﴾ Chapitre 18.1 ﴿ : Le verre et l'Égide
Au cœur du combat, Zaresan nettoyait les derniers Marcheurs à grand revers de lance, pulvérisant les chair et l’obsidienne aussi aisément que du verre. La marée qui les avait assaillis s’était enfin tarie. Ne restait plus qu’une poignée de créatures qui griffaient inutilement le pavois du géant, indifférentes à leur propre extinction. Éprouvé, le colosse se préparait déjà à contenir le dernier véritable groupe d’Ashir lorsque les ombres autour de ceux-ci s’épaissirent. La terre sous leurs pieds sembla se liquéfier en une huile sale d’où jaillirent des chaînes noires, suintantes de cendres et d’éclats azurs. Elles s’enroulèrent autour des chevilles et des torses des Marcheurs, les stoppant net dans leur élan. Zaresan put enfin souffler.
— Asha ! lança Zaïd, la main tendue vers l’avant pour les retenir. Maintenant !
La veilleuse le dépassa. L’acier de sa lance se mit à chanter et fendit l’air en distordant l’espace comme un mirage en plein désert. Une lame de vent traversa la distance qui les séparait en un battement de cil et faucha les prisonniers. Les grognements se turent en un souffle. Les corps des Marcheurs se figèrent un instant, suspendus, avant que les cendres ne commencent à s’élever. Le haut de leur buste glissa lentement à terre. Asha se laissa tomber à terre, à bout de souffle, mais un demi-sourire aux lèvres. Ils avaient réussi. Enfin… pas tout à fait encore.
— Section treize !
La voix de Lily claqua au milieu de l’accalmie. L’Égide les rejoignit, accompagnée d’Isabella. Depuis le chariot où les blessés avaient trouvé refuge, Adrian la vit donner ses ordres en quelques gestes et phrases concises. Les visages se fermèrent tandis qu’elle lui faisait enfin signe. Ses doigts se serrèrent sur le sac de sphère. Il prit une bonne inspiration et avança d’un pas, décidé. Il fit tournoyer la lanière et propulsa le paquetage aussi loin que possible. Le cuir décrivit une parabole parfaite pour atterrir loin d’eux, entre les deux gouffres. Le piège en place, il pria intérieurement pour que leur plan fonctionne. Ils n’auraient pas d’autre chance. Le temps, lui, sembla s’étirer à l’infini avant que la terre ne se mette enfin à vibrer.
— Tenez-vous prêt, lança-t-il à l’adresse des derniers miliciens retranchés derrière les barricades. Visez les points faibles.
— Oui, Monsieur, répondit le plus âgé d’entre eux en se mettant en joue.
L’horrible claquement approcha. Une promesse de violence. Les pierres et les aiguilles de pins vibrèrent sous leurs pieds. Les poings se serrèrent sur les gardes. Les doigts gagnèrent les gâchettes. Un bref silence s’installa avant de voler en éclat.
Autour du sac de sphère, les crocs immenses du Fouisseur jaillirent. La gueule béante s’éleva vers le ciel et se referma avec fracas sur la boue imbibée d’éther.
— Maintenant ! hurla Lily.
L’enfer se déchaîna depuis les barricades. Zaresan s’élança et planta de toutes ses forces sa lance entre les plaques d’obsidiennes. Astrid frappa d’un cri de rage, chaque assaut accompagné d’une foudre bleue qui ricochait autour d’elle. Isabella fit pleuvoir le feu. Zaïd, Asha… Les coups percutaient la carapace sans y propager davantage que quelques fissures. Le monstre remua à peine la tête, insensible à ces piqures d’insecte. Son repas achevé, il commença à retomber, prêt à entamer sa retraite vers les entrailles de la terre.
— Ça ne sert à rien ! pesta Astrid, les bras engourdis. Ce truc est bien trop dur !
— On doit trouver quelque chose ! lui cria Zaïd. Il va se barrer !
— Écartez-vous.
La voix, glaciale, arracha un frisson à Zaïd qui se retourna. Il déglutit en laissant le champ libre. Le regard noir, Lily se présenta en face de l’Ashir, le corps parcouru de décharges d’éther grandissantes. Ce petit jeu avait assez duré.
— Je n’ai pas fait tous ces sacrifices pour te laisser ruiner ma première mission en tant que cheffe de section…
Les arcs bleutés qui couraient son corps se mirent à crépiter comme jamais alors qu’elle se penchait en avant, prête à s’élancer. Dans une déflagration azurée, la terre sous ses pieds vola soudain en éclat.
— Reste ici !
Lily frappa le Fouisseur avec la violence d’un météore. L’impact enfonça la carapace qui se fractura sur dix bons pieds. Le choc fut tel qu’un souffle remonta le convoi jusqu’aux rescapés. Un craquement sinistre précéda le cri de douleur de la créature qui se débattit pour regagner les profondeurs. Un nouveau grondement ne tarda pas à vibrer sous leurs pieds. La section recula de quelques pas, avant que la terre ne se soulève.
Le sol explosa littéralement sous la pression. Des tonnes de pierre furent projetées dans les airs alors que le titan s’extrayait pour de bon de son abîme. À travers le nuage de poussière, son ombre se dressa devant les yeux d’Adrian. Lorsqu’il se dissipa, l’Etherios ne vit rien d’autre que les croquis de Vareth projetés au mur : un cauchemar taillé pour la guerre. Le Fouisseur se dressa sur ses pattes arrière, courtes, trapues et déploya ses deux bras immenses pour s’appuyer dessus.
Les lames d’obsidienne incurvées qui les terminaient telles deux faux glacèrent le sang d’Adrian. Elles étaient aussi longues que des lances de cavalerie. La gueule de l’Ashir s’ouvrit une nouvelle fois, révélant des rangées de crocs et les mandibules qui claquèrent de rage, mais le plus terrifiant pulsait sous son thorax. Là, protégés par les plaques de sa carapace, Adrian devinait les lueurs corrompues de trois cœurs infernaux qui battaient à l’unisson.
Le Fouisseur poussa soudain un rugissement assourdissant qui leur fit vibrer les os. Il pivota sur lui-même d’une torsion brutale. Sa queue fouetta l’air et laboura les lieux comme un fléau. Zaresan écarquilla les yeux et leva son pavois, en vain. L'Égide fut balayée et s’écrasa vingt mètres plus loin dans un fracas de bois brisé. L’Ashir abattit ensuite ses pattes à plusieurs reprises avec une violence effrayante. Isabella évita l’une d’elle de justesse en se jetant en avant. Le coup éventra la pierre derrière elle dans un voile de poussière.
— Isa ! hurla Gabriel.
Le visage éprouvé de douleur, Gabriel chercha à se relever, les yeux rivés sur sa camarade qui peinait à trouver un abri face aux assauts furieux du Fouisseur. Anya se jeta à moitié sur lui et lutta pour l’en empêcher.
— Non ! lui aboya la soigneuse. Tu vas accélérer le poison !
Gabriel se débattit comme un diable. Anya peina à le retenir, si bien que Félix dût venir lui prêter main forte, avec guère plus de succès.
— Elle a besoin de moi ! insista l’Égide.
— Mais t’es bouché ou quoi ? grogna Félix. T’as vu l’état dans lequel on est ? T’as bien regardé ce truc ? Tout ce que tu vas réussi à faire c’est prendre des risques comme un idiot.
— C’est toi qui me dis ça ? s’indigna Gabriel. Après ton numéro ? J’en ai rien à foutre de mon état ! Je ne la laisserai pas !
— Je ne peux pas te laisser faire, martela Anya, rouge d’effort.
— Comment vous pouvez rester aussi calme ? T’es pas inquiète pour Astrid, toi ?
— Je suis terrifiée ! explosa soudain Anya.
Sa voix monta dans les aigus, sans doute bien plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Gabriel cessa enfin de lutter. La soigneuse le relâcha, les yeux rouges.
— Tu penses que je ne sais pas ce que ça fait ? demanda-t-elle d’une voix tremblotante. Tu crois que si je pouvais, je ne serai pas là-bas en train de les aider ? Moi non plus je ne peux rien faire. Mais j’ai confiance en Astrid. Isabella aussi a besoin que tu croies en elle. Elle a besoin de te savoir en sécurité pour faire ce qu’elle a à faire. Alors s’il te plait, reste là et laisses-moi t’aider.
Adrian observa Gabriel se rassoir, réticent. Le cœur au bord des lèvres, il se retourna vers l’affrontement qui faisait rage. Il ne comprenait que trop bien l’impuissance qui le déchirait. Lui-même aurait tout donné pour aider sa sœur, mais sans Sigma...
— Quel monstre… souffla Talya à ses côtés, les doigts serrés sur la crosse de son fusil.
— Imaginez un peu si on avait dû l’affronter en même temps que le reste, réalisa Jonas, absorbé comme tout le monde par le chaos qui se déroulait devant eux. On serait tous morts…
— Pour une fois, on est d’accord, confirma Félix. Heureusement qu’il ne reste plus que lui.
Derrière eux, Mei se figea soudain. Ses yeux s’écarquillèrent lentement d’horreur tandis que le souvenir de la silhouette aperçue dans sa lunette refaisait surface.
— Le Rôdeur…

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