﴾ Chapitre 19.3 ﴿ : Un fil rouge feu

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Karel suivit son partenaire et descendit les étages, une marche à la fois. Elias s’empressa de retourner sur le perron. Les éclats de verre étaient moins nombreux dans l’escalier qui menait au jardin, et moins nombreux encore sur le chemin qui quittait la propriété. L’explication logique ? Quelqu’un était passé par cette baie vitrée, avait atterrit sur la terrasse et s’était enfui vers le Tertre. Ne restait plus qu’à suivre sa piste. Le jeune inspecteur abandonna l’oppression du manoir pour plonger dans les venelles du quartier. Il y constata ce qu’il savait déjà : avant la dernière purge, le Tertre n’avait probablement rien eu à envier aux hauts-quartiers. Les reste de grandeur gothique des immeubles et maisons en pierre de taille défilait autour de lui. La peinture des volets s’écaillait, le bois gorgé d’eau tombait en morceaux. Un vrai gâchis.

Il s’arrêta pour inspecter les pavés et les marques récentes qui avaient même fissuré certains d’entre eux. Derrière lui, le bruit des sabots s’approcha. Karel rattrapa enfin son cadet avec leur calèche. Elle s’arrêta pour laisser le vieux garde en descendre.

— Hé, gamin ! lança-t-il, essoufflé. Tu penses que tu es où, là ? Ne pars plus tout seul comme ça ! Je n’ai pas envie de te ramener entre quatre planches ! Le Capitaine nous a laissé prendre un transport, il y a une raison ! Ce n’est pas pour le laisser derrière !

— On n’en aura pas besoin là où on va, répondit Elias en se dirigeant déjà vers une venelle étroite.

— Hé ! Oh et puis merde… Rentrez, souffla-t-il au cochet, on se débrouillera.

L’homme hocha la tête et fit claquer les rênes pour quitter les lieux. Karel s’engouffra à la suite d’Elias qui se déplaçait avec une fluidité déconcertante entre les tas d’immondices. Contrairement à lui, Karel sursauta lorsqu’un énorme rat renversa une poubelle. Elias savait où poser les pieds, quel coin éviter et où regarder. En peinant à suivre le rythme, Karel l’observa avec une curiosité nouvelle.

— Tu avances comme un chat de gouttière, gamin, lâcha-t-il lorsqu’Elias fit une nouvelle pause pour suivre leur piste. Soit tu as l’habitude de te balader dans des coins peu fréquentables, soit tu ne m’as pas tout dit.

Elias resta silencieux. Il approcha une grille tendue entre deux bâtisses. Le haut du grillage était tordu. La serrure de la porte avait été forcée, sans doute d’un coup d’épaule. Quelqu’un s’était faufilé par ici.

— Je me rends compte que je t’ai jamais demandé d’où tu venais, insista Karel d’un ton plus sérieux qu’à son habitude. Je vais être honnête, quand tu es arrivé, j’ai jeté un œil à ton dossier. Y’a rien d’écrit dedans. C’est assez inhabituel. T’es d’ici, c’est ça ?

Son cadet poussa la grille, prêt à reprendre leur marche mais s’arrêta. Il soupira. Ses origines n’avaient rien d’un secret. Il s’était simplement assuré que cela ne le freinerait pas dans ses ambitions car, quoi qu’il en dise, le sang des bas-fonds n’avait jamais rien d’un atout aux yeux de la hiérarchie de Canaan. Il n’en avait pas plus aux siens.

Il fut presque surpris qu’un inspecteur aussi aguerri que Karel ait mit autant de temps à comprendre. Le vieux garde avait beau attendre la retraite sans trop en faire, Elias avait rapidement compris qu’il avait été un cador autrefois. Des dizaines de dossiers classés aux archives portaient sa signature, un nombre impressionnant d’affaires résolues.

— Oui, confirma-t-il. J’ai grandi ici.

Le visage de Karel se ferma.

— Au Tertre ?

— Aux Lanternes, corrigea Elias.

— Je croyais que tu m’avais dit que ton père était scribe aux Archives. Tu m’as menti ?

— Je ne t’ai pas menti. Mon père était scribe, et ma mère vendait sa compagnie aux Lanternes. Mais on ne paye pas un loyer décent dans les hauts-quartiers avec son corps, de l’encre et surtout pas avec de l’honnêteté. Mon père était obsédé par la droiture. Il croyait que cela suffirait à l’élever. Il en est mort pauvre et méprisé.

Elias marqua une légère pause. Il enjamba une flaque d’huile et poursuivit la piste à pas réduits.

— C’est moins pire que ce que tu peux imaginer de grandir ici. J’en garde quand même de bons souvenirs, et une leçon importante. Mon père m’a appris une chose malgré lui : la vérité a une valeur qui dépend de l’importance qu’on lui porte. Si l’on sait s’en servir, elle est inestimable. Pour moi, c’est un outil, une arme qui peut façonner le monde. Je ne la cherche pas pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle peut offrir. Si j’ai fait le choix de falsifier mon dossier, ce n’est pas pour me cacher. Je suis simplement réaliste. Si cela s’ébruite, personne ne me prendra au sérieux. Je ne réussirai pas en étant honnête. Je ne réussirai pas en jouant selon les règles.

Karel digéra l’information sans un mot.

— Tu es libre de me dénoncer si le cœur t’en dis, poursuivit Elias sans détourner les yeux des indices qu’il décelait çà et là. Pour le moment, je ne crois pas risquer plus grave que d’être assigné à l’archivage. Je constate cependant que ça ne te laisse pas indifférent. J’ai d’ailleurs aussi remarqué que ton comportement depuis que nous avons passé l’Arche d’Union n’est plus tout à fait le même. Tu es tendu et, sans que je sache vraiment pourquoi, en colère. Tu as le regard d’un homme qui marche au milieu des fantômes. Si ce que je suis ou le fait d’être ici te dérange, je peux continuer cette enquête seul. C’est à toi de me dire.

Le vieux garde pouffa, pris de court. L’aveu de son cadet sembla fissurer quelque chose dans sa propre armure de cynisme.

— Bon sang… soupira-t-il. Tu as vraiment l’œil, gamin. C’est dingue comme tu lui ressembles...

— Qui donc ?

— Mon fils, commença Karel, la voix rauque. Lui aussi avait ce talent pour lire entre les lignes. Je sais que je n’en ai pas l’air, mais quand j’étais jeune, j’assurais vraiment comme inspecteur. Il voulait me ressembler, et franchement, il m’aurait largement surpassé. Je voulais le pistonner aux Archives, ou à la logistique. Un truc tranquille, où il ne se mettrait pas en danger, tu vois ? Mais il avait la tête dure, comme moi. Il faisait de la justice une priorité. Il s’est même rendu hors du Mur lors de ses classes. Je n’ai pas passé une journée sans craindre qu’on me ramène son insigne. Heureusement, il est rentré. Il m’a parlé de cette mission pendant des jours…

Le vieux garde eut un rire triste qui se transforma en toux sèche.

— Il est mort un mois après, ici, tué dans les bas-fonds. Son enquête l’a poussé trop près de ce qu’il n’aurait pas dû approcher, trop près des intérêts de certains là-haut. Ma femme… elle n’a pas supporté. Le chagrin l’a bouffée plus vite qu’un chancre. Elle s’est éteinte l’année d’après.

— Ses investigations ont donné suite ? demanda Elias, la voix adoucie.

— Non. J’ai enterré ceux que j’aimais, ils ont fait de même avec l’enquête.

— Et tu n’as pas cherché à continuer ? Pour lui faire justice ?

Karel leva un œil rougi vers Elias. Il n’y avait plus qu’une fatigue infinie sur son visage.

— La justice, la vérité… Je vais être honnête, gamin, je n’en ai plus rien à foutre. J’ai une petite maison avec un jardin que ma femme adorait. On s’était promis d’y faire un petit potager. Je veux juste finir mes trimestres sans me faire trouer la peau pour aller m’occuper de ses tomates et attendre la fin. Si j’ai compris quelque chose dans ce monde de merde, c’est que la justice n’est qu’un joli mot. Tu parles de la vérité comme d’un trésor ou d’un outil qui changera ta vie, mais ce que tu ne vois pas, c’est qu’elle a un prix, et qu’il peut être bien plus élevé que tu ne le penses. La vérité ne ressuscite personne, gamin. Elle te colle juste une cible dans le dos. Crois-moi, cette enquête ne sent pas bon. La vie vaut bien plus que ce tu trouveras au bout du chemin. Tâche de ne pas l’oublier si tu décide de continuer.

Elias soutint le regard sombre de Karel. Il comprenait la leçon qu’essayait de lui transmettre son équipier, mais la flamme de sa propre ambition ne vacilla pas pour autant. Il découvrirait ce que cachait la mort de Milos, et ce qui reliait tout ça à Bastian Volk. Il opina silencieusement et pivota pour reprendre sa piste.

Les deux hommes poursuivirent leur progression dans un silence lourd. Ils traversèrent une bonne partie du quartier jusqu’au bout d’une petite ruelle qui terminait en cul de sac. Du moins, elle aurait dû. Elias s’arrêta net, les sourcils froncés. Le mur d’enceinte à l’extrémité présentait une énorme brèche qui se propageait même aux maisons adjacentes.

— Qu’est-ce que c’est ça encore ? demanda Karel.

L’inspecteur s’approcha, fasciné autant qu’inquiet. La pierre n’avait pas éclaté. On aurait dit qu’elle s’était érodée, à l’image d’une falaise battue par les vents marins durant des siècles. Elias s’accroupit et gratta l’interstice entre deux pavés. Il remonta une pincée de poussière qu’il fit rouler entre ses doigts.

— C’est du sable, constata-t-il.

— Du sable ? s’étonna Karel. Au milieu du Tertre ? Tu vas me faire croire que ça vient de là ?

Elias se releva en essuyant ses mains l’une contre l’autre avec une grimace concentrée. Une odeur métallique régnait dans l’air. Karel avait raison. Rien n’aurait pu creuser un trou pareil. Rien, si ce n’est peut-être une chose.

— Je n’aime pas ça, ajouta le vieux garde en inspectant la ruelle. Mon petit doigt me dit que ce n’est pas un simple conflit de gang comme les autres, et il se trompe rarement. Il s’est passé quelque chose d’anormal ici. On devrait…

Il s’interrompit. Son regard accrocha l’une des fenêtres au-dessus d’eux.

— On est observés, murmura-t-il.

Il désigna du menton la maison bourgeoise défraîchie qui surplombait l’impasse. Au premier étage, derrière un rideau crasseux, une ombre venait de bouger. Karel reprit une posture officielle. Il bomba le torse, main sur le ceinturon.

— Laisse-moi faire, peut-être que quelqu’un saura nous dire ce qui s’est passé ici.

Il se présenta face à la porte de chêne dont le vernis s’écaillait tel une peau morte et frappa trois coups francs.

— Garde-ébène ! Nous avons des questions à vous poser. Ouvrez !

Le silence lui répondit, moqueur. Karel réitéra sa sommation. Dans un petit cliquetis, le judas grillagé s’ouvrit. Un œil vitreux et méfiant s’y présenta.

— Je ne parle pas aux chiens, lui répondit la voix d’une femme âgée de l’autre côté.

La trappe se referma sans plus de cérémonie dans un clac sonore. Karel ravala sa fierté et soupira en se tournant vers Elias, les bras ballants.

— Laisse tomber, dit-il. Ils ne parlent jamais aux uniformes par ici. On pourrait entrer moins gentiment mais ça ne la fera pas plus parler et Varos va nous tomber dessus si on cause de la casse pour rien.

Elias s’avança à son tour. Il posa doucement nue main sur l’épaule de Karel pour le faire reculer, puis se plaça devant le bois usé. Il ne frappa pas. Il posa simplement sa paume à plat contre la porte, persuadé que la vieille dame se tenait toujours de l’autre côté.

— Je sais qu’on vous dérange, Mama, commença-t-il.

Sa voix avait changé. Elle était plus ronde, plus traînante. Elle portait l’accent et le rythme qu’Elias s’efforçait habituellement de gommer.

— Je me fous de ce qui mijote sur votre poêle, poursuivit-il. Je me fous de ce que vous cachez sous les lattes de votre plancher, de ce que vous devez à je ne sais qui. Je ne suis pas là pour ça.

Il marqua une courte pause pour laisser les mots s’infiltrer.

— Je sais que vous avez vu ce qui s’est passé en bas, et ceux qui ont fait ça. Vous avez vu comment le mur a été bouffé.

Le jeune inspecteur rapprocha son visage de la porte, le ton plus urgent.

— Ce truc-là, vous savez comme moi que ce ne sont pas les gars du Loup qui en sont responsables. Le genre de type qui est prêt à faire ça n’en a probablement rien à faire de ceux qui sont derrière ces murs. Si on ne l’arrête pas, la prochaine fois, c’est peut-être votre maison qui finira en sable, et vous en dessous.

Le silence demeura, aussi poisseux que la ruelle. Elias se décida à abattre sa dernière carte.

— Aidez-nous à nettoyer cette merde avant qu’elle ne vous atteigne. Dites-nous ce qu’il s’est passé et on disparait. Vous ne reverrez jamais nos sales gueules, vous avez ma parole.

Une respiration sifflante passe le vieux chêne. Le judas s’ouvrit à nouveau, plus lentement cette fois. L’œil inspecta le manteau noir d’Elias puis remonta vers son visage. Il s’attarda sur ses traits, sur la dureté de son regard et cette absence totale d’illusion.

La vieille poussa une grogne bruyante et humide.

— T’as pas l’odeur des autres chiens, mon garçon.

Elle referma le judas. Karel haussa les sourcils, persuadé qu’ils venaient d’essuyer un second refus, mais le bruit de plusieurs verrous résonna derrière la porte. Elle s’entrouvrit ensuite dans un grincement de protestation. Un fort parfum de thé noir et de litière envahit leurs narines. Une silhouette voutée apparut dans l’encadrement, appuyée sur une canne tordue.

— Entrez, croassa-t-elle. Avant qu’on vous voie.

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