﴾ Chapitre 20.1 ﴿ : La règle d'or

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S’il y avait bien une chose que Félix appréciait encore moins que les molosses des bas-fonds, c’était la mer. Enfin, pas à proprement parler. Il n’avait simplement jamais saisi l’intérêt de s’entasser sur un tas de planches mal calfatées pour y vomir son repas à la moindre houle. Par extension, il n’appréciait pas non plus ceux qui avaient fait de cette absurdité leur vocation. À Canaan, les marins avaient la fâcheuse tendance à se croire indispensables. Malheureusement pour Félix, ils n’avaient pas tout à fait tort. Sans le fruit de leur pêche, les élevages et les champs n’auraient pas suffi à faire tenir la cité plus de quelques mois. Mais à les entendre brailler dans les rades, leur mission s’avérait plus cruciale encore que celle des Etherios. Plus risquée aussi.

Il fallait dire qu’au-delà de la Mâchoire, l’immense ligne de récif qui encerclait la région, l’océan n’avait rien d’un allié. Les vieux loups de mer racontaient qu’une ombre colossale rôdait dans les profondeurs : une divinité des abysses pour les ivrognes, un léviathan pour les autres. La seule chose certaine, c’était que les rares navires qui avaient tenté de remonter les côtes en dépassant le récif n’étaient jamais rentrés. La mer savait prélever sa dîme avec la régularité d’un usurier.

Félix inspira profondément l’air poisseux des Docks. Le goudron, le guano, le suif ou les entrailles de poisson… les relents, tant âcres qu’indélicats, lui emplirent les poumons, moins désagréable au demeurant que ceux de terre chaude, de sang et de mort qu’il s’imaginait encore sans mal depuis leur mission hors du Mur. Ce matin-là, le brouillard s’enroulait autour des grues rouillées avec la langueur qu’il lui connaissait. Il discernait à peine les nombreuses silhouettes qui s’agitaient sur les quais. Celles de dockers, d’ouvriers, de passants venus acheter la pêche du jour. L’une d’elle approcha le muret où il se tenait assis et s’y issa à son tour.

— Je suis surpris que tu sois en retard, lança Félix sans détourner les yeux d’une fillette qui suivait sa mère en trottinant.

— Tu rigoles ? rétorqua Adriel en se tournant vers le cadran qui les surplombait. Il est même pas huit heure. Et puis c’est moi qui devrais être la plus surprise. Depuis quand tu acceptes des rendez-vous avant midi ?

— Je dors pas très bien depuis quelques nuits, avoua-t-il. Je me réveille tôt, autant en profiter, non ?

Adriel laissa échapper un petit rire entendu.

— Tu m’étonnes. Après vos exploits, t’as pas dû manquer de compagnie pour fêter ça.

— Les rumeurs vont vite à ce que je vois.

— Les miliciens qui reviennent avec des jambes qui tremblent ont souvent la langue bien pendue. Ce ne sont pas toutes les sections qui s’offrent un tel succès pour leur première mission. On ne parle que de vous, ici. J’imagine que le grand Mshindi n’a pas perdu l’occasion de fanfaronner un peu après avoir abattu un vers géant à mains nues. Un bon moyen pour s’attirer les grâces des filles de la haute, pas vrai ?

Félix esquissa un demi-sourire complice. Il laissa Adriel s’imaginer des frasques inexistantes. Il préférait de loin cette version. La réalité lui paraissait beaucoup moins glorieuse. S’il fermait si difficilement les yeux, ce n’était malheureusement pas à cause d’une bonne compagnie, mais bien parce que le souvenir de leur mission s’accrochait étrangement à lui comme une tique. Fidèle à lui-même, il avait bien entendu fanfaronné à l’auberge, fêté sa victoire avec tout le monde dans l’euphorie et l’insouciance. Lors du combat, la possibilité d’échouer ne lui avait d’ailleurs pas vraiment effleuré l’esprit. Mais depuis leur retour et le calme qui l’accompagnait, le souvenir des cris, l’odeur de la cendre et des entrailles occupaient un peu trop de place à son goût.

Pour la première fois depuis qu’il avait revêtu cet uniforme, il commençait à prendre la mesure de l’enfer qu’était la guerre que menaient les Etherios et, plus douloureusement encore, à imaginer ce qu’avait sans doute vécu son père. Lui n’avait pas eu la chance de pouvoir compter sur l’éther pour se tirer de ce cauchemar. Il n’avait eu que l’acier et son courage pour faire face à ces abominations que la chaire seule ne pouvait vaincre, et cela n’avait pas suffi. Face à un tel monde, la mort n’était pas de la malchance. C’était la règle.

Félix sentit sa gorge se serrer et chassa immédiatement ces pensées d’un battement de cils. Il n’était pas revenu pour s’apitoyer sur les fantômes du passé, ni sur les siens. Il pivota sur le muret pour faire face à sa camarade, le regard concerné.

— J’imagine que si tu m’as demandé de venir, c’est pas juste pour parler de ça. Tu as pu trouver quelque chose pendant que je faisais le guignol, là-dehors ?

L’assurance d’Adriel et son humeur s’effritèrent. Elle laissa échapper un soupir et se frotta la nuque.

— Trois fois rien, admit-elle, la voix plus éraillée. J’ai pourtant mis toutes les Hirondelles sans exception sur le coup. Je crois que je n’ai jamais vu les bas-fonds aussi silencieux. On dirait que tout le monde fait profil bas. Enfin, pas tout le monde. Les Gardes-ébènes ont trouvé le corps de Milos. C’est devenu délicat de poser les mauvaises questions.

Félix se pinça les lèvres, résolu. Tout cela n’avait été qu’une question de temps avant que sa mort ne soit découverte. Ils ne trouveraient maintenant plus rien au Tertre, probablement pas plus aux Arcades. Le vieux Loup n’était pas assez stupide pour y retourner. Félix ne le serait pas non plus pour l’y chercher. Mais alors, où regarder ? Bastian Volk avait autant d’alliés que d’ennemis aux quatre coins des bas-fonds. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.

— Trois fois rien c’est toujours quelque chose, se ressaisit-il en captant une étincelle persistante dans l’œil cerné d’Adriel.

— J’admire ta capacité à rester positif, concéda-t-elle. Tu te rappelles d’Alevio ? Il bossait pour Milos. Un ancien brise-fer.

— Un grand brun, tatouages de roses sur le bras ?

— C’est ça. Nils a passé la semaine à trainer du côté des Arcades. Il a remarqué un peu par hasard qu’il fréquentait moins les comptoirs. Il s’entraîne au combat tous les soirs dans une cave. J’ai mené ma petite enquête. Il s’est rendu plusieurs fois au Tertre ces derniers mois, mais le plus important, c’est que Nils a réussi à le filer de loin.

— J’imagine que si tu m’en parles, c’est qu’il l’a vu se rendre quelque part d’intéressant ?

— Il est descendu aux Failles, confirma Adriel. Trois fois en cinq jours.

Félix hocha la tête sans grande conviction. Cela compliquait les choses. Si les bas-fonds représentaient les entrailles crasseuses de Canaan, les Failles en étaient les abysses. Une ville sous la ville, nichée dans les plaies béantes qui plongeaient pour certaines à des centaines de mètres au centre de la terre. À l’origine de simples crevasses géologiques, elles avaient été creusées, étayées et colonisées au fil des différentes purges qui avaient balayé la cité. Chaque fois que la haut-ville avait décidé de laver la fange à grand coups de sang et d’acier, les Barons s’y étaient terrés comme des cloportes sous une pierre le temps que passe l’orage. Les Failles avaient toujours été le dernier sanctuaire de la pègre, un territoire au ban du monde, privé d’air, baigné dans la lueur maladive des lampes à éther et des vapeurs toxiques qui remontaient des profondeurs. Dans ce labyrinthe vertical abritant dortoirs insalubres, marchés de contrebande, fumeries et âmes perdues, on y trouvait surtout la perle poussiéreuse des Barons : les Arènes.

— Tu crois qu’ils prendraient le risque d’organiser un tournoi ? demanda Félix.

— Ça m’en a tout l’air, opina Adriel.

La jeune fille croisa les bras pour se protéger de l’humidité du matin, un regard fatigué perdu vers la brume. Félix prit quelques secondes de réflexion. À Canaan, les mots prenaient un sens différent en fonction de là où l’on se trouvait. Dans les Hauts-quartier, les Arènes et leurs immenses gradins transpiraient la gloire martiale, le courage, la valeur ou l’élitisme. Celles des Failles ne s’encombraient pas de telles frivolités. Dans ce lieu érigé à la gloire de la débauche, il n’y était question que de triche, de ruse, de violence et de fureur pour le frisson des parieurs avinés. Le genre d’endroit où l’on nettoyait le sol à grandes eaux pour effacer le sang et la chaire broyée entre deux combats. Une sauvagerie animale qui masquait idéalement ce qui s’y jouait en arrière-plan. Sous le couvert des combats, les Barons pouvaient se réunir en terrain neutre et discuter affaires, bien à l’abri des oreilles des Gardes-ébènes, de l’Ordre ou des fouineurs du Conseil. Si le vieux Loup préparait une riposte après le meurtre de Milos et les évènements de la Roseraie, il s’y trouverait. Félix en était convaincu.

— On ne peut pas rater une occasion pareille, trancha-t-il en relevant les yeux vers Adriel. On a le lieu, on a la cible. Reste simplement à savoir quand, et prévoir le plan.

— On a rien du tout, rectifia-t-elle, la mâchoire serrée. C’est déjà ridicule d’espérer l’approcher si facilement, alors lui soutirer des informations ? Et puis il faudrait déjà qu’on puisse rentrer. Sans invitation, ton plan on peut se le carrer où je pense. Je vais être honnête, Félix, j’ai retourné tout notre réseau. J’ai proposé de l’or, j’ai fait chanter deux usuriers qui nous doivent encore des faveurs… rien. On ne pourra pas rentrer.

Félix ne put s’empêcher de noter l’agressivité dans sa tirade. Le regard de sa camarade se déroba tandis que ses épaules s’affaissaient.

— C’est notre seule piste, reprit-elle d’une voix sourde. Si on n’attrape pas Volk aux Failles, il s’évaporera à nouveau, et notre piste mourra avec lui. Si ça arrive…

Les mots semblèrent s’accrocher à sa gorge. Elle déglutit avec difficulté, les traits épuisés.

— On ne la reverra pas. On va perdre Leona…

Félix laissa le clapotis de la rade combler le silence. Il n’avait pas besoin d’un dessin pour deviner ce que cachait ce mélange de peur et de frustration. Il en avait encore le goût, tout autant que celui de la colère qu’elle dirigeait contre elle-même. Adriel avait tenue seule la barre des Hirondelles, elle avait retourné chaque pierre des bas-fonds en son absence, avec la crainte de condamner Leona par son impuissance.

Une pointe de culpabilité traversa Félix. Pendant qu’elle s’était abîmé les nerfs à chercher une solution, lui s’était coulé des jours paisibles dans le confort aseptisé du Célestium. Enfin, « paisibles »… si l’on omettait bien sûr ce fâcheux détail d’avoir failli finir digéré par une monstruosité souterraine quelques jours plus tôt. Pourtant, face à la détresse d’Adriel et l’angoisse qui la consumait à petit feu, son petit baptême du feu lui paraissait bien moins lourd à porter.

Il détacha le regard des eaux sombres et se tourna pleinement vers elle en veillant à chasser toute trace d’espièglerie de son visage.

— Hé, souffla-t-il avec douceur. Regarde-moi.

Adriel releva lentement la tête, les yeux brillants d’une fatigue qu’elle ne cherchait même plus à dissimuler.

— Tu as abattu un travail colossal, affirma-t-il avec une conviction totale. Réunir toutes ces informations alors que personne ne moufte, c’est du grand art, et je pèse mes mots. Tu ne l’as pas abandonné, d’accord ? Si on a une chance de la sortir de là, c’est grâce à toi. Les portes fermées, c’est notre spécialité, on va trouver une solution.

Il la vit déglutir et hocher la tête discrètement. La tension qui enserrait ses épaules sembla se relâcher. Elle essuya rageusement le coin de son œil d’un revers de manche et prit une profonde inspiration.

— J’ai bien une idée pour forcer l’entrée, finit-elle par avouer d’une voix plus assurée, mais je dois te prévenir, tu ne vas vraiment pas aimer.

Félix haussa un sourcil et fit rapidement le lien. Lorsque lui et Leona avaient fondé les Hirondelles, ils n’avaient imposé qu’une seule règle : ne jamais rien devoir à personne. C’était la ligne de conduite qui leur avait permis de survivre si longtemps en toute indépendance, leur règle d’or. Comme il le savait si bien, dans les bas-fonds, les dettes finissaient toujours par être payées, d’une manière ou d’une autre. Pour survivre, mieux valait ne pas en contracter.

— Les règles, c’est bon pour les temps de paix, se persuada-t-il avec pragmatisme. C’est un luxe qu’on ne peut plus s’offrir, désormais. Pour sortir Leona de ce bourbier, je pactiserais avec n’importe qui. Le Diable en personne s’il le faut.

— Même un Baron ? questionna Adriel d’une moue coupable.

Félix marqua une courte pause, circonspect.

— D’accord alors peut-être pas n’importe qui, compléta-t-il.

Adriel reprit son analytique.

— Je me suis creusé la tête mais je ne vois pas d’autres solutions. Eux seuls ont leurs entrées garanties. Si l’un d’eux accepte de nous faire rentrer, on aura les mains libres pour agir.

— Je vois. On doit choisir notre poison, quoi… Tu penses à qui ?

— Il n’y a pas beaucoup d’options sur la table, avoua-t-elle. Depuis la mort de Milos, seuls trois d’entre eux s’affichent encore en public. Même si on le trouvera facilement aux Forges, on peut écarter Lazare d’office. Il a le nez trop près des bottes des hautes familles pour que Volk lui accord la moindre confiance. Il ne sera pas convié. Ça nous laisse seulement les deux autres.

— Je t’écoutes.

— Le plus simple serait Basara.

Félix réprima une grimace en repensant à la discussion qu’il avait eu avec Zaïd et ce que ce dernier lui avait dit : Mon père pense que la cruauté est une langue que tout le monde comprend. Sur le moment, pactiser avec le Diable lui sembla moins risqué qu’avec un boucher. Il savait très bien que les rumeurs qui courraient sur Maleikeist Basara n’étaient pas juste là pour effrayer les crédules, que dans son sillage, on trouvait rarement autre chose que du sang.

— C’est non, trancha-t-il net. Qui est le dernier ?

— Son fils est aussi dans ta section, insista Adriel. C’est le meilleur moyen pour nous de décrocher une entrevue et espérer qu’il se montre disons… conciliant.

Félix secoua la tête sans appel pour réitérer sa réponse.

— Je sais pas pour toi, mais je tiens pas trop à finir cloué sur un mur. On oublie Maleikeist. Jouer la carte du petit camarade ne nous apportera rien. Zaïd et lui s’entendent aussi bien qu’un briquet et un baril de poudre. Je l’entraînerai pas là-dedans.

— Comme tu veux, abdiqua Adriel. Ça nous laisse que le dernier. Je ne sais pas trop comment on va pouvoir s’y prendre, par contre.

Elle balaya du regard les grues couvertes de rouille, les pontons poisseux et les carcasses de navires qui se devinaient à travers la brume matinale. Le silence s’étira entre les appels des dockers. Félix observa à son tour les entrepôts de tôle et les montagnes de muscles tatoués qui chargeaient des caisses un peu plus loin. Il sentit l’odeur âcre du goudron se coller au fond de sa gorge tandis qu’un déclic le gagnait avec la froideur de l’eau du port.

— Je suppose que si tu m’as fait venir ici, c’est pas pour profiter du grand air ? lâcha-t-il d’un air blasé.

Il ferma les yeux l’espace d’une seconde et poussa un long soupir à fendre l’âme, du genre de ceux qui précèdent une marche vers l’échafaud, puis il se laissa glisser du muret avec la souplesse d’un vieux chat. Il devait avouer s’être rapidement remis de ses blessures après ses acrobaties durant le combat, mais ses muscles restaient encore un poil faiblards.

— Pourquoi est-ce que tu soupires comme ça ? s’inquiéta Adriel en plissant les yeux.

— Pour rien, marmonna Félix. T’as raison, on a pas vraiment d’autre choix. Allons trouver le type qui règne sur ce trou à guano, avant que je choppe le mal de mer.

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