﴾ Chapitre 20.2 ﴿ : La règle d'or

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Adriel et Félix remontèrent les berges de l’Itharion pour s’éloigner de l’effervescence des marchés. Plus ils s’enfoncèrent sous les falaises du Tertre, plus la foule se clairsema. Il ne resta bientôt plus que quelques dockers silencieux, courbés sous le poids des cargaisons déchargées des grues. L’air se fit plus terreux, un mélange tenace de limon, de bois gorgé et d’eau croupie qui prenait à la gorge. Le brouillard commençait à se dissiper, laissant timidement passer quelques rayons.

Entre deux entrepôts de briques sombres et de tôles rongées par l’humidité, une bâtisse aux allures de forteresse se présenta bientôt à eux. L’accès à la cour intérieur était barré par une haute grille en fer forgé, dont les pointes noircies cédaient peu à peu à la rouille.

Félix ralentit l’allure, les mains nonchalamment fourrées dans les poches. Son regard glissa à travers les barreaux. Quelques gros bras s’affairaient autour d’une cariole et d’une pile de caisses, probablement destinée à être chargée sur un chaland. L’Hirondelle remarqua surtout un homme élancé, coiffé d’un chapeau noir à large bord. Il discutait âprement avec un marchand qui compulsait son registre, nerveux. L’attention de Félix se porta surtout sur la crosse en bois poli qui dépassait à sa ceinture, avant qu’une main ne lui coupe le souffle en le percutant au sternum. L’Hirondelle fit un pas en retrait sous le choc.

Plantés à côté du portail, deux armoires à glace leur barrèrent la route. Celui qui avait repoussé Félix, un colosse chauve dont la circonférence du cou rivalisait avec une bitte d’amarrage, avait les bras couverts de vieilles balafres et d’encre.

— On s’arrête là, les morveux, gronda-t-il. C’est privé.

— Oh vraiment ? répondit Félix en se massant la poitrine avec un étonnement feint. C’est curieux, vu l’animation et vos têtes guillerettes je m’attendais à une petite fête.

Le second garde, la lèvre supérieure fendue par une vilaine cicatrice qui lui donnait un air d bouledogue contrarié, fit un pas dans sa direction. Ses phalanges craquèrent de manière menaçante.

— Tu cherches à bouffer tes dents, merdeux ?

— Allons, allons, je pourrais encore en avoir besoin lorsque votre patron me servira ses meilleurs en-cas. D’ailleurs en parlant de lui, il est là ? J’aimerais le voir.

Le bouledogue cracha un glaviot aux bottes de Félix.

— Le boss reçoit pas les fiottes dans ton genre. Dégage de là, avant que je te brise en deux.

Félix ne cilla pas. Il connaissait par cœur ce genre de brute qui aboyaient souvent avec d’autant plus de hargne qu’elles hésitaient à honorer leurs paroles. De surcroît, l’idée de baisser les yeux devant un imbécile de ce calibre lui sembla, sur le moment, aussi absurde qu’insupportable. Presque comme un réflexe, un petit rictus gagna le coin de ses lèvres.

— Vous pourriez essayer, répondit-il, mais vu la lenteur fascinante qui semble exister entre votre tête et vos bras, j’ai peur qu’on y passe la nuit.

Félix n’eut pas le loisir d’apprécier la réaction qu’il attendait susciter. Adriel saisit le revers de sa veste d’une poigne ferme et le tira violemment en arrière. Les deux brutes s’échangèrent un regard puis les observèrent avec un mépris hébété, indécis sur la suite à donner. Alors qu’elle maîtrisait Félix, Adriel jeta un œil nerveux vers la cour où l’homme au chapeau noir regardait à présent dans leur direction, une main posée sur la hanche.

— On peut savoir à quoi tu joues ? siffla-t-elle entre ses dents.

— Ça se voit pas ? rétorqua Félix sans chercher à se défaire de la prise. Je leur apprends les bonnes manières.

— Et tu crois que c’est le bon moment ? Je sais pas quelle idée t’as derrière la tête, mais si ça part en vrille maintenant, on peut dire adieu à notre ticket d’entrée, alors arrête tes conneries, et tiens-toi à carreaux. C’est clair ?

Félix laissa le silence s’étirer un instant. Il jaugea tour à tour les deux gardes et l’homme au chapeau, puis leva finalement les yeux au ciel dans un faux soupir de déception. Il leva les mains et hocha la tête tandis qu’Adriel le relâchait. Le chauve souffla bruyamment sa frustration par le nez et poussa un ricanement gras à en faire vibrer son double-menton.

— C’est ça morveux, écoute donc ta petite catin et rentre dans les jupes de maman pendant qu’on discute.

Le visage d’Adriel se décomposa. Félix perdit le rictus qui pendait à ses lèvres et claqua la langue entre ses dents. Il planta un regard aussi froid que le limon de l’Itharion droit dans celui du garde.

— T’aurais vraiment, vraiment pas dû dire ça.

Le colosse fronça soudain les sourcils, convaincu qu’il en avait assez entendu et s’élança poing levé pour l’abattre sur Félix. Il n’en eut jamais l’occasion. L’air crépita autour de l’Hirondelle. Une fraction de seconde, le monde ralentit et Félix disparut du champ de vision du garde. Avant même que la brute ne comprenne qu’elle s’apprêtait à frapper le vide, il réapparut dans son dos. D’un balayage net, il lui faucha les deux jambes, le saisit à la gorge et l’écrasa brutalement à même la terre. L’air chassé des poumons du garde siffla par-dessus le claquement sourd de son crâne sur le sol. Son camarade, celui au visage fendu par une cicatrice, balança un crochet du droit rageur. Félix recula simplement la tête, le laissa tourner dans le vide avec l’élan et glissa la main sous son bras gauche pour lui saisir le poignet. D’une torsion sèche, il le lui plia dans le dos. Il le priva ensuite de ses appuis pour lui faire mordre la poussière, avant de venir s’asseoir nonchalamment sur le bas de son dos en maintenant sa clé de bras.

Une brise fraîche se leva depuis le fleuve, soulevant les pans du manteau d’Adriel. Au même instant, Félix perçut le cliquetis métallique d’un chien que l’on arme. Une pression froide se posa sur son crâne.

— Un geste, et tu es mort, lui dit une voix posée dans son dos.

Félix ne se retourna pas. Il garda les yeux fixés sur le sol, là où une ombre allongée se dessinait sur le sol : une silhouette, coiffée d’un chapeau à bord large. La bouche du canon qui le menaçait ne tremblait pas d’un millimètre. Félix l’avait senti au premier regard. Ce type n’était pas un aboyeur de foire comme les deux autres.

Avant qu’Adriel, paniquée, ne puisse esquisser le moindre mouvement pour lui venir en aide, Félix entendit une voix rocailleuse faire sursauter les dockers et se perdre entre les pas lourds qui résonnaient depuis l’intérieur de la cour.

— Quelqu’un peut m’expliquer ce que c’est que ce bordel ?

L’Hirondelle ferma les yeux et relâcha la pression sur le bras du garde. Un long soupir las lui échappa. Il aurait pensé ne pas reconnaître ce timbre familier après tant d’années. Il en aurait même volontiers fait l’économie pour le restant de ses jours s’il en avait eu le choix.

Il ignora le canon toujours pressé contre lui, libéra totalement sa victime et se redressa avec lenteur. L’homme au chapeau recula tout de suite d’un pas, le maintenant à distance parfaite de tir. Son doigt accentua la pression sur la détente.

— Je t’ai dit de ne pas bouger, menaça-t-il encore.

Félix l’ignora. Son rictus moqueur, l’arrogance de façade qu’il appréciait tant… tout s’était évaporé. Il épousseta les pans de sa veste avec une lenteur exagérée et se retourna pour faire face au nouveau venu : un homme trapu, engoncé dans un long manteau de cuir. Il avait la peau basanée, burinée par les années passées à arpenter les rives de l’Itharion. Ses cheveux noirs encadraient un visage aux traits taillés à la serpe qui transpirait l’autorité.

Le Baron des Docks foudroya du regard les deux corps étalés devant chez lui, puis le responsable. La fureur qui animait ses yeux se mua peu à peu en une méfiance sombre. Félix soutint ce regard noir sans ciller, ravala l’amertume qui lui brûlait la langue et décolla enfin les lèvres.

— Bonjour, mon oncle.

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