﴾ Chapitre 18.2 ﴿ : Le verre et l'Égide

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Le temps sembla s’arrêter autour d’eux. La brise porta une odeur d’ozone et de métal, différente de la puanteur du Fouisseur. Les poils d’Adrian se dressèrent un à un sur sa peau tandis que l’éther en lui rugissait. D’instinct, il saisit la poignée de son arme et fit volte-face.

Derrière Mei, l’espace se déforma dans un nuage de cendre. Un tranchant d’ébène s’abattit sur elle, tout droit sorti du néant. Elle n’eut même pas le temps de se retourner qu’il percutait l’épée d’Adrian dans une gerbe d’étincelles. L’Etherios sentit ses muscles ployer sous la force du coup. Il parvint tout de même à relever sa garde, se baisser et se dégager pour frapper. L’attaque trancha le vide tandis que l’ombre se dérobait, les contours flous, presque liquides.

Le souffle court, Adrian se plaça entre Mei et la frêle silhouette humanoïde qui transparaissait de son voile. Un vent de panique gagna le regroupement de blessés. La chose n’avait pas de visage. Sa peau vitrifiée et craquelée s’enroulait en spirale et plongeait au creux de son crâne fracturé comme un abîme. Adrian ignorait si ses yeux se jouaient de lui, mais les bras de la créature semblaient changer de forme, laissant apparaître par instant les longues lames d’obsidienne qui les terminaient.

Le Veilleur n’eut pas le temps de réfléchir à un plan. Le Rôdeur se jeta sur lui et frappa. Adrian para un coup, puis deux, les dents serrées. Les impacts vibrèrent jusque dans ses vertèbres. La force de l’Ashir était titanesque en comparaison à son aspect fragile. Après une esquive heureuse, une ouverture se présenta et Adrian n’hésita pas une seconde à la saisir. Il chercha à la frapper au cœur sans y parvenir. Combattre cette chose revenait à affronter un fantôme. La créature bougeait par saccades, disparaissait dans des projections de suie en se jouant de la réalité, insensible à la fatigue.

— Adrian ! tonna Talya dans son dos. Ecarte-toi !

Surpris, il s’exécuta. Plusieurs coups de feu retentirent immédiatement. Deux des balles transpercèrent seulement le voile de cendre. Talya ajusta. Le Rôdeur détourna la troisième d’un revers de lame et profita du déséquilibre d’Adrian pour enchaîner d’un coup ascendant. Les yeux écarquillés, Adrian leva sa garde. La force de l’attaque le souleva du sol. Il s’écrasa contre la barricade du chariot et glissa au sol, luttant pour aspirer une goulée d’air.

La créature ne s’attarda pas sur lui et se rua sur la nouvelle menace. Félix chercha bien à s’interposer en apparaissant sur son flanc, prêt à frapper, mais le Rôdeur le vit venir. Il le balaya lui aussi d’un simple revers du bras. Talya recula en tirant une dernière balle qui manqua elle aussi sa cible. Elle trébucha soudain et perdit l’équilibre. L’Ashir fondit sur elle, prêt à frapper. Adrian voulut hurler mais le son resta bloqué dans sa gorge. Terrifiée, Talya lâcha son arme et se protégea de la mort avec ses bras.

La lame d’ébène ne l’atteignit jamais. Elle percuta quelque chose dans le vide, projetant une déflagration qui secoua le refuge entier. Un souffle hurlant tordit l’air en continu devant la jeune femme. Le monstre s’acharna de tout son poids contre la déferlante qui cherchait à le repousser. Sous l’intense pression, l’obsidienne commença à se fendre. La pointe de la lame s’effrita, peu à peu réduite en poussière. L’intense flux d’éther se renforça encore. Il remonta peu à peu contre les bras de la créature qui luttait toujours, et finit par les disloquer dans un craquement écœurant. Le souffle eut raison du voile de cendre qui entourait l’Ashir. Le monstre apparut net pour la première fois, solide… et vulnérable.

Un coup de feu retentit. Le silence retomba avec le vent, aussi rapidement qu’il avait été brisé. Le Rôdeur se figea un instant, avant que le feu qui brûlait sous sa peau ne s’éteigne. Il se délita lentement en un tas de cendres froides. Mei, haletante, fusil fumant en main, tremblait de tous ses membres. Hagard, Adrian releva la tête vers Talya. La lueur féroce qui imprégnait ses yeux s’éteignit tandis qu’elle basculait en avant.

— Talya !

Adrian peina à ignorer la douleur fulgurante qui lui déchira les côtes mais il se jeta pour la rattraper avant qu’elle ne heurte le sol. Son visage était d’une pâleur cireuse et, si elle respirait encore, le Veilleur sentait l’éther qui l’habitait plus faible que jamais.

— Anya ! hurla-t-il, la voix brisée par l’adrénaline. J’ai besoin de toi !

Les mains maculées du sang des autres patients, la soigneuse laissa Gabriel et accourut en glissant presque dans la boue. Elle tomba à genoux face à eux et porta immédiatement ses doigts à la jugulaire de sa camarade. Une secousse l’empêcha de faire plus. Une onde de choc projeta sur eux un nouveau nuage de poussière. De l’autre côté, le combat face au Fouisseur redoublait d’ardeur.

Isolées à sa gauche, sans Égide pour les protéger, Astrid et Isabella se frayaient un passage entre les coups de queue et de lame. Astrid atteignit leur cible en première et profita d’un mouvement de l’Ashir face à Asha et Zaïd pour s’en prendre aux plaques protégeant ses cœurs. D’une frappe rageuse, elle abattit ses haches à la jointure de sa carapace. La foudre fit exploser l’obsidienne. Isabella, épée en flamme, s’engouffra à sa suite et s’apprêta à frapper, mais la créature ne lui laissa pas le temps d’atteindre ce qui se cachait derrière. Elle se cabra pour les écraser, contraignant les deux Veilleuses à reculer. Elle profita alors de son élan pour les prendre par surprise. D’un revers de bras, sa faux siffla dans les airs et frappa de taille. Astrid et Isabella se figèrent, les yeux écarquillés. Un cri se perdit dans le fracas.

Lily surgit en travers du coup et l’encaissa de plein fouet. La force de l’attaque la traina sur plusieurs mètres, creusant un sillon dans la glaise. Des arcs d’éther couvrirent ses membres. D’un effort titanesque, elle stoppa la lame sans qu’elle n’atteigne Isabella et Astrid. Le calme retomba un court instant avant qu’elle ne laisse échapper un hurlement de douleur.

Le cœur d’Adrian s’arrêta.

La boue sous les pieds de sa sœur vira lentement au carmin à mesure que le sang y coulait. La lame avait éventré son armure sur tout le flanc. Une écume rouge aux lèvres, Lily luttait rageusement pour immobiliser l’Ashir.

Le vacarme du combat s’éteignit pour Adrian, remplacé par un sifflement suraigu. Une série d’images s’imposèrent à lui avec la violence d’un coup de poignard : le sourire si confiant de sa sœur, leur étreinte après la mort de Liz, leur promesse que rien ne les atteindrait tant qu’ils seraient ensemble… Elle était son mur, sa constante. Elle ne pouvait pas mourir. Pas elle. Pas Lily.

Sous le flot d’Adrénaline qui gagna ses veines, la terreur glaciale qui le paralysait s’évapora comme neige au soleil. Il abandonna Talya à Anya et se précipita vers le champ de bataille sans réfléchir. Surprise, Anya ne parvint pas à le retenir. Adrian n’entendit pas ses appels dans son dos. Il courut, trébucha, se rattrapa et courut encore vers le chaos, comme si plus rien d’autre n’avait d’importance. Seule une voix lui parvint.

— N’approche pas ! lui hurla Lily.

Il s’arrêta, le souffle court. Ce qu’il vit lui glaça le sang. Lily tenait bon, mais des veines noires remontaient jusqu’en haut de son cou, gonflées par l’effort surhumain qu’elle déployait à retenir la créature. Son plastron n’était plus qu’une ruine écarlate.

Agacé par sa résistance, le Fouisseur leva son second bras pour l’achever. Lily se tordit pour l’éviter, le visage déformé par une grimace d’agonie. La lame manqua sa tête d’un cheveu et se ficha profondément dans le sol.

— Zaïd ! éructa-t-elle.

Des ténèbres liquides jaillirent du sol. Des chaînes noires s’enroulèrent autour du bras et le long du corps du Fouisseur. Les bras de Zaïd tremblèrent sous la contrainte tandis qu’elles se tendaient à tout rompre. Asha en profita pour frapper la plaie ouverte par Astrid. Une lame d’air percuta l’obsidienne au niveau du cœur, insuffisant pour le détruire. Les pétales d’Isabella s’abattirent par-dessus comme des balles et explosèrent, fissurant peu à peu la peau épaisse. Le monstre, ivre de rage, rua pour briser l’étau. Lily et Zaïd eurent tout le mal du monde à l’en empêcher. Sa queue martela le sol avec une violence décuplée. L’impact projeta des éclats de pierre en direction d’Adrian.

— Attention ! rugit Félix en se jetant se lui.

Dans une distorsion d’éther, les deux amis se volatilisèrent, projetés à terre quelques mètres plus loin. Au même instant, les projectiles criblaient le terrain jusqu’aux barricades.

— T’es complètement malade ! l’incendia l’Hirondelle. On doit pas rester là !

Adrian l’ignora, autant que ses muscles meurtris. Il releva la tête vers la créature en furie. Astrid et Isabella semblaient à bout de force. Zaresan se relevait à peine, son bouclier en miette. Leurs attaques avaient toutes échoué. Lily aurait peut-être pu blesser le Fouisseur, mais elle ne pouvait se permettre de le relâcher. Les chaînes brisaient l’une après l’autre. Ils n’y arriveraient pas.

Une poigne glacée enserra le cœur d’Adrian. Combien de temps tiendrait-elle encore avec une telle blessure ? N’y avait-il vraiment rien à faire pour les aider ?

Son regard glissa sur le monstre qui se débattait férocement à la recherche de la moindre faille. Il observa les battements infernaux sous les plaques blindées, les longues excroissances qui parsemaient ces dernières… En descendant le long de son abdomen, Adrian remarqua que la peau y semblait moins épaisse. Pourraient-ils en faire un point faible ? Alors qu’il y réfléchissait, un détail happa son attention. Le long de l’obsidienne, l’air se distordait, et, il en était persuadé, cela n’avait rien à voir avec les flammes d’Isabella. Il avait déjà vu les mêmes pulsations distordre l’espace, pas plus tard qu’avant le début de l’affrontement.

Ses pupilles se dilatèrent. Il comprit.

— Il a avalé les chariots…

— Quoi ? réagit Félix.

L’évidence le frappa avec la force d’un Cornesang tandis qu’il repensait soudain à l’attentat de la Roseraie. Le Fouisseur n’était plus seulement un Ashir. C’était une outre pleine d’éther, une bombe qui n’attendait plus que d’être déclenchée. Adrian se releva d’un bond et plaça ses mains en porte-voix.

— Lily ! hurla-t-il pour couvrir le vacarme. Ce truc a bouffé les chariots ! Il est plein d’éther !

Lily tourna un court regard vitreux vers lui, puis ses yeux s’ouvrirent à mesure qu’elle réalisait ce qu’il voulait dire. Adrian s’était déjà élancé vers Zaresan qui ramassait sa lance. Sans attendre de le rejoindre, il pointa le ventre du monstre.

— Zaresan ! L’abdomen !

L'Égide plissa les yeux mais ne posa pas de question. Il puisa dans ses dernières réserves et s’élança à toute jambe. Il rugit et planta sa lance entre deux parties de la carapace. Moins épaisse, la peau céda sous la force brute. La trilame s’y enfonça jusqu’à mi-hampe. Le fouisseur se cabra dans un sifflement de douleur et se débattit de plus belle. Une partie des chaînes de Zaïd cédèrent, dispersées en cendres noires.

— Astrid ! aboya Adrian en désignant la lance du doigts. Frappe la lance ! Maintenant !

Isabella et Astrid se regardèrent, déconcertées, mais, tout comme Zaresan, aucune d’elles ne posa de question. La veilleuse abandonna l’une de ses haches et saisit la seconde à deux mains. L’acier se couvrit progressivement d’éclairs. Elle bondit, son arme dressée au-dessus de la tête, et, de toutes ses forces, l’abattit à plat sur le talon de la lance. Cette dernière s’enfonça. La foudre d’Astrid se propagea le long du manche, illuminant les inclusions de lapis sur le métal noir. Elle frappa directement au cœur des pierres d’éther qui s’amoncelaient dans les entrailles du Fouisseur.

L’Ashir se figea. Entre les plaques de sa carapace, une lumière bleue se mit peu à peu à courir, remplaçant le feu qui l’habitait. Astrid recula. Une intense lumière azur commença à irradier de l’intérieur, propageant des fissures lumineuses à travers l’obsidienne. Un bourdonnement s’intensifia en faisant vibrer l’air, chaque seconde plus oppressant, plus imminent.

— Courez ! tonna Zaresan.

La section ne demanda pas son reste et s’enfuit à toute jambe pour mettre le plus de distance entre eux et le cataclysme qui se préparait. Adrian avisa Lily qui peina à se retirer de la lame. Elle poussa un long cri de douleur et parvint à se jeter en arrière, roulant dans la poussière aux pieds du titan qui commençait à briller comme une étoile.

— Lily ! hurla Adrian à s’en déchirer la gorge. Dégage de là !

Elle respira lourdement et observa l’Ashir à côté d’elle puis de nouveau Adrian. Un air paniqué la gagna. Jamais elle ne parviendrait à s’éloigner à temps. Adrian écarquilla les yeux et se retourna.

— Félix !

— Je suis sur le coup ! lui répondit l’Hirondelle qui disparaissait déjà.

Il réapparut près de Lily et à peine l’eut-il touché qu’une distorsion les emportait ailleurs. Adrian se retourna et courut comme il ne l’avait jamais fait pour gagner les barricades. Une seconde plus tard, leur monde devint blanc.

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