﴾ Chapitre 18.5 ﴿ : Le verre et l'Égide
Lorsqu’il franchit le seuil, le froid lui fouetta le visage. Dehors, la nuit couvrait le bourg d’un noir d’encre, à peine percée par les quelques torches qui jalonnaient le parvis. Le vent mordait la peau, emportant avec lui le brouhaha de la taverne pour ne laisser qu’un sifflement lointain contre les parois du Mur et de la Porte de l’Espoir. Adrian remonta le col de son uniforme et scanna la pénombre. Il repéra finalement la silhouette de sa sœur près d’une fontaine, là où les ombres se faisaient plus denses. Elle n’était pas seule. Trois Etherios lui faisaient face.
À leurs armures immaculées, Adrian comprit qu’ils s’apprêtaient à partir en patrouille, ou pire, à se rendre de l’autre côté. Il resta sur le pas de la porte pour ne pas les interrompre. Son attention se focalisa sur la femme à leur tête, grande, la peau mordorée et les cheveux plus noirs encore que le ciel. Sous ses boucles, il remarqua trois bijoux pourpres sur son front. Ils luisaient à la lueur des torches. Il n’entendit pas un mot, mais devinait une sorte de tension qui n’avait rien de protocolaire.
La femme aux gemmes s’avança soudain et prit Lily dans ses bras. L’accolade fut trop longue pour de simples au revoir. Adrian vit les épaules de sa sœur s’affaisser lorsqu’elle lui rendit son étreinte. Les deux Etherios se détachèrent quelques secondes plus tard. La femme murmura quelque chose, caressa brièvement le bras de Lily puis rejoignit ses deux compagnons. Ils s’éloignèrent tous les trois vers la Porte, ne laissant derrière eux que le claquement de leurs bottes sur les pavés.
Lily, elle, resta près de la fontaine, silhouette solitaire écrasée par l’immensité du Mur. Adrian attendit que les autres disparaissent avant d’approcher. Le gravier crissa sous ses bottes. Lily sursauta. Elle porta immédiatement la main à son visage d’un geste rapide, comme pour y essuyer quelque chose, mais s’arrêta pourtant. Après une courte hésitation, elle se retourna. Adrian fut frappé par ce qu’il vit.
Le masque ne tenait plus.
Lily ne chercha pas à cacher ses yeux rougis et brillants. Elle semblait… épuisée. Adrian comprit sans mal que cette fatigue ne s’effacerait pas avec sa blessure, ni après quelques nuits de sommeille. C’était un épuisement qui lui rongeait l’âme depuis déjà trop longtemps. Elle ne dit rien et se contenta de s’asseoir sur la margelle de la fontaine, la main plaquée sur son flanc, les traits tirés de douleur. Adrian s’arrêta à deux pas.
— Est-ce que ça va ?
Elle lâcha un soupir tremblant, le regard rivé sur les pavés.
— Ça tire un peu, admit-elle. Quelques jours de repos et ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Un silence s’étira. Un silence durant lequel Adrian ne put s’empêcher de penser qu’elle évitait une fois de plus le vrai sens de sa question.
— Je peux ? dit-il en désignant la place à ses côtés.
Lily opina. Il s’assit près d’elle, sans un mot. Ce moment de calme le ramena des années en arrière, à ces fins d’après-midi où ils finissaient tous les deux assis sur les murets du Creuset, lui la honte au ventre de s’être laissé faire, elle, les poings meurtris après avoir corrigé ceux qui avaient une fois de plus osé se moquer de son « petit » frère. Ce souvenir avait un goût amer, pas parce qu’il ramenait Adrian à ce sentiment d’impuissance qui ne l’avait jamais vraiment quitté, mais parce que sa sœur n’aurait jamais baissé les yeux comme elle le faisait là. Elle n’aurait jamais trituré ses doigts si nerveusement. Elle aurait relevé la tête après la bataille, aurait ri de la situation et proposé de passer chez Rose, la boulangère, pour y prendre le dessert. Il n’avait plus aucun doute à présent. Quelque chose avait changé chez Lily depuis son retour. Un fossé s’était creusé entre eux, fait de non-dits et de secrets.
Il repensa à la promesse qu’il s’était faite à Caledor, celle d’être là pour elle lorsqu’elle se confierait, celle de l’écouter et de comprendre. Ses poings se serrèrent sur ses genoux à mesure qu’un air déterminé gagnait son visage. Il ne la laisserait pas un jour de plus porter seule son fardeau. Le moment était venu de franchir le fossé pour y retrouver sa sœur.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-il avec douceur.
— Il s’est passé que n’ai pas assuré pour un clou.
— Hein ?
Adrian haussa un sourcil, incertain de bien comprendre.
— J’ai eu peur, précisa-t-elle.
— D’accord, mais… peur de quoi exactement ?
— Pour toi. Pour tout le monde. J’ai eu peur de vous perdre. Peur d’échouer, que l’histoire se répète…
Elle releva les yeux vers lui, un sourire triste aux lèvres.
— Si tu n’avais pas été là… Si tu n’avais pas su garder la tête froide quand nous étions tous aveuglés par le combat, je n’aurai pas eu la force de ramener tout le monde sain et sauf alors… Merci.
Elle marqua une pause. Sa voix tressaillit.
— Tu ressembles de plus en plus à Liz, tu sais… Elle me manque…
Adrian sentit ses yeux s’humidifier. Le compliment le toucha droit au cœur, surtout venant d’elle, mais il ne s’agissait pas de lui. Il repensa aux Etherios qui s’étaient dirigés vers le Mur. Il savait qu’il devait poser la question, celle qui flottait entre eux depuis des semaines.
— Je ne parlais pas de notre mission, expliqua-t-il en veillant à choisir ses mots. Depuis que tu es rentrée… il y a quelque chose de différent. Je sais que tu ne veux pas en parler, mais je sais aussi que tu n’as pas à porter ça toute seule. Qu’est-ce qui s’est vraiment passé, Lily ? Qui c’était, eux ?
Le visage de Lily se ferma. Elle fixa l’ombre du Mur face à eux comme si elle cherchait à y lire quelque chose.
— Sheerah Kalis, Kael Nohr et Vaan Torren, lista-t-elle. Avec moi, les seuls survivants de la section Vingt-sept.
Adrian resta figé, incapable de formuler une réponse immédiate. Son esprit tentait de réorganiser les pièces d’un puzzle qu’il croyait pourtant complet. Jusqu’à maintenant, il était persuadé que Lily avait simplement quitté sa section précédente, à la suite de sa promotion à la tête de la leur. Il n’avait pas cherché plus loin. Les seuls survivants… La pensée fit son chemin, et avec elle, une réalisation plus dure encore : Lily n’avait rien dit, rien montré. Elle avait porté tout cela seule, durant des semaines, sans jamais s’en plaindre.
— Pourquoi tu ne nous as rien dit à moi et Menma ? demanda-t-il, interdit. Si j’avais su je….
— Je ne voulais pas vous inquiéter, avoua-t-elle. Ou plutôt, je ne voulais pas vous décevoir... Quand je rentrais, je voyais toute la fierté dans vos regards… Vous me voyiez comme une Etherios accomplie. Rien que ça, ça justifiait tous les sacrifices que j’avais dû faire pour en arriver là, tout ce que j’avais traversé… Je ne voulais pas gâcher ça. Je voulais juste rester digne de Liz à vos yeux. Mais maintenant que tu le sais, tout ça n’a plus d’importance.
— Tu l’es, Lily, lui répondit Adrian sans détour. Ce n’est pas ça qui va changer quoi que ce…
— Je suis responsable de ce qui est arrivé.
Adrian s’interrompit malgré lui. Ses lèvres se décollèrent. Le silence s’étira puis Lily prit une grande inspiration avant son saut dans le vide.
— Des éclaireurs avaient repérés de potentielles traces d’Ashir près d’une ancienne carrière, au sud de l’Ombrebois, commença-t-elle. C’était censé être une simple inspection, un repérage. Mais quand nous sommes arrivés sur place, nous avons vite compris que quelque chose n’allait pas. Il y avait bien un groupe d’Ashir, suffisamment imposant pour raser les colonies voisines s’il décidait de s’y déplacer. Nous devions faire quelque chose.
Ses doigts se serrèrent sur son uniforme.
— Arios, notre chef de section, a longuement hésité. Sheerah voulait frapper tout de suite. Elle disait qu’il fallait profiter de l’effet de surprise, qu’on ne pouvait pas risquer des vies innocentes en décidant d’attendre. Calven s’y est opposé.
— Calven ? s’étonna Adrian en faisant soudain le lien avec les articles qu’il avait pu lire. Calven Eldemar ?
— Lui-même, arrogant comme pas deux. Il a dit qu’il fallait suivre le protocole, que nous devions prévenir le Célestium et nous replier pour attendre les renforts, au risque qu’un village soit rasé. Le pire là-dedans ? Il avait raison. C’est ce que nous aurions dû faire, mais la vérité derrière tout ça, c’est qu’il ne supportait pas qu’une « roturière » comme Sheerah décide pour lui. Il a dit qu’elle était trop téméraire, qu’elle voulait juste se faire un nom. Il lui a jeté au visage qu’elle n’avait pas le bon sang pour prendre ce genre de décision.
La mâchoire de Lily se contracta.
— La section s’est divisée. Nobles contre les autres. Arios était un bon chef, mais il avait tendance à préférer la paix sociale aux conflits. En tant que seconde, il m’a demandé mon avis pour trancher. J’étais sa « voix de la raison », comme il aimait m’appeler. Tu parles… J’ai vu Calven humilier Sheerah et j’ai choisi mes tripes. Le plan était simple. Nous devions juste avancer pour confirmer la menace en éliminant les Ashirs les plus dangereux avant qu’ils ne remarquent notre présence. Seulement… rien ne s’est passé comme prévu.
Elle ferma les yeux.
— Nous avons été surpris par un Guetteur. Calven aurait dû le voir, mais il est passé à côté. Le combat a éclaté. Nous aurions pu tenir, si tout le monde était resté unis. Mais lorsque Kael a été touché, Calven a refusé de couvrir son flanc, tout ça parce que ce gamin n’était pas de son rang et qu’il ne comptait pas risquer sa vie pour lui. Il a reculé. Notre section s’est effondrée. Arios est parvenu à récupérer Kael et à me le confier. Il est resté pour couvrir notre retraite. Ce jour-là, Arios et sept autres sont morts parce que j’ai décidé d’écouter mon cœur au lieu de ma tête. Je savais que Calven ne suivrait pas les ordres. Je le savais et j’ai tout de même pris le risque.
La voix de Lily s’étrangla. Elle rouvrit les yeux, plus humides encore.
— Je sais que vous pensez que je suis dure, que je ne vous laisse pas respirer, mais je n’arrive pas à m’ôter ces images de la tête. Je ne veux pas que ça recommence. Je force les tensions à éclater tout de suite parce que je me suis jurée de ne plus laisser l’égo ou les sentiments dicter la marche à suivre.
Choqué et sans trop savoir quoi dire après l’horreur de ce récit, Adrian posa une main sur celle de sa sœur. Il comprenait mieux, maintenant. La rigueur, la distance… C’était de la peur. Celle d’enterrer à nouveau les siens.
— Ce n’était pas ta faute, lui souffla-t-il.
Lily baissa les yeux. Adrian sentit une colère sourde monter en lui en la voyant dans cet état. Il aurait pris la même décision qu’elle. Qu’importe les règles, il n’aurait pas laissé des vies innocentes périr s’il avait eu le moyen de les défendre. Cela faisait sans doute de lui un mauvais soldat. Mais comme Lily l’était à ses yeux, c’était la marque d’un grand Etherios. Tout l’inverse de Calven. Tout l’inverse de celui qui les avait précipités dans ce piège.
— Qu’est-ce qu’on fait pour Zane ? demanda-t-il d’un ton plus grave qu’il ne l’aurait voulu.
— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
— Le rapport, répliqua-t-il, surpris par sa réponse. Nous avons des preuves. Le registre, la cargaison, les témoins… Il a mis en danger toute notre section. Après tout ce qu’on a vu à la Roseraie, c’est la confirmation qu’il trempe dans quelque chose de grave. Il faut en informer le Général.
Lily tourna la tête vers lui, le regard empreint d’une impuissance qui glaça Adrian.
— Ça changerait quoi ? demanda-t-elle d’un ton résolu. La justice ne compte pas pour ces gens-là…
Elle secoua la tête. Son masque se fissura pour de bon, révélant un mélange d’amertume et de tristesse. Jamais Adrian n’avait vu sa sœur dans un tel état, et le pire dans tout ça ? Il ignorait comment l’aider. Alors il fit ce qu’il savait faire de mieux. Il l’écouta.
— Tu te souviens de Sylas ?
Le nom lui fit l’effet d’une douche froide. Adrian se rappela leur rencontre dans les profondeurs de Caledor, le malaise viscéral qu’il dégageait et la façon prédatrice dont il avait regardé leur section.
— Oui, dit-il prudemment.
— Quand j’ai rejoint la section vingt-sept, je n’étais qu’une gamine impressionnable. Sylas, lui, était déjà une légende. Le troisième Etherios le plus puissant de Canaan. Au départ, je n’ai pas compris pourquoi il restait dans une section où passaient les débutants au lieu de rejoindre les sections d’élite. Je ne me suis pas méfiée. Il était gentil, protecteur. Il m’a prise sous son aile. Il m’a enseigné énormément de choses. Je croyais qu’il avait vu du potentiel en moi. Je croyais… qu’il voulait m’aider.
Elle déglutit péniblement en fixant ses mains. Adrian sentit ses doigts tremblant se serrer sur les siens. Un malaise commença à le gagner.
— Il a profité de mon admiration, de ma naïveté… Il a pris ce qu’il voulait, en me faisant croire que c’était le prix de l’excellence.
Le malaise d’Adrian se transforma en une telle nausée qu’il faillit vomir. Il voulut parler, crier, mais aucun son ne parvint à sortir.
— Heureusement qu’Arios est intervenu, poursuivit Lily d’une voix blanche. J’ai appris que je n’étais pas la première. J’ai parlé. J’ai osé parler. Arios et une partie de la section m’ont soutenue. Le Général Grisemont lui-même a appuyé ma plainte. Une enquête officielle a été ouverte. Et tu sais ce qu’il s’est passé ?
Elle releva les yeux vers Adrian. Ils étaient remplis de larmes.
— Rien. Absolument rien. Parce que Sylas est le troisième des Etherios, parce que dans une guerre comme la nôtre, on ne se passe pas d’une arme comme lui pour quelques « erreurs de jeunesse ». Il a été muté. Il est toujours là. Toujours puissant. Toujours un prédateur.
Elle soupira en regardant le Mur une fois de plus.
— Zane est l’héritier des Valors, et le second des Etherios. Tant qu’il sera utile, tant qu’il servira la cause, le système le protégera. Ils protègent toujours leur monstres…
Les mots qu’Adrian avait échangé avec Ruz lui revinrent comme un coup de poing en pleine face. Ce que tu ne vois pas, Adrian, c’est que ce ne sont pas les outils qui sont pourris. Ce sont les hommes. Et ça, ni Elisabeth, ni toi, ni personne ne pourra le changer. Il réalisa qu’il s’était trompé sur toute la ligne. Sa sœur n’avait pas changé. Elle était brisée. Brisée par les Ashirs, brisée par sa propre culpabilité, mais surtout, brisée par le système même qu’elle avait juré de servir.
Il resta muet, sans chercher quoi dire. Il n’y avait aucuns mots face à une telle vérité. Lentement, il serra la main de Lily. Il serra fort, comme pour l’empêcher de tomber en morceaux.
— Je suis désolée… murmura Lily, les larmes roulant enfin sur ses joues. Je voulais vous protéger de tout ça… Je suis tellement désolée…
Adrian sentit son cœur se fissurer. Il lui lâcha la main et la serra dans ses bras.
— Ce n’était pas ta faute, répondit-il, la gorge nouée. Rien de tout ça n’était ta faute…
Ce fut la phrase de trop. Lily, l’Égide inébranlable, s’effondra. Elle enfouit son visage dans le cou de son frère et éclata en sanglots. Adrian berça sa détresse en resserrant son étreinte. Sous le regard indifférent des étoiles et du Mur, il se persuada que Ruz avait tort. Devant la Porte de l’Espoir, il se fit une nouvelle promesse. Peu importe le temps que cela prendrait, peu importe le prix, il ne laisserait plus jamais les monstres gagner parce qu’ils étaient utiles. Si ce système était pourri de l’intérieur, alors il le changerait, mais surtout, il ne laisserait plus jamais personne l’affronter seul.

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