﴾ Chapitre 18.4 ﴿ : Le verre et l'Égide
— À ceux qui ont survécu à ce merdier !
Félix manqua de renverser son voisin en se levant. Il grimpa debout sur son banc et leva sa chope si haut qu’il arrosa la table d’à côté et ses miliciens d’une pluie de bière tiède.
— Et à notre premier succès ! enchaîna-t-il d’un sourire espiègle. Le premier d’une très longue lignée, mes amis ! Parce qu’apparemment, même un titan ne suffit pas à se débarrasser de Félix Ayamin !
Un rugissement d’approbation secoua la salle commune de l’auberge du Vieux Lion. Les chopes en étain s’entrechoquèrent dans un fracas métallique humide. Adrian se tourna vers Talya et trinqua avec elle. Elle lui rendit son sourire, la peau encore pâle, mais les yeux vifs. Elle avait repris connaissance peu avant qu’ils ne lèvent le camp et lui avait confié que cette fois-ci, elle se souvenait de tout, sans la moindre exception : sa peur, son réflexe, et ce feu qui avait envahi ses veines avant que le flux d’éther ne jaillisse face au Rôdeur.
Adrian était reconnaissant. Reconnaissant envers elle bien sûr - elle les avait sauvés une seconde fois - mais il remerciait aussi le ciel qu’elle n’en garde aucune séquelle. Il observa plus longuement son visage et les taches de rousseur qui le parsemaient tandis qu’elle portait la coupe à ses lèvres. Une douce chaleur gagna sa poitrine. Talya le remarqua.
— J’ai quelque chose sur le visage ? demanda-t-elle.
Surpris, Adrian secoua la tête.
— Non, non. Vas-y peut-être doucement sur la boisson, plaisanta-t-il. Tu n’as pas encore repris toutes tes forces.
— Ce n’est que la première, rabat-joie, lui répondit-elle d’un ton léger.
— Je préfère le terme « prudent ».
— Prudent rabat-joie.
Il pouffa de rire. À leur table, Félix poursuivait son numéro auprès du reste des miliciens, et surtout d’une jeune serveuse qui avait cessé d’essuyer les verres pour l’écouter avec un sourire en coin. L’Hirondelle quitta le banc, la saisit par l’épaule, fit tourner l’une de ses dagues entre ses doigts avec une dextérité hypnotique et la pointa face à lui tel un conquérant, non sans renverser à nouveau une partie de sa troisième chope.
— Vous auriez vu ça de près… Un monstre de vingt-cinq pieds ! Que dis-je vingt-cinq… Trente ! Aux bas mots ! Une vraie montagne de muscles, de lames et de dents, tout droit sortie des enfers pour nous avaler tout crus ! Quand il a rugi, même les arbres se sont couchés comme des brins d’herbe sous la tempête !
Il marqua une pause théâtrale tandis que des gloussements se perdaient dans l’assemblée.
— Zaresan, notre colosse ? Balayé comme une mouche ! Astrid, notre guerrière de foudre ? À court de jus !
— Hé ! protesta cette dernière tandis que Zaresan soupirait, amusé. Me force pas à venir t’en mettre une !
— Et moi ? lança Isabella en faisant la moue. Tu m’as oubliée !
— Plus personne ne tenait debout, poursuivit Félix, imperturbable. Il n’y avait plus que le chaos et la poussière… C’était la fin. Tout le monde le pensait…
— Pas moi, ajouta Gabriel.
— Tout le monde ! insista Félix.
Il but une longue gorgée et s’essuya d’un revers de la main.
— Mais moi, j’étais là, tapi dans l’ombre, reprit-il en taisant volontairement sa voix. J’analysais la bête, je cherchais la faille, ce petit défaut que seul un œil expert comme le mien saurait voir. C’est là que j’ai vu une ouverture. J’allais bondir… Je sentais déjà mes muscles se tendre pour lui escalader l’échine et lui planter ce petit bijou…
D’un geste, il planta sa dague dans le bois du comptoir avec un bruit sec qui fit sursauter la jeune femme.
— Droit dans l’œil !
Une clameur s’éleva dans la pièce, tout comme bon nombre de chopes.
— C’est là que notre cheffe, cette tête brûlée, a décidé de se jeter sous ses griffes avant que je porte le coup de grâce ! En bon serviteur que je suis, je me suis dit que les autres aussi avaient bien le droit de profiter d’un peu de lumière alors je l’ai laissée faire. Même si, entre nous, je crois qu’elle savait que si elle échouait, je serais là pour sauver la situation !
— Tu étais surtout occupé à ne pas te faire dessus quand le Rôdeur a débarqué, cingla soudain la voix de Mei. Heureusement que Talya était là pour te sauver les fesses avant que tu n’aies à jouer les héros.
Des éclats de rire fusèrent autour de la table, si bien que Félix fut obligé d’abandonner un temps son personnage pour pouffer de rire à son tour. Il tâcha de se reprendre en gonflant à nouveau la poitrine et laissa filer un clin d’œil vers Talya, qui leva son verre en réponse. Adrian observa Mei, assise en face de lui, le bras en écharpe. Il ne put s’empêcher de remarquer l’ombre d’un sourire au bord de ses lèvres. Un détail qui prouvait à lui seul que même l’héritière des Akino commençait à se prendre au jeu.
— Détails, détails, évasa Félix d’un revers de la main avant de reprendre son histoire.
— Ce qui est bien, c’est qu’il n’en rajoute pas trop pour quelqu’un qui n’a pas participé au combat, commenta Gabriel. Je trouve presque ça étonnant qu’il n’ait pas encore parlé du Hurleur. C’est pourtant lui qui s’en est chargé.
— J’imagine qu’il en garde sous le coude pour plus tard, ajouta Isabella en sirotant sa mousse.
— Si vous saviez, leur répondit Adrian en sentant la chaleur de l’alcool se diffuser dans ses veines. Demain il racontera sûrement qu’il l’a étranglé à main nues.
Le groupe s’abandonna aux rires. Une ambiance électrique régnait dans l’auberge, une vraie décompression après l’horreur. L’odeur de résine brûlée qui jaillissait de l’âtre de la cheminée se mêlait à celle du ragoût de mouton et de la sueur. La fureur du combat avait achevé de souder la section. Ils n’étaient plus des étrangers, forcés de cohabiter, mais des frères et sœurs d’arme. Des survivants.
Tous, sauf un.
En bout de table, Jonas fixait la mousse ocre de sa bière d’un air absent. Il n’avait pas levé son verre, ni participé à la moindre réjouissance depuis leur arrivée. Les cernes sous ses yeux semblaient creusés au burin. Adrian l’observa un instant, inquiet. Il sentait le malaise irradier de son camarade qui avait l’air de porter la trahison de son frère comme une chaîne invisible et trop lourde.
Son regard se perdit dans le vide. Repenser à Zane le ramena inévitablement à la Roseraie, ainsi qu’au chargement qu’ils avaient découvert : des milliers de pierres d’éther. Une telle quantité aurait suffit à forger de quoi équiper la moitié du Célestium. Pour quelle raison aurait-on pris le risque d’un unique transport terrestre ? Pourquoi un Etherios tel que Zane, si haut placé, aurait-il autorisé ce convoi ? Adrian avait beau réfléchir, rien de logique ne justifiait une telle décision. Zane était à la Roseraie le soir de l’explosion, et maintenant ça ? L’héritier des Valors trempait dans quelque chose de sale, cela ne faisait plus aucun doute.
Adrian chercha Lily du regard pour lui partager son inquiétude, mais il ne la trouva pas. Sa chaise était vide. Il balaya la salle bondée à sa recherche. Zaresan et Gabriel riaient aux éclats avec un groupe de miliciens. L’un d’eux, particulièrement bien bâti, défiait Astrid au bras de fer sans véritablement savoir ce qui l’attendait. Asha, Zaïd et Isabella l’encourageaient tout de même. Anya, dépitée, savait déjà qu’elle aurait un bras à soigner d’ici peu. Adrian se tourna vers Mei.
— Tu sais où est Lily ? demanda-t-il.
Elle leva les yeux vers la porte en chêne, à l’entrée.
— Je l’ai vue sortir tout à l’heure.
Adrian plissa les yeux et la remercia. L’atmosphère festive lui parut soudain étouffante. Il reposa sa chope, à peine entamée. Il se leva lui aussi et se fraya un chemin vers la sortie sous le regard de Talya.

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