﴾ Chapitre 19.2 ﴿ : Un fil rouge feu

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La calèche quitta les artères longeant les Docks pour entamer l’ascension vers le Tertre. Le brouhaha des moteurs, des grues et des chariots de marchandise laissa place à un silence pesant où ne résonnait plus que les sabots des chevaux et les roues cerclées de fer sur les pavés inégaux. Dans les rues désertes, l’habitacle grinçait et tanguait à chaque nid-de-poule. Karel jeta un œil discret à l’extérieur puis tira le rideau de son côté d’une grimace, étonnant mélange d’appréhension et d’aversion. Il semblait vouloir empêcher la misère d’entrer, ou à défaut, refuser de la voir.

Elias, lui, gardait le regard rivé sur l’extérieur, une chaleur étrange au creux de la poitrine. Ce n’était pas l’air vicié qui la provoquait, celui qui leur irritait les poumons malgré les portières closes, ni même l’expectative de ce qu’ils découvriraient une fois arrivés au manoir de Bastian Volk. Le défilement de ces immeubles, empilés de guingois dans un chaos de métal et de briques noircies, lui rappelait simplement tout ce qu’il avait laissé derrière lui.

L’enfant des Lanternes avait passé des années à essayer de se laver de cette crasse, à astiquer son langage et ses manières comme on cire ses bottes. Tout ça pour y revenir, pour réaliser qu’à cet instant, alors que la calèche s’enfonçait toujours plus dans le ventre de la bête endormie, la boue n’était jamais vraiment partie. Il ne voyait déjà plus le désordre, la saleté. Il épiait les coins de rue, évaluait les issues possibles, remarquait les ombres discrètes qui se mouvaient à leur passage. Peu à peu, le gamin des bas-fonds revenait aux commandes.

— Qu’on soit clairs, gamin, marmonna Karel d’une voix mal assurée. On inspecte les lieux et on repart faire notre rapport. Simple, sans accrocs. Il fait pas bon de trop traîner par ici pour des gens comme nous.

Elias ne releva pas, continuant d’observer le défilement des vieux lampadaires ornés et des façades décrépite de ce qui avait été autrefois le quartier le plus florissant des bas-fonds, avant la dernière purge. Le domaine de Bastian Volk finit par surgir du brouillard qui baignait le Tertre comme le squelette d’un léviathan depuis longtemps échoué. Les grilles rongées par la rouille se dressaient vers le ciel gris, marquant l’entrée d’un monde où la loi et l’Ordre n’était plus qu’une vague suggestion. Un monde qu’Elias n’avait que trop connu par le passé.

— On est arrivés, lança leur chauffeur.

La calèche s’immobilisa dans un discret crissement de frein. Elias ouvrit la portière avant même son arrêt complet et descendit sur les pavés, cueilli par le manque de lumière et cette odeur de fumée si caractéristique. Il s’avança vers le portail d’un pas décidé. Karel s’extirpa à son tour de la banquette dans un grognement à peine voilé. Ses articulations craquèrent presque aussi fort que les marches du marchepied. Il suivit Elias, bien plus attentif aux alentours que ce dernier. Devant les grilles, trois Garde-ébènes se raidirent, leurs mains glissant nerveusement vers leurs pommeaux. Leurs silhouettes tendues formaient un barrage bien dérisoire face à la menace invisible du manoir qui siégeait derrière, en haut de la butte.

— Halte ! aboya le plus gradé du trio, un caporal à la barbe grise. Cette zone est interdite !

Elias écarta le pan de son manteau sans s’arrêter pour révéler l’insigne des inspecteurs.

— Le Capitaine Varos nous envoie, répondit-il d’une voix calme mais qu’il trancha plus qu’à l’accoutumée. Nous sommes là pour le Vairon.

À la vue du blason argenté, la méfiance des Gardes-ébènes se mua en un respect militaire, teinté d’un soulagement qui n’échappa pas à Elias.

— Mes respects, Inspecteur, bafouilla le Caporal en faisant signe à ses hommes de déverrouiller la grille. Je ne pensais pas que la hiérarchie enverrait quelqu’un aussi vite. C’est inhabituel, mais si je dois être honnête, c’est plutôt bienvenu. Je n’aime pas trop m’attarder dans le coin.

— Quelle est la situation ? demanda Karel en réajustant son col.

— Plutôt calme, expliqua le garde en jetant un coup d’œil inquiet par-dessus son épaule vers la bâtisse sombre. Un peu trop, même. Nous avons bouclé le périmètre depuis hier soir. Quelques curieux, mais rien d’autre à signaler.

— Vous n’avez touché à rien ? interrogea Elias, le regard déjà braqué sur le manoir.

— Non, Monsieur.

— Personne n’est entré ou sorti ?

— Non, Monsieur, répéta le garde.

— Parfait, les remercia Karel. Nous allons aller jeter un œil.

Les lourds battants grincèrent en pivotant. Elias et Karel s’engagèrent dans l’allée envahie d’herbes folles et de ronces. La demeure de Volk semblait les observer tandis qu’ils approchaient sous le couvert des arbres. Il régnait ici une odeur de terre mouillée et d’abandon, le parfum rance des lieux que la vie a désertés depuis bien longtemps. Les deux inspecteurs gravirent les marches de pierre, envahies par la mousse. Sur le perron, Elias s’arrêta avant d’atteindre l’entrée. Il baissa les yeux vers ses bottes, sous lesquelles une multitude de bouts de verre craquaient et brillaient faiblement dans la grisaille. Il fronça les sourcils, leva la tête vers la façade et ses fenêtres cintrées, observa le reste de la terrasse, remarqua notamment que d’autres éclats scintillaient dans les escaliers et sur le chemin, puis nota l’information dans un recoin de sa tête sans rien en dire.

Karel lui ouvrit la porte du hall. L’intérieur était plongé dans une pénombre sépulcrale. Le parquet craquait à chaque pas. Le vieux garde piocha dans ses poches une petite pierre d’éther qu’il secoua vigoureusement pour éclairer les lieux d’une douce lumière bleue. L’éclairage révéla la poussière, la crasse et la ruine.

— Regarde-moi ça, souffla Karel en balayant une toile d’araignée d’une statuette. Toute cette fortune complètement gâchée. Je ne comprends pas que ce soit laissé à l’abandon.

— Volk est un survivant, Karel, rectifia doucement Elias en observant la disposition des lieux, notamment les empreintes sur les lattes de bois. Il fait partie des barons qui ont su traverser la dernière purge. Cela fait des années qu’il ne vit plus ici, et ce n’est probablement pas son choix. Il a dû se rendre compte que la richesse attirait la convoitise. Je doute que cet endroit lui serve à autre chose qu’à ses affaires.

Le jeune inspecteur monta l’escalier en direction du dernier étage. Une puanteur lourde et métallique l’accueillit avec un courant d’air avant même qu’il ne mette un pied sur le palier. Karel s’arrêta net, son teint vira au cireux. Il sortit un mouchoir brodé qu’il plaqua sur son nez et sa bouche.

— Bon sang… murmura-t-il, la voix étouffée.

Elias se dirigea sans attendre vers la porte du fond et entra. Il découvrit alors que la vaste étude avait été transformé en abattoir. Le lustre central, dont les bougies s’étaient éteintes depuis longtemps, surplombait une véritable mare de sang séché qui collait à leurs semelles. De nombreux corps gisaient au sol, ou du moins, ce qu’il en restait.

Un croassement rauque fit sursauter Karel. Deux corbeaux se tenaient perchés sur le dossier d’un fauteuil éventré. Ils s’envolèrent par baie vitrée, le bec luisant d’un carmin sombre.

— Sales bêtes, jura Karel. S’il y avait la moindre trace à tirer de ce charnier, ils auront fait le ménage.

Elias se présenta devant le bureau en enjambant les cadavres des hommes de Volk, dont certains présentaient son tatouage distinctif : un crâne de loup. Il détailla le corps qui y trônait, plus malmené encore que les autres. On l’avait torturé avec une application qui frôlait l’artisanat.

— Milos Ganth, constata froidement Elias.

S’il n’avait pas porté son épaisse barbe, aussi célèbre que lui, et les tatouages sur son bras, l’inspecteur ne l’aurait probablement pas reconnu tant son visage avait été lacéré et picoré par les oiseaux. L’institution des Arcades n’était désormais plus qu’un bout de viande froide.

— C’est un carnage, commenta Karel en restant près de la porte. On leur a pas laissé la moindre chance. Par les grâces du Créateur, ces gars déconnaient pas. Je ne sais pas qui a pu faire ça, mais j’espère qu’on ne le croisera jamais. On note le décès, gamin, on appelle la voirie pour qu’ils ramassent tout ça et on s’en va. On ne tirera rien de ce merdier.

Elias l’ignora. Il ne comptait pas baisser les bras si rapidement sur sa première enquête. L’occasion était trop belle pour ne pas la saisir pleinement. Son esprit compartimentait déjà l’horreur pour ne garder que ce qui pourrait l’approcher de la vérité. Il contourna le bureau pour inspecter les papiers éparpillés sur le meuble. Il les feuilleta du bout de ses gants. Des registres de compte, des noms, des cargaisons… Les classiques des réseaux de contrebande. Rien de bien intéressant à première vue. Milos n’avait définitivement pas été tué pour ça.

Il abandonna ses lectures et laissa traîner ses doigts le long du bureau jusqu’à un petit tiroir ouvert. L’absence complète de poignée sur celui-ci lui fit comprendre qu’il avait dû être ouvert par un mécanisme dérobé. Il était vide. Le double fond s’emboitait de travers. Quoi qu’il ait contenu, quelqu’un s’en était emparé.

Il observa un instant le reste de la pièce, les yeux plissés, puis se tourna vers les grandes étagères murales. De nombreux livres gisaient ai sol, les pages froissées et imbibées de sang. Il s’approcha, passa ses doigts sur le bois pour en chasser la poussière qui devait bien s’accumuler là depuis des années, jusqu’à atteindre un endroit où un poignet avait probablement fait la même chose que lui. Il s’arrêta, tenta de pousser le fond de la bibliothèque, de tirer le rebord. Rien ne bougea.

— Qu’est-ce que tu fous, gamin ? s’impatienta Karel. Tu trouveras rien, ici.

— Il manque quelque chose, répondit Elias. Ça ne sonne pas creux, pourtant, il y a ces marques. On a essayé de saisir l’étagère. Je parie qu’elle cache quelque chose, mais je ne trouve pas le mécanisme.

— Peut-être parce qu’il n’y a rien et que tu te fais des idées ? Je sais que t’as envie de trouver quelque chose, mais parfois, il faut savoir accepter que la vérité est évidente. Ça m’a tout l’air d’un règlement de compte. Le Vairon a dû s’attirer les foudres de Volk.

— Ça ne colle pas. Quand tu connais sa réputation, il ne serait pas assez stupide pour ça. En plus ce sont les hommes de Volk qui sont morts.

— Ceux de Milos ont dû le retrouver, et comme il était déjà mort, ils se sont vengés. C’est souvent comme ça que ça se passe.

Frustré, Elias abandonna la bibliothèque et se dirigea vers la source du courant d’air qu’ils sentaient depuis le début : la baie vitrée. Le vent s’engouffrait entre les épaisses tiges de métal tordues et les éclats de verre qui restaient, faisant danser les rideaux de soie comme des linceuls. L’inspecteur s’immobilisa à quelques centimètres du vide. Il posa la main sur l’un des montants qui pointaient vers l’extérieur et appuya pour tenter de faire plier le fer, sans succès.

— Et ça ? demanda-t-il à son coéquipier. Comment tu l’explique ?

Le vieux garde s’approcha à contrecœur.

— Une fenêtre brisée, commenta-t-il. Le verre sur le perron en bas indique que l’impact était dirigé vers l’extérieur. Ils se sont battus et ont probablement envoyé quelque chose à travers ?

— Vu l’ouverture, ce serait un gros objet, répliqua Elias. Il n’y avait rien en bas.

— L’un d’eux a dû traverser, ou on l’a aidé, c’est tout.

— Il faut une sacrée force pour tordre les montants comme ça, même avec de l’élan.

Le regard d’Elias scruta le vide. Sur le perron qu’ils avaient traversé plus tôt, les éclats de verre scintillaient. D’autres étaient visibles dans l’escalier. D’ici, il remarqua ce qu’ils n’avaient pas vu en arrivant, les fissures qui parcouraient les dalles de la terrasse en cercles concentriques. Quelque chose avait vraiment frappé lourdement le sol. Il plissa les yeux et releva la tête, traçant une ligne imaginaire entre le jardin et les ruelles sombres du Tertre qui serpentaient en contrebas.

Une illumination traversa son visage. Il se retourna et se dirigea vers la porte.

— Où tu vas, gamin ? lança Karel, surpris.

— Tu as raison, lui répondit Elias en disparaissant dans le couloir, il n’y a rien de plus à trouver ici, la piste continue dehors !

— C’est pas vrai… Tu sais pas quand abandonner ?

— Ce mot ne fait pas partie de mon vocabulaire ! Suis-moi !

Le vieux garde passa en revue le charnier une dernière fois et soupira en se frottant les cheveux.

— Il va me rendre dingue…

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