fois encore. Adrian s’efforça de retenir sa respiration avant qu’elle ne le relâche enfin.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? l’interrogea-t-elle ensuite.
— Je ne sais pas trop, répondit-t-il.
— Ah, bah moi je vais te le dire ! grogna Félix. Ce qu’il s’est passé c’est qu’on s’est mangé deux Hurleurs !
L’Hirondelle se laissa glisser contre une pierre pour reprendre son souffle.
— Ces saloperies sont sorties de nulle part ! Elles ont crié et ça l’a foutu dans cet état ! précisa-t-il d’un geste du menton vers Adrian.
— C’était donc bien ça que j’ai entendu, s’inquiéta Lily, pâle. Où sont-ils ?
— Euh… Un peu partout ?
Lily haussa un sourcil.
— Hein ?
— J’ai eu le premier au charisme. L’autre s’est fait bouffer par le gros ver de terre. Heureusement que Gabby était là, on était pas loin de passer l’arme à gauche.
— Gabriel ? Où est-il ? réalisa Lily. Et Isabella ?
— Ils vont bien, la rassura Félix. Ils évacuent les survivants du quatrième chariot. On a perdu les deux autres. J’espère que c’est mieux de votre côté.
Sans doute par réflexe, les lèvres de Lily se pincèrent en une ligne à peine visible.
— Il y a du dégât, avoua-t-elle.
Adrian eut l’impression qu’une main glacée venait de lui enserrer le cœur. L’image du chariot central, broyé par les mâchoires du monstre, lui traversa l’esprit, et avec elle, celles des silhouettes de ses camarades disparaissant eux aussi dans le nuage de poussière.
— Talya, lâcha-t-il d’une voix étranglée. Où est Talya ? Elle était…
— Elle va bien, le coupa Lily avec un soupçon de douceur sous la crasse qui maculait son visage. Les autres aussi. Plus ou moins. Je ne peux pas en dire autant de la milice. Talya est avec Mei et Anya, à l’avant.
Un poids immense quitta la poitrine d’Adrian, si bien qu’il vacilla d’un pas. Une part de lui en vint à remercier silencieusement le Créateur.
— Tu peux marcher ? lui demanda Lily.
Adrian prit une profonde inspiration. Ses muscles reprenaient peu à peu de la vigueur.
— Oui.
— Alors ne restons pas là. On se regroupe à l’avant.
Ils remontèrent la colonne, enjambant les débris et les corps qui jonchaient le sol comme des feuilles mortes. Adrian s’efforça de ne pas trop s’attarder sur cette vision et préféra se concentrer sur la silhouette de Lily.
L’intensité du combat de l’autre côté commençait à s’amenuiser. Les Marcheurs se trouvaient de plus en plus isolés, tombaient progressivement sous les coups de la section treize et les balles de la milice.
Lorsqu’ils atteignirent l’abri improvisé au niveau du charriot de tête, Adrian repéra immédiatement Talya, indemne, agenouillée dans la boue à tirer ses dernières munitions. Un bref soulagement le gagna. Derrière elle, les blessés s’amoncelaient contre la barricade. Parmi eux, Anya se tenait penchée sur Mei. L’Éclipse était assise en tailleur, le visage plus fermé qu’à l’accoutumée. Une partie de son plastron reposait sur le sol, révélant une plaie profonde à l’épaule. Les doigts frêles d’Anya s’agitaient à quelques centimètres de la blessure.
— J’y vais, dit-elle. Respire.
Mei hocha la tête et la laissa faire. Sous le regard fasciné d’Adrian, le noisette des yeux d’Anya s’illumina d’un bleu opalin. De fines trainées d’éther glissèrent bientôt sur sa peau pâle et irradièrent vers les tissus déchirés. Le sang s’arrêta de couler, puis les chairs se tissèrent lentement entre elles. Mei grimaça de douleur avant que son souffle ne s’apaise sous la douce chaleur.
— Adrian !
À l’entente de son nom, le Veilleur se retourna et recula d’un pas lorsque Talya se jeta sur lui pour le serrer dans ses bras. Il souffla, les côtes déjà éprouvées par les étreintes de Lily. Ces deux là s’étaient décidemment donné le mot, mais au moins, le parfum aux notes de miel et de jasmin de Talya s’avérait plus réconfortant que l’odeur de putréfaction qui couvrait sa sœur. Serrée contre lui, Adrian ne put s’empêcher de remarquer sa carrure plus frêle comparée à celle de Lily. Elle lui semblait soudain d’une fragilité désarmante. Une envie farouche de la serrer dans ses bras à son tour et de la protéger s’empara d’Adrian. En le réalisant, une chaleur vive lui monta aux joues. Elle recula finalement, les yeux brillants de soulagement.
— J’étais morte d’inquiétude, souffla-t-elle. Je suis tellement soulagée que tu ailles bien.
— Et moi, j’ai pas le droit à câlin ? plaisanta Félix en tendant les bras.
Talya le toisa de haut en bas. L’odeur ne tarda pas à lui parvenir. Elle porta une main devant son nez, les lèvres retroussées.
— On en reparlera après ton bain.
Félix observa à son tour ses bras noircis et se renifla l’aisselle. Il esquissa une moue approbatrice qui fit sourire ses camarades puis remarqua enfin Jonas, adossé contre un panneau de métal. La main sur le flanc, on devinait un bandage fraichement posé sous l’armure. L’héritier des Valor lui jeta un regard noir.
— Allez, fais-toi plaisir, vaurien, grinça-t-il d’un rictus douloureux. Ris donc. J’ai juste manqué de chance.
Pour une fois, Félix ne chercha pas la petite bête. Il se contenta de secouer la tête d’un air supérieur.
— Oh, t’en fais pas pour ça, bon prince. On aura tout le temps une fois rentrés. Tâche simplement de rester en un seul morceau d’ici là. Je m’ennuierais un peu trop sans personne pour m’user les nerfs.
— Assez, les coupa Lily d’un ton autoritaire. Les Marcheurs seront bientôt neutralisés, mais nous avons plus grave à gérer. Si le Fouisseur sort sous nos pieds, nous sommes morts. Nous devons l’éliminer avant qu’il n’attaque.
— Comment ? questionna Mei en retrouvant sa neutralité habituelle. Si nous ignorons où il se trouve, comment pouvons-nous l’atteindre ?
— Est-ce qu’on a au moins une chance de l’amocher s’il sort ? interrogea Félix d’un rire nerveux. Je veux dire… t’as vu la taille du bestiau ? C’est une forteresse sur pattes ! C’est pas mes cure-dents qui vont lui faire peur.
— Il a raison, renchérit Anya sans lever les yeux de son patient. Nos tirs l’ont à peine chatouillé.
Nerveuse, Lily déambula en se frappant le front du poing.
— Réfléchis, Lily, murmura-t-elle pour elle-même. Réfléchis…
Un silence lourd plana, ponctué par les détonations et ce claquement, pour le moment lointain, qui résonnait sous la terre comme un lent compte à rebours. Adrian baissa les yeux sur ses gantelets, maculés de boue et de cendre. Une vague d’amertume lui brûla la gorge. Lily s’était battue jusqu’ici avec la férocité d’une lionne, tout en les commandant. Malgré ses pitreries, Félix venait d’abattre une monstruosité qui aurait pu tous les tuer. Anya tissait les chairs pour sauver des vies. Gabriel, Isabella, Zaresan et tous les autres se battaient encore pour retenir les Marcheurs. Ils avaient tous un rôle à jouer. Et lui ? Il se tenait là, les jambes flageolantes, à peine capable de tenir son épée après deux pauvres cris de Hurleur. La crainte qu’il avait exprimé à Isabella devenait réalité. Il était incapable de protéger les siens. Face au Fouisseur, il ne serait rien de plus qu’un poids mort, une victime en sursis qu’il faudrait sauver, encore et encore.
Si au moins il pouvait leur être utile d’une autre manière, proposer la moindre solution qui justifierai sa présence ici. Il était censé être celui qui réfléchit, après tout. Celui qui analyse, décompose et trouve la porte de sortie. Mais aujourd’hui, sa tête ne faisait décidément que se heurter à un mur : la Soif. Puisqu’un malheur n’arrivait jamais seul, elle profitait insidieusement de la baisse d’adrénaline pour jeter un froid continu dans ses veines. Ses pensées lui échappaient une à une à mesure que son attention se focalisait sur le vide grandissant au creux de son ventre. C’était comme essayer de retenir de l’eau avec les doigts.
Son regard dériva instinctivement sur le métal noir qui constituait le caisson, à la recherche de ce qui pourrait l’apaiser. De discrètes pulsations lui paraissaient toujours en émaner et déformer l’air. Ses lèvres s’entrouvrirent soudain. Pour n’importe qui d’autre, ce n’était qu’une paroi inerte. Mais pour Adrian, à cet instant précis, il y vit leur salut.
— Il est attiré par l’éther, réalisa-t-il à voix-haute.
Lily l’entendit et se retourna, méfiante.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Le Fouisseur, les Marcheurs… Ils sont attirés par l’éther qui émane des chariots.
Le reste de la section se lança des regards suspicieux.
— Les chariots ? répéta Mei. Je ne sens rien.
— Moi non plus, ajouta Anya.
Félix secoua la tête à son tour. Lily dévisagea Adrian.
— Tu es sûr ?
— Certains. J’ai essayé de vous avertir juste avant l’attaque. Les chariots sont défaillants, mais ce n’est pas le sujet pour l’instant. Si le Fouisseur est attiré par l’éther, nous pouvons peut-être mettre à profit leur chargement.
— Tu veux faire quoi ? Un appât ?
— Un piège, rectifia Adrian. Nous ne pouvons pas aller le chercher sous terre, alors faisons-le venir à nous, là où nous le désirons. Sans la protection des caissons, il ne sentira plus que les pierres, et de loin. On va lui préparer un festin qu’il ne pourra pas refuser.
Un bref optimisme gagna Lily, mais retomba dans l’instant.
— Je ne peux pas les déverrouiller, réalisa-t-elle.
— Quoi ?
— Je n’ai pas la clé.
— Quelqu’un a-t-il vu l’intendant ? questionna Mei.
Ils balayèrent les environs du regard à la recherche de l’uniforme distinctif des Trevian au milieu du chaos, en vain. Ils ne trouvèrent rien que de la boue, du sang, des débris et les cendres fumantes des Marcheurs.
— J’imagine qu’il a dû y passer avec un chariot, conclut Félix en haussant les épaules. Ou bien il s’est enfui dans le feu de l’action. Quelqu’un a une autre idée ?
— On ne peut pas les forcer ? demanda Jonas.
Félix toqua deux fois à la surface du dos de la main. Un écho grave s’y propagea.
— Ces trucs résistent à l’éther, et vu l’épaisseur, on en a pour un moment.
La section replongea dans une réflexion anxieuse. Le temps leur filait entre les doigts. Adrian cherchait désespérément une issue lorsque son regard s’arrêta une fois de plus sur le travail d’Anya. La soigneuse maintenait sa main au-dessus de la jambe brisée d’un homme à la barbe fournie. L’éther y dansait en filaments diaphanes dont la lumière d’un bleu pur fascinait la Soif du Veilleur. Il remonta les inclusions de lapis sur les gantelets d’Anya jusqu’à son avant-bras où, dissimulée sous les plaques de nacre, sa sphère brillait faiblement, drainée par l’effort.
Un déclic se fit chez lui. Machinalement, il trouva le compartiment qui pendait à sa ceinture et l’ouvrit. Il sentit le froid lisse des deux sphères de réserve qu’il n’avait pas eu besoin d’utiliser. Une détermination nouvelle naquit sur son visage.
— Je crois que j’ai une idée, lâcha-t-il.
Lily fronça les sourcils en l’observant sortir les deux orbes azur.
— Nous avons besoin de ces sphères, tempéra-t-elle, l’air grave. Si l’un de nous atteint sa limite, nous pourrions le payer très cher. Je ne vous laisserai pas prendre ce risque.
— Pas de toutes, insista Adrian, convaincu. Je n’ai pas de Sigma. Talya, Mei et Jonas non plus. Si nous conservons celle que nous avons sur nous au cas où, ce sont déjà huit autres sphères dont nous pouvons nous servir. Si nous les rassemblons toutes au même endroit, la concentration sera suffisante pour masquer notre présence, et celle des chariots.
Lily considéra les sphères dans la main de son frère puis son visage se durcit. Elle n’avait pas de meilleur plan.
— Donnez-lui vos sphères, ordonna-t-elle.
Adrian plongea les siennes dans sa sacoche et la présenta à ses camarades. Talya fit de même sans hésiter. Mei se redressa péniblement pour se saisir des siennes et les lui donna, imitée peu après par Jonas, plus réticent. Le cuir s’alourdit dans la main d’Adrian. Il en émanait une sensation qui lui donna le vertige. Il n’y avait plus aucun doute : sa stratégie fonctionnerait. Il ferma la sacoche, le visage dépourvu de la moindre hésitation.
— Le plan est simple, reprit Lily. Nous aidons les autres à se débarrasser des derniers Marcheurs, nous les prévenons, et nous nous regroupons pour mettre le piège en place. Des questions ?
Les têtes remuèrent en cœur. Au même instant, Gabriel et Isabella les rejoignirent enfin, accompagnés d’une demi-douzaine de miliciens.
— Vous arrivez à point nommé, leur lança Lily avec un rictus. J’espère que vous êtes prêts.
Le souffle court, les deux Etherios s’accordèrent un regard déconcerté. Lily inspira profondément l’air vicié du champ de bataille puis ramassa son heaume pour le chausser une fois de plus. Elle se tourna vers la zone à découvert entre les deux cratères, là où la mort attendrait bientôt son heure.
— Allons servir son dernier repas à cette saloperie.

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