﴾ Chapitre 19.4 ﴿ : Un fil rouge feu
La vieille femme recula pour dégager le passage. Elias n’hésita pas un instant et rentra. Karel se résigna à le suivre. La lourde porte se referme derrière eux dans un grincement plaintif. L’intérieur de la maison ne contrastait pas avec la désolation des rues. Un véritable capharnaüm se présenta à Elias. Des tapis rapiécés s’empilaient sur le plancher pour masquer les courants d’air. Les murs se cachaient derrière des étagères surchargées de bibelots ternes, de bocaux d’herbes séchées et d’horloge dont les tic-tacs asynchrones emplissaient le couloir. L’air y était plus lourd encore que ce qu’Elias eût senti depuis l’extérieur, saturé par cette entêtante odeur de thé noir, de naphtaline et d’urine de chat.
Leur hôte avançait à pas glissés sur sa canne. Elle les conduisit vers ce qui lui servait de salon et désigna les fauteuils au velours élimé.
— Asseyez-vous, marmonna-t-elle en se dirigeant vers la pièce adjacente. Je vais faire du thé. Touchez à rien.
Karel s’exécuta avec une raideur presque comique tandis qu’un bruit de vaisselle provenait de la cuisine. Le Garde-ébène s’assit sur le bord du coussin comme ci celui-ci était couvert de clous. Il serra les genoux, les bras pressés le long du buste par peur d’accrocher l’un des innombrables napperons en dentelle. Elias se laissa tomber dans l’autre fauteuil.
— Qu’est-ce qu’on fout, gamin ? chuchota Karel en se penchant vers Elias. On est en pleine enquête, on a le Vairon mort à quelques pâtés de maison et toi tu vas prendre le thé ?
— La patience, Karel, répondit Elias en observant les alentours. C’est la monnaie locale.
La maîtresse des lieux revint quelques instants plus tard avec un plateau d’argent cabossé. Elle le posa sur la table avec un soupir rocailleux et servit deux tasses, l’une fêlée, en belle porcelaine, l’autre, un simple gobelet en terre cuite. Elle poussa la première vers Elias, avec une attention presque maternelle, et la seconde vers Karel, sans un regard. Elle s’installa ensuite dans son fauteuil à bascule, prit un biscuit sec et le trempa longuement dans sa propre boisson chaude.
Le silence s’étira, rythmé par le balancier du fauteuil et le grincement des mâchoires de la vieille femme qui mâchonnait son biscuit ramolli. Karel chercha en vain son coéquipier du regard. Elias sirotait simplement son thé.
— Bon, murmura Karel pour lui-même. Ça a assez duré. Madame, reprit-il plus fort. Nous enquêtons sur les évènements du manoir de Bastian Volk. Avez-vous vu ce qui s’est passé sous vos fenêtres ?
Leur hôte l’ignora avec un talent qu’Elias fut forcé de lui reconnaître. Elle ne tourna même pas la tête et se contenta simplement de regarder le jeune inspecteur droit dans les yeux. Elle désigna l’assiette ébréchée du menton.
— Prends-en un, mon garçon. T’es bien maigre pour un type de la garde. Ils vous nourrissent plus ?
Elias esquissa un mince sourire, prit un biscuit entre ses doigts et croqua dedans pour la forme. Un étrange mélange de beurre, de sucre et d’épices envahit son palais tandis que son partenaire levait les yeux au ciel, exaspéré.
— Le mur, dehors, Mama, finit par lancer Elias en reprenant la casquette de l’enquêteur. Qu’est-ce qui l’a mis dans cet état ?
La vieille cessa peu à peu de se balancer. Elle posa sa tasse sur ses genoux.
— J’étais à ma fenêtre. Je surveille toujours la rue, mon garçon. Tu sais ce que c’est. Un coup ça trafique, l’autre ça vérifie si ta porte peut se crocheter facilement. Heureusement pour moi, je suis toujours prête pour accueillir mes invités.
Elias ne put s’empêcher de trouver son regard insistant. Ses yeux descendirent lentement vers la base du fauteuil, sous laquelle dépassait tout juste le canon d’un fusil. Il ne laissa aucun trouble paraître sur son visage mais acquiesça simplement. Message reçu.
— Pour répondre à ta question, reprit-elle, oui, j’ai vu ce qui s’est passé. La pierre qui s’effrite, l’air qui brûle les yeux et la gorge.
— De l’éther, c’est ça ? suggéra Elias.
Elle hocha lentement la tête, un rictus étirant ses lèvres ridées.
— Un gamin.
Elias manqua d’avaler son thé de travers. Il reposa sa tasse, l’esprit en ébullition.
— Un gamin ? demanda-t-il sans parvenir à masquer sa surprise. Vous êtes sûre ?
— Un morveux, insista-t-elle en pointant un doigt tordu vers la fenêtre. Pas bien grand mais le regard noir, mauvais comme une teigne. C’est lui qui a fait voler toute cette poussière et ouvert le mur d’un seul geste de la main.
Elias fronça les sourcils en reprenant une gorgée. Un enfant ? Ça n’avait aucun sens. Il n’était pas le plus calé sur la question, mais il savait tout de même que manipuler l’éther exigeait une discipline de fer et surtout, un corps capable d’en supporter les affres. Le Célestium n’acceptait d’ailleurs les recrues à la Sélection qu’à partir de quinze ans, précisément pour cette raison. Ce n’était donc probablement pas un Etherios, ce qui signifiait qu’un gamin des rues avait développé le même pouvoir qu’eux sans recevoir le Baptême. Les pièces ne s’emboîtaient pas.
— Madame, intervint Karel, désireux de laisser son agacement de côté face à l’énormité de la déclaration. Un enfant ne peut pas…
— Taisez-vous, l’uniforme, cracha la vieille avec un regain de vivacité qui fit reculer le vieux garde au fond de son fauteuil. Je sais ce que j’ai vu, et il ne l’a pas fait pour s’exercer à la maçonnerie. Oh que non. Il fuyait comme un rat.
— Il fuyait ? répéta Elias.
— Oui, il y avait quelqu’un au cul du rat.
Elias se pencha en avant, le rythme cardiaque en roue libre.
— Quelqu’un le poursuivait ? Pourquoi ?
— Je l’ignore, mon garçon. Beaucoup de gens en fuient d’autres par ici.
— Avez-vous vu à quoi ressemblait cette personne ?
Le visage de leur hôte changea du tout au tout. La méfiance s’évapora, remplacée par une expression admirative, presque envieuse.
— Oh oui, souffla-t-elle, les yeux brillants. C’était une femme. Par les grâces du Créateur, une vraie tigresse, le genre qui baisse les yeux devant personne. Elle lui a tenu tête sans trembler, avec de l’éther qui crépitait de partout. Ça m’a rappelé ma jeunesse. J’aurai rêvé d’avoir une telle trempe, autrefois.
— Vous pourriez la décrire ? coupa Elias qui craignit un instant qu’elle se perde dans ses rêveries.
— Oh je pense que tu ne peux pas la rater, mon garçon, gloussa-t-elle. On n’oublie pas quelqu’un comme elle. Elle avait une crinière de lionne. Des cheveux bouclés, aussi rouges que le feu des enfers. On aurait dit des flammes au milieu de toute cette grisaille.
Une petite ride se creusa sur le front d’Elias. Il resta silencieux, le regard perdu dans le vide, sur les volutes de vapeur qui s’échappaient de son thé sans qu’il ne les voie. Quelque chose le dérangeait, mais il restait incapable d’expliquer quoi. Des cheveux de feu… Pourquoi ce détail précis venait-il provoquer chez lui une telle sensation de déjà-vu ? Karel meubla la discussion en essayant de relancer l’interrogatoire. La vieille femme ne l’écouta même pas. Elle regardait Elias avec curiosité. Le jeune inspecteur tiqua soudain et plongea la main dans sa poche pour en tirer son carnet à la couverture de cuir élimée. Il l’ouvrit sur ses genoux et ignora souverainement le soupir exagéré de son partenaire.
Il feuilleta quelques pages, remonta chacune de ses notes depuis les dernières semaines jusqu’à celles qu’il avait écrit plus tôt dans la journée. Là, il parcourut les marges noircies de son écriture serrée, détaillant la chronologie qu’il avait reconstitué de l’incendie de la Roseraie. L’explosion, le chaos, l’incohérence temporelle entre l’arrivée de Zan de Valor et celle du reste des convives, présents au Palais de l’Aube en l’honneur des candidats victorieux à la Sélection…
Son doigt s’arrêta.
Témoignage 28a : Deux Etherios arrivent sur place. Un homme, cheveux et barbe bruns. Une femme, cheveux roux.
Un frisson froid lui parcourut l’échine. L’esprit agité, Elias releva les yeux vers le mur, tapissé d’horloges. Un profond doute commençait à s’insinuer en lui. Si cette femme aux cheveux de feu avait véritablement poursuivi l’enfant qui manipulait l’éther, alors il y avait de fortes chances qu’elle soit comme lui. Peut-être même une Etherios. Et si c’était le cas… pouvait-il s’agir de la même personne que cette Etherios aux cheveux roux, présente à la Roseraie le soir de l’incident ? La coïncidence semblait trop grande, mais l’hypothèse restait fragile. Elle n’expliquait pas tout. En réalité, elle n’expliquait même presque rien. Si cette théorie reliait vraiment les meurtres commis chez Bastian Volk et l’incendie de la Roseraie, alors elle ouvrait un gouffre de complications. L’enquête avait-elle été classée trop vite ? L’incendie de la Roseraie était-il vraiment un accident ? Pourquoi un enfant maîtrisait-il l’éther ? Pourquoi était-il poursuivi par une Etherios ? Quel rapport avec la mort de Milos Ganth ?
Les pièces du puzzle restaient pour le moment trop dispersées. Certaines semblaient même appartenir à une toute autre image, mais le lien potentiel était trop beau, trop énorme pour être ignoré. Si Elias parvenait à comprendre, la suite de sa carrière était toute tracée.
— Mama ? demanda-t-il, déterminé. Avez-vous remarqué autre chose ? Est-ce que d’autres personnes sont venues dans les jours qui ont suivi ?
— Quelques curieux, expliqua la vieille. Quand le mur a volé en poussière, je dois avouer avoir eu peur, mon garçon. Je me suis cachée. Je n’ai rien vu d’autre.
Elias referma son carnet d’un coup sec, convaincu qu’il en avait déjà appris beaucoup.
— Vous avez été d’une aide précieuse, Mama. Je vous remercie. Gardez bien votre porte fermée et merci pour le thé. Karel, nous avons fini.
Il se leva d’un bloc, déposa discrètement un Oberin d’argent sur la table et se dirigea vers la sortie. Karel, qui venait tout juste d’engloutir son thé pour faire bonne figure, s’empressa de saluer leur hôte pour le suivre. Cette dernière détourna le regard comme s’il n’existait pas. Le vieux garde rattrapa Elias dans la ruelle.
— Tu peux m’expliquer à quoi tu joues, gamin ? explosa-t-il à mi-voix. On était enfin entrés ! Elle commençait tout juste à parler, on aurait pu en tirer des détails utiles ! Je suis certains qu’elle n’a pas tout dit.
Elias s’assura que la porte s’était bien refermée derrière eux. Il se tourna vers son aîné, une lueur brillante dans les yeux.
— Nous avons tout ce qu’il nous faut, répondit-il, confiant.
— Non, justement ! On n’est pas plus avancés !
— Réfléchis un peu. Une femme rousse, avec de l’éther qui lui crépite sur la peau. Ça ne te rappelle rien ?
Karel fronça les sourcils, la bruine naissante perlant sur sa moustache.
— Comment je saurais ? D’accord des rousses c’est pas ce qu’il y a de plus fréquent, mais t’en a plein la ville.
— Ce matin. Les rapports classés de la Roseraie. Les témoins ont décrit que deux Etherios étaient arrivés sur les lieux avec la garde. L’un d’entre eux était une femme aux cheveux roux.
— Je ne veux pas te décevoir, gamin, mais ça pourrait très bien être deux personnes différentes.
— Ça pourrait, acquiesça Elias. Seulement, si c’est bien la même, alors ça peut aussi vouloir dire que la Roseraie et le meurtre du Vairon chez Volk sont liés.
— C’est tiré par les cheveux… Et le gamin ? Celui qui a ouvert le mur. Il sort d’où dans ton histoire ?
— C’est encore une pièce à placer, murmura Elias, le regard rivé sur la brèche béante au bout de l’impasse. Mais si j’ai bien raison, cette affaire est énorme.
Karel expira et se frotta la nuque.
— C’est justement ce dont je parlais quand je te disais que cette enquête ne sentait pas bon, gamin. Quoi qu’il se soit passé à la Roseraie, l’affaire est classée. De tout façon, on est bloqués.
— Comment ça, bloqués ? C’est une piste qui mérite d’être suivie. Je sais très bien qu’au fond tu penses la même chose.
— Peut-être, laissa échapper Karel avec une amertume palpable. Mais en attendant, on parle d’une Etherios. Tu crois qu’on va faire quoi ? Aller toquer à la porte du Célestium avec nos petits insignes en argent et demander à interroger chaque femme rousse ? Les Etherios ne sont pas l’élite de Canaan pour rien, gamin. Ils ne répondent pas à l’autorité des Gardes-ébènes. Ils sont intouchables pour des gratte-papiers comme nous. Si on compte faire quoi que ce soit qui les implique de près ou de loin, non seulement il faudra que Varos accepte, mais on aura besoin que Darius Grisemont en personne appuie notre demande, ou bien que le Conseil émette un avis de consultation officiel. Tu sais très bien que ni l’un ni l’autre ne lèvera le petit doigt pour le meurtre d’un habitant des bas-fonds, tout caïd qu’il soit. Pour reprendre tes mots, si tu as bien raison, qu’il y a bien une zone d’ombre autour de la Roseraie et du meurtre du Vairon, je sais aussi que ceux qui sont derrière tout ça ont le bras long, et qu’ils ne verront pas d’un bon œil notre petite enquête.
Elias serra les dents et ravala sa réplique. Il savait Karel dans le vrai, sur tout la ligne. S’attaquer aux Etherios, c’était s’attaquer aux fondations mêmes de Canaan. Mais il savait aussi que l’opportunité qu’il avait guetté toute sa vie l’attendait de l’autre côté de ce mur infranchissable. Il releva les yeux. Derrière sa fenêtre, la vieille femme les observait.
— Les Barons sont discrets de nature, murmura-t-il, plus pour lui-même que pour Karel. Avec ce qui est arrivé, ils le seront plus encore. Ce ne sera pas simple de débusquer Volk. Si nous voulons lui mettre la main dessus, si nous voulons connaître le fin mot de cette histoire avant que Varos ou Akino ne nous retirent l’enquête, nous n’avons pas d’autre choix que de suivre le seul fil que nous ayons…
Il se tourna vers le vieux garde, le regard brûlant d’ambition.
— Il faut retrouver cette Etherios aux cheveux de feu.

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