﴾ Chapitre 18.3 ﴿ : Le verre et l'Égide

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Une vague de feu et d’éther déferla sur la clairière. Elle vaporisa les derniers arbustes, éventra la terre et vitrifia la pierre sous une intense chaleur. Adrian bondit à l’abris avec les autres réfugiés sans la moindre hésitation. Le souffle l’atteignit dans le dos et le projeta vers l’avant. L’impact sur le sol lui coupa la respiration. Malgré la douleur, il plaqua les mains sur sa tête et attendit que l’enfer en ait fini de sa destruction. L’air saturé de poussière lui fouetta le visage, portant à ses narines une odeur suffocante et métallique. La chaleur lui lécha la peau tandis que des débris fumants atterrissaient partout autour de lui.

Lorsque le chaos se retira enfin, il resta immobile quelques instants de plus en attendant que le sifflement qui lui vrillait les tympans s’apaise. Le monde finit par filtrer de nouveau. Une toux sèche retentit, tout près, accompagnée de quelques jurons étouffés.

— Est-ce que… Est-ce qu’on l’a eu ? commença une voix faible.

— C’est fini ? demanda une autre.

Un milicien commença à s’extasier de joie, puis un second. La clameur se propagea comme une traînée de poudre le long des barricades. Des cris de victoire, des accolades hystériques, des rires nerveux, au bord de la rupture… Après avoir frôlé la mort de si près, un soulagement pur gagna le convoi, une ivresse de survivant qui défia la fatigue. Adrian, lui, ne partagea pas cette liesse. L’angoisse revint au galop, froide, viscérale.

Il se redressa péniblement, une pluie de suie glissant de son armure et tituba jusqu’à la barricade. Il l’enjamba d’un saut maladroit, une main sur ses côtes douloureuses, puis s’enfonça dans la fumée qui retombait sur la clairière. Le Fouisseur avait été éparpillé aux quatre vents en ne laissant derrière lui qu’un immense cratère vitrifié d’où s’échappaient encore des volutes âcres.

Adrian balaya les ruines du regard, le cœur battant à tout rompre. Il vit Zaïd et Asha se relever, silhouettes fantomatiques dans la brume grise. Un peu plus loin, Zaresan et Isabella aidaient Astrid à tenir debout. Mais au bord de l’épicentre, là où le jugement d’Aelion avait été rendu, il n’y avait rien d’autre que de la terre calcinée.

— Lily ! appela-t-il, la gorge brûlée. Félix ! Où êtes-vous ?

Sa voix se perdit entre le vacarme des célébrations et le crépitement des dernières flammes. Il était certains de les avoir vu disparaitre avant que l’explosion n’engloutisse tout. Ils s’en étaient forcément sortis. Malgré cela, les images de leurs corps brisés refusaient de disparaitre de sa tête. Sans réponse, il cria encore, la poitrine comprimée de panique.

— Par les fesses du Créateur… lança soudain une voix familière un peu plus traînante que d’ordinaire. Si tu pouvais arrêter d’hurler. J’ai l’impression d’avoir un tambour à la place du crâne.

Adrian pivota brusquement, manquant de perdre l’équilibre. Félix approchait en soutenant fermement Lily. Il boitait bas, le visage maculé de suie, mais il marchait. Elle marchait.

Adrian resta un instant interdit, incapable de concilier ce qu’il voyait et ses souvenirs. Il avait vu Lily encaisser le coup du Fouisseur. Il avait vu la lame broyer le métal et la chair. Une telle attaque aurait tué n’importe lequel d’entre eux. Pourtant, elle était bien là. Debout.

— Lily…

Elle leva vers lui un visage livide, cerné par une fatigue abyssale, mais les yeux toujours brillant de cette lueur indomptable qu’il lui connaissait si bien. Elle esquissa une grimace qui se voulait un sourire.

— Aelion soit loué, dit-elle d’une voix rauque tout droit sortie d’outre-tombe. Tu vas bien.

Le regard d’Adrian tomba sur le point d’impact. Le sang maculait le métal. L’armure de nacre avait été brisée, le cuir en dessous déchiqueté, mais là où il s’était attendu à voir ses organes à vif, sa plaie semblait déjà à moitié refermée.

— Comment… balbutia-t-il. Je t’ai vue… La lame…

— Je dois avouer… cet enfoiré n’y est pas allé de main morte, souffla-t-elle. Une chance pour moi, mon Sigma n’a jamais été la force. C’est la défense. Je suis une Égide, je peux encaisser bien pire que ça. C’est dommage, hein ? Vous ne vous débarrasserez pas de moi aussi facilement.

Adrian la dévisagea, avant qu’une vague d’émotion ne le submerge. Sans réfléchir, il franchit la distance entre eux et la serra contre lui de toutes ses forces, ignorant la dureté de l’armure et l’odeur horrible qui s’en dégageait. Lily se raidit et grimaça une seconde de douleur mais posa finalement une main sur la tête de son frère pour lui rendre son étreinte. Ils demeurèrent ainsi un court instant, un ilot de calme au milieu des cendres, avant que Lily ne reprenne son rôle. Elle s’écarta doucement.

— Comment vont les autres ? demanda-t-elle.

— Tout le monde est entier, assura Adrian.

Le soulagement qui transparaissait à travers ses mots fut bref. Une ombre traversa son esprit lorsqu’il se rappela l’attaque du Rôdeur.

— Talya… Elle est…

— Je sais, coupa Lily. Félix m’a tout raconté. J’ignore comment vous avez fait pour vous en sortir, mais c’est du beau travail.

Elle ajusta son plastron abîmé avec une grimace et entreprit de poursuivre seule sa marche.

— Ne perdons pas de temps, fit-elle en désignant les chariots. Allons voir comment elle va et évaluer les dégâts.

Ils se mirent en route sans un mot de plus et sillonnèrent entre les débris et les éclats d’obsidienne qui jonchaient le sol. Arrivés au convoi, l’adrénaline qui les avait maintenus debout s’évapora brusquement. Une fatigue lourde plombait les survivants. L’euphorie avait laissé place à une gratitude silencieuse et des corps épuisés. Fidèles à leur discipline, les membres de la section treize pansaient leurs plaies. Félix se laissa aller contre le montant le plus proche, entre Gabriel et Jonas. Ce dernier lui jeta un regard en coin mais n’en dit rien.

Adrian, lui, s’empressa de rejoindre Talya. Il la trouva endormie, le visage pâle comme le marbre, une couverture de laine rêche sur les épaules. Sa cage thoracique se soulevait à rythme régulier. Il s’agenouilla à son chevet en soupirant, rassuré de la voir respirer d’une façon si apaisée.

Cela faisait déjà deux fois qu’elle leur sauvait la vie. Sans elle, Mei n’aurait jamais pu ajuster son tir. Le Rôdeur aurait fini par les tailler en pièce. Adrian contracta la mâchoire, impuissant, une fois de plus. Il posa une main sur son épaule. Elle venait d’utiliser son pouvoir pour la première fois depuis la Roseraie, sans que cela ne ressemble pourtant à ce qu’elle avait réalisé ce fameux soir. Avait-elle perdu connaissance comme Félix avant elle face à l’anima le jour où il avait découvert son Sigma ? Possible, mais il y avait une différence fondamentale : Félix était un Etherios. Il avait survécu au Baptême, contracté la malédiction pour altérer son corps et permettre au Sigma de s’exprimer. Talya, elle, pouvait manipuler l’éther de façon innée. Plus important encore, elle n’était pas la seule.

Adrian repensa à celui que Lily avait pris en chasse à travers les ruelles du Tertre. Jusqu’ici, Adrian avait considéré Talya comme une anomalie, un miracle isolé de la nature. Mais s’il en existait au moins deux, alors combien d’autres ? Le Sigma pouvait-il s’exprimer chez n’importe qui ? Y avait-il des prédispositions ? Ou bien était-ce simplement le fruit du hasard ? Les questions l’assaillirent sans qu’il ne puisse penser à la moindre évidence. Son regard glissa sur son propre avant-bras, là où l’Ashir l’avait mordu, là où il s’était transfusé le sang de Talya. Finirait-il lui aussi par posséder son propre Sigma ? Il n’aurait aucune réponse. Pas ici. S’il en voulait une, s’il voulait saisir cette opportunité unique de comprendre un peu plus les secrets de l’éther, alors il devrait retrouver le gamin du Tertre.

Un grognement de douleur le tira de ses réflexions. Non loin de lui, Zaïd se tenait assis sur une caisse, les traits tirés, couverts de suie. Anya s’occupait de la plaie saillante qu’il présentait à l’arcade sourcilière.

— Aïe ! gémit-il d’un recul. Doucement !

— Si tu bougeais moins, ce serait déjà terminé, cingla Anya sans détourner les yeux de la blessure. Si tu veux une belle cicatrice de bandit, continue comme ça.

Zaïd serra les dents, les poings crispés sur les genoux. Il s’apaisa et observa la soigneuse travailler en faisant preuve d’une concentration imperturbable. Elle s’était occupée de chaque blessé avec une attention qu’il fut forcé de lui reconnaître, un à un, sans se plaindre une seule seconde. Il croisa le regard de Félix un instant, en face de lui. Ce dernier lui fit un geste insistant de la tête. Zaïd hésita, ouvrit la bouche, la referma, puis sembla enfin se décider.

— Merci, dit-il d’une voix sourde.

Anya marqua une courte pause.

— Je ne fais que mon travail, rétorqua-t-elle.

— Non, je… Je voulais dire… Je suis désolé. Pour ce que j’ai dit le premier jour. Je me suis comporté comme le dernier des abrutis.

Anya referma la main. La lueur d’éther s’éteignit. Elle le dévisagea, droit dans les yeux, mais son expression ne changea pas.

— Si tu dis ça parce que je suis en train de te sauver le visage, tu peux garder tes excuses, asséna-t-elle plus sèchement.

— Je…

— Maintenant, laisses-toi faire. Tu n’es pas le seul à avoir besoin de soin.

Zaïd s’apprêta à répliquer mais s’en empêcha. Il se tût et accepta la réprimande en silence. Au milieu du camps, Lily rejoignit un homme d’âge mûr, le bras en écharpe.

— Quel bilan ? demanda-t-elle d’un ton grave en saluant d’un poing sur le cœur.

— Trente et un morts ou disparus, Madame, répondit-il en signant à son tour. Et deux chariots.

Lily encaissa les chiffres sans ciller, mais Adrian perçut la contraction des muscles de sa mâchoire. Une colère froide courut dans son regard.

— Où est l’intendant ?

Le milicien pointa du doigt le second chariot de leur convoi.

— Là-bas, Madame. Il refuse de sortir.

Adrian suivit le geste des yeux. Sous l’essieu, une silhouette se tenait recroquevillée, les mains plaquées sur les oreilles. L’homme portait un uniforme noir, brodé d’argent, frappé de l’enclume des Trevian. Un uniforme bien trop propre pour l’enfer qu’ils venaient de traverser. Lily souffla d’agacement et fit un signe de tête à Zaresan. Le colosse s’approcha, se baissa, et tira l’homme par le col comme s’il sortait un rat de son trou.

— Non ! hurla l’intendant en se débattant frénétiquement. Lâchez-moi ! Lâchez-moi bêtes immondes ! Vous ignorez qui je suis !

Zaresan le libéra. Il esquissa deux mouvements de combat ridicules avant de réaliser que le silence s’était fait autour de lui et que toute la section le dévisageait. Il se figea, épousseta sa veste puis lissa sa petite moustache soignée qui frisait sous l’humidité pour se donner un semblant de contenance.

— Hum hum ! Oui… Est-ce que… Tout est en ordre ?

Félix laissa échapper un rire méprisant.

— Si on peut appeler ce bordel de l’ordre alors oui, lança-t-il. D’ailleurs de rien pour vous avoir sauvé les miches pendant que vous pissiez dans votre froc.

— Comment osez-vous… J’ose espérer que vous prendrez les dispositions requises pour punir ce comportement ! lança-t-il à l’adresse de Lily.

Cette dernière leva une main pour faire taire Félix. Elle s’avança jusqu’à se retrouver nez à nez avec le dignitaire.

— Ouvrez le chariot, lui dit-elle d’une voix glaciale.

L’intendant cligna des yeux.

— Je vous demande pardon ? s’exclama-t-il, outré. Je vous rappelle que vous n’êtes ici qu’en qualité d’escorte ! Le code d’exploitation est très clair. Le contenu des cargaisons est classifié par ordre du Conseil. Vous n’avez aucun droit de…

Il n’eut pas le temps de finir. Lily fit un pas, le saisit par le col et le plaqua violemment contre le blindage du caisson. Comme le reste des témoins, Adrian sursauta. Jamais il ne se serait attendu la voir briser le protocole, encore moins d’une façon si tranchée. Elle avait pris soin de leur rappeler à quel point celui-ci était important. Elle n’avait pas bronché à Caledor lorsque Marthens Trevian les avait considérés comme une gêne plus que des visiteurs. Elle s’était contenue face à ce Sylas lorsque, de toute évidence, elle lui aurait sauté à la gorge en d’autres circonstances.

— Écoutez-moi bien, siffla-t-elle, le visage à quelques centimètres de celui du petit bourgeois. Trente et un hommes sont morts aujourd’hui. Je sais que vous n’en avez pas grand-chose à faire, mais pas moi. Ma section a failli y passer. Vous avez de la chance que je sois encore assez lucide pour ne pas vous briser la nuque, ici et maintenant. Alors si vous tenez un peu à l’intégrité de votre visage, vous allez ouvrir cette foutue porte. Tout de suite !

Elle le relâcha. L’homme glissa contre la paroi et se massa la gorge, le teint cireux. Il jeta un regard affolé autour de lui à la recherche de soutien, mais ne récolta que des regards dédaigneux. Tremblant, il fouilla sa tunique et en sortit finalement une clé complexe ou bout d’une chaîne. Il s’approcha du mécanisme de verrouillage et l’y plongea.

— Je… Je ferai un rapport, bredouilla-t-il.

— C’est ça, répondit Félix. Vous oublierez pas de préciser qu’il vous faut un nouveau pantalon.

L’intendant grommela avant de tourner la clé. Les engrenages pivotèrent derrière les portes, suivis d’un sifflement de vapeur. Elles s’ouvrirent et le dignitaire recula précipitamment pour éviter l’avalanche. Des centaines de pierres d’éther brutes se déversèrent sur le sol boueux dans un cliquetis de verre brisé.

Un silence de mort tomba.

— Par les grâces du Créateur… souffla Zaresan.

Adrian porta la main à sa bouche. La concentration d’éther lui donna la nausée. La cargaison dépassait de très loin toutes limites réglementaires. Il comprenait mieux la raison pour laquelle il était parvenu à la sentir malgré le blindage. Les caissons n’avaient jamais été défectueux. Ils n’étaient simplement pas capables de contenir une telle quantité de pierre.

— Tu m’étonnes ! lâcha Félix d’un rire jaune. Pas étonnant qu’on ait attiré tous les Ashirs de la région. On s’est trimballé un vrai buffet à volonté !

Le visage de Lily se tordit dans un rictus de fureur. Elle se tourna vers l’intendant qui reculait, terrorisé, et le saisit une fois de plus par le col pour le soulever de terre.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? asséna-t-elle. Vous avez conscience de ce que vous avez fait ? Nous aurions pu tous y passer ! Vous pourriez être pendu pour ça !

— Je ne savais pas ! couina l’homme, les pieds battant l’air. Je vous jure que je n’en savais rien ! Le chargement a été scellé avant mon arrivée ! La décision a forcément été prise en haut lieu !

— Le registre ! aboya Lily. Donnez-moi le registre!

L’intendant s’étouffa à moitié en tournant la tête vers le reste de la milice.

— Livy ! Livy !

— Oui, monsieur ? répondit un jeune homme frêle.

— Le registre…

L’assistant se détacha du reste du convoi et, impressionné, tendit un carnet de cuir relié à Lily. Elle lâcha le dignitaire qui s’effondra dans la boue et arracha le livre des mains du garçon. Elle l’ouvrit d’un geste sec tandis qu’Adrian et Félix se décalaient lentement pour venir regarder par-dessus son épaule.

— Il est temps de savoir qui a signé l’arrêt de mort de ces hommes, grogna Lily.

Elle tourna frénétiquement les pages en parcourant les colonnes de chiffres et les dates, jusqu’à ce que son doigt s’arrête à la dernière ligne, en bas de page, sur la signature de l’officier ordonnateur. La colère dans son regard disparut, remplacée par une stupeur glacée. Adrian lut le nom à son tour. Son sang se figea dans ses veines. Il le connaissait. Ils le connaissaient tous.

Lily releva lentement la tête. Adrian et Félix l’imitèrent. Un à un, tous les membres de la section treize se retournèrent en accompagnant le regard de leur cheffe, jusqu’à s’arrêter sur le dernier d’entre eux : Jonas. Le veilleur, toujours pâle à la suite de sa blessure, les dévisagea avec une méfiance grandissante. Il vit leurs expressions et comprit à son tour. Son regard se voila d’ombre.

— Zane…

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