﴾ Chapitre 20.3 ﴿ : La règle d'or

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Le Baron des Docks ouvrit les lourdes de portes de son bureau à bout de bras et y pénétra d’un pas lourd sans daigner se retourner, ni prononcer le moindre mot. Félix et Adriel lui emboîtèrent le pas, pressés par l’homme au chapeau noir qui referma derrière eux. Un claquement sec résonna dans la pièce, arrachant un court sursaut à Adriel. Elle déglutit, les muscles tendus. Félix, lui, prit le temps d’observer les lieux avec un détachement feint, malgré la chaleur qui y régnait.

Le repaire de son oncle ne manquait pas d’un certain faste, un témoignage insolent de la fortune qu’il amassait sur les quais. De grandes étagères en bois noble tapissaient les murs, croulant sous des montagnes de registres et de liasses de documents jaunis. Derrière l’imposant bureau en bois de chêne trônait une imposante fenêtre en demi-cercle. La lumière laiteuse de la matinée filtrait à travers ses vitraux en forme d’Amarantia, une fleur que l’on trouvait abondamment le long de l’Itharion. La mousse verdâtre qui gagnait peu à peu le bord du verre rappelait d’ailleurs l’humidité tenace du fleuve qui s’écoulait en contrebas. Derrière le bureau se trouvait un gros fauteuil en cuir rouge élimé, et devant, des canapés en velours sombre piqués de tâches. Une toile de maître sur un mur aveugle complétait cet étrange tableau qui mêlait pragmatisme et bourgeoisie viciée.

Le Baron contourna le bureau et se laissa tomber dans le fauteuil qui gémit sous son poids. Il s’empara d’une carafe en cristal et se versa une généreuse rasade de Khamsin dans un verre ébréché, un alcool ambré hors de prix qui déposait sur la langue la même brûlure que les vents de Caledor. Il engloutit une première gorgée puis posa les coudes sur le bois massif. Il croisa les doigts sous son menton et inspecta son neveu en silence. Félix ne détourna pas les yeux une seconde. S’ils partageaient la même peau mordorée, la ressemblance s’arrêtait là. Kadir Nassar ne ressemblait pas à sa sœur. Là où le visage d’Ada n’exprimait que douceur, le sien semblait avoir été sculpté dans les roches les plus dures. Une chance pour Félix, il avait tout pris de sa mère.

L’homme au chapeau pressa l’épaule de Félix et le força à s’assoir. Adriel l’imita sans demander son reste.

— Tu as bien grandi, mon garçon, finit par lâcher Kadir d’une voix rocailleuse. Il serait dommage que cette belle croissance s’arrête brutalement si tu t’en prends aux mauvaises personnes.

— Tu t’en fais trop pour moi, lui répondit Félix d’un ton détaché. J’en ai vu d’autres.

— Mes gars ne sont pas des tendres. Ils ont la rancune tenace et n’apprécient que modérément d’être ridiculisés sur le pas de leur propre porte par un gamin, tout Etherios soit-il.

Félix plissa les yeux. Les lèvres de son oncle s’étirèrent subtilement.

— Les rumeurs vont vites, ajouta-t-il. La Sélection, les premiers exploits de ta petite section de novices... Tu n’as pas perdu de temps. J’imagine qu’Ada doit être fière.

— Elle l’est, rétorqua Félix en soutenant son regard. Quant à tes lourdauds, ils apprendront peut-être à ne plus juger à la gueule du client. Pour être honnête, je les ai trouvés plutôt lents. J’ai vu des bleus plus dégourdis chez les Gardes-ébènes, et eux au moins savent encaisser avec plus de dignité. Tu devrais songer à les remplacer.

Kadir ne releva pas la provocation. Il porta le verre à ses lèvres et prit une seconde gorgée en jaugeant l’arrogance de son neveu avec une froideur calculatrice.

— Assez tourné autour du pot. J’imagine que tu n’es pas venu t’aventurer jusqu’ici pour trinquer à ton nouveau statut, ni pour raviver les souvenirs du bon vieux temps.

Il marqua une pause, le regard plus dur.

— Ton père et Ada avaient pourtant été d’une clarté limpide. J’ai respecté les termes du marché. Je suis sorti de vos vies, comme convenu.

— Et l’air de la maison n’en a été que plus respirable, cingla Félix sans l’ombre d’une hésitation. Ne te donne pas le beau rôle.

Le Baron eut un reniflement amusé qui ressemblait presque à un rire. Félix s’était attendu à le voir offensé, mais au contraire, son effronterie l’intriguait.

— Pourtant, te voilà, au beau milieu de mon bureau, avec la ferme intention de me demander quelque chose, alors que tu es bien assez intelligent pour savoir que je ne fais pas dans la charité, encore moins lorsqu’il s’agit de la famille. Que veux-tu ?

Félix sentit le regard de l’homme au chapeau noir peser sur sa nuque, mais il ne se démonta pas.

— L’une des mes amies a disparu.

Kadir haussa un sourcil broussailleux.

— Je gère le fret sur l’Itharion, pas un orphelinat.

— La contrebande.

— Appelle ça comme tu veux. Je ne pense pas avoir quelque chose à voir avec ton amie.

— Je sais, concéda Félix. Milos est sans doute le dernier à l’avoir vue.

— Paix à son âme, il ne me manquera qu’à moitié. Quel dommage qu’il ne puisse plus te répondre.

— Depuis la Roseraie, personne ne le peut. Ou bien si, il y a une personne qui sait probablement où elle se trouve. J’aimerai lui parler.

Les yeux de Kadir s’étrécirent, le verre d’alcool à présent oublié dans sa main.

— Et de qui parlons-nous ?

— Volk.

Félix fit tomber le nom dans la pièce comme un couperet. Le visage de son oncle tressaillit à peine, mais les jointures de ses doigts sur le verre parlèrent pour lui. Il jeta un bref regard vers l’homme au chapeau et s’avança sur son siège en reportant son attention sur son neveu.

— Bastian Volk, répéta-t-il d’un ton plus intrigué. Un pari osé. Qu’est-ce qui te fait croire qu’il saura te dire où se trouve ton amie ?

— J’ai mon idée sur la question.

— Et qu’est-ce que tu attends de moi, au juste ?

— Un accès, répondit Félix, la voix ferme. Je veux descendre aux Failles. Je sais qu’un tournoi se prépare aux Arènes et qu’avec ce qui se passe, les portes me seront fermées au nez. Je veux que tu me permettes d’y entrer pour lui parler.

Kadir prit quelques secondes pour assimiler la requête et préparer une réponse. L’atmosphère s’alourdit tandis qu’il faisait tourner le fond d’alcool dans son verre. Il le reposa sèchement sur le bureau.

— Lui parler… Si je mets de côté la folie d’un gamin qui s’imagine pouvoir approcher le Loup sans y laisser la vie, il y a un autre détail qui t’échappe. On n’accède pas aux étages supérieurs des Arènes comme on pousse la porte d’un vulgaire troquet. C’est un sanctuaire.

— Épargne-moi le théâtre, le coupa Félix. Tu fais partie des Barons qui ont leur entrée garantie sans qu’on leur pose la moindre question.

— Moi, oui. Pour les autres, cela vient avec un prix.

Kadir laissa sa phrase flotter dans la pièce. Lentement, un rictus étira le coin de ses lèvres, une expression qui n’avait rien de chaleureuse. C’était le sourire d’un prédateur qui s’apprêtait à ferrer sa proie. Félix le comprit lui aussi. Pour autant, il n’avait pas vraiment d’autres alternatives. L’arrogance qu’il affichait depuis son arrivée disparut peu à peu.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-il d’un ton suspicieux.

Le sourire de Kadir s’élargit.

— Là, on commence enfin à parler…

Le Baron repoussa son fauteuil qui racla sourdement le vieux parquet. Il se leva de toute sa hauteur, tourna le dos à son neveu et fit un pas pour s’approcher de la grande baie vitrée, le regard perdu sur les eaux sombres de l’Itharion. Le silence dura si longtemps que Félix commença à entendre la plainte des treuils et des chaînes en provenance des quais.

— Les Arènes ne sont pas ce que tu imagines, mon garçon, finit par dire son oncle. Ce n’est pas qu’une couverture pour nos discussions. C’est une industrie, une boucherie très lucrative, et le moyen de régler bien des problèmes. L’or et les faveurs qui s’y échangent sur le sang des combattants suffiraient à racheter tes précieuses Arcades. Après la mort de Milos, le vieux Loup est affaibli, mais il peut encore mordre. Le tournoi qui s’annonce sera le plus important de la décennie. Certains y voient déjà l’occasion de penser à la couronne.

— Et pas toi ?

— J’ai d’autres objectifs. Les paris atteignent déjà des sommes astronomiques, et les places à la table des vainqueurs seront chères.

Kadir pivota vers Félix pour planter un regard dans le sien.

— J’ai besoin d’un combattant. Quelqu’un de bien plus féroce et chevronné que les abrutis qui gardent ma cour. Un chien de guerre, capable de me ramener la victoire, ou du moins, de survivre assez longtemps pour que je puisse m’entretenir avec Volk pendant que les foules hurlent. Ce sera là ton occasion de lui parler.

Félix haussa les épaules, retrouvant une once de son insolence habituelle.

— Pourquoi tu demandes pas à ton croque-mort, interrogea-t-il en désignant celui qui se tenait toujours derrière lui. Il a peur d’abîmer son beau chapeau ? Ou bien c’est la perspective de ne pas pouvoir se cacher derrière son flingue ?

— Cole est un combattant redoutable, mais il a d’autres talents qui lui seront bien plus utiles ailleurs.

— S’il te manque que des bras, alors tu les as devant toi. Fais-moi rentrer dans l’arène et on fera d’une pierre deux coups.

Kadir laissa échapper un soupir amusé.

— Ne sois pas naïf, Félix. Les observateurs de Volk ne sont pas des idiots congénitaux. Ta nature transpire par tous tes pores. Ta posture, tes réflexes, ta vitesse… À la seconde où tu libéreras une once de ton sigma dans l’arène, tu nous grilleras tous les deux.

Kadir s’appuya sur le bureau pour se rapprocher du visage de Félix.

— Tes tours de passe-passe et tes acrobaties ne te serviront à rien face à des monstres qui pèsent le double de ton poids et qui seront pour la plupart gavés à la poudre. Ils ne reculeront pas, ils ne ressentiront pas la douleur. Non, mon cher neveu, j’ai besoin de quelqu’un qui sache vraiment encaisser, et surtout rendre. Quelqu’un qui n’attirera pas l’attention, mais qui possède un avantage net sur ces vermines. Trouve-le moi, et tu auras ton entrevue avec le Loup.

Félix se pinça les lèvres tandis que son oncle regardait une fois de plus par sa fenêtre. La chaleur ne l’aidait décidément pas à réfléchir. Il passa en revue les membres les plus bâtis des Hirondelles. Nils ? Même problème que lui, rapide mais trop frêle. Roy ? Trop occupé par ses paris et sa tournée des bars. Finn ? Il y avait difficilement plus imposant mais Félix ne se rappelait même pas l’avoir vu se battre un jour. Il avait beau se creuser la tête, toutes les brutes qu’il connaissait aux Arcades ne feraient pas le poids face à des meurtriers en puissance. Il lui fallait un monstre pour en affronter d’autres. À force d’y réfléchir et bien qu’il tentât par tous les moyens de repousser cette idée, une silhouette s’imposa peu à peu à lui. Face au mur, la morale était un luxe qu’il ne pouvait plus s’offrir.

— J’ai peut-être quelqu’un, lâcha-t-il d’une voix blanche. Quelqu’un qui fera l’affaire.

Kadir ne se retourna pas. Il sembla jauger le sérieux dans la voix de son neveu, puis il opina d’un lent mouvement du menton.

— Amène ton champion aux monte-charges la nuit de la nouvelle lune. Mes hommes vous feront descendre.

— Alors c’est entendu, trancha Félix. On se retrouve aux Failles.

Il se leva, prêt à quitter ce bureau suffocant, mais n’eut pas le temps de faire un pas. Une main ferme, gantée de cuir noir, se posa sur son épaule avec la force d’un étau. Cole, l’homme au chapeau noir, le força à se rassoir. Adriel esquissa un mouvement de recul, la main glissant vers la dague à sa ceinture.

— Il ne reste qu’une dernière chose, interrompit la voix rocailleuse de Kadir.

Félix se raidit. Toute trace de soulagement s’évapora de son visage. Il sentit une goutte de sueur couler le long de son dos tandis que la tension remontait d’un cran dans la pièce.

— Qu’est-ce que tu peux bien vouloir de plus ? cracha Félix, une méfiance suintant de chaque mot.

Kadir se retourna. Il ne souriait plus. À la place, son visage laissait transpirer une rancœur tenace.

— Je veux que tu persuades Ada de me revoir.

Le prénom de sa mère claqua aux oreilles de Félix comme un coup de fouet. Ses mâchoires se serrèrent si fort qu’elles en devinrent douloureuses.

— Pourquoi ? répondit-il en tentant sans succès de le masquer.

— Parce que je n’ai jamais vu mes propres nièces, gronda Kadir. Parce que je ne t’ai pas vu grandir. Parce que c’est le droit du sang. Un droit que Samir n’avait aucune légitimité à m’enlever.

— Tu sais très bien pourquoi il l’a fait, répliqua Félix avec une colère contenue, oubliant jusqu’à l’homme armé à côté de lui. Tu sais très bien ce que tu représentes. Ce n’est que le résultat de tes choix.

Kadir garda le silence, le regard planté dans celui de son neveu. Félix voulait qu’il y voie la rage qui menaçait d’en déborder.

— Une rencontre avec Volk, une rencontre avec Ada, répéta le Baron de toute son autorité. C’est mon prix. Il n’est pas négociable.

Le silence retomba. Félix sentit son cœur tambouriner contre ses côtes. Il était coincé. S’il refusait, il condamnait peut-être Leona. S’il acceptait, il ramenait un monstre à la porte de chez lui, et trahissait la mémoire de son père.

Il ferma les yeux une second, cherchant désespérément une échappatoire qui n’existait pas. Un long soupir résigné franchit la barrière de ses dents. Son impuissance lui brûla la gorge.

D’un mouvement brusque et chargé de mépris, il chassa la main de l’homme au chapeau de son épaule, le foudroya d’un regard noir, puis refit face à son oncle, le visage aussi dur que le marbre de Caledor.

— C’est d’accord.

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