﴾ Chapitre 21.1 ﴿ : Le papillon et la corneille

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La lumière dorée de la fin d’après-midi coulait sur les collines comme un miel épais, enveloppant la résidence d’été des Akino d’une douce chaleur. Loin du tumulte de Canaan, l’air embaumait la sève de pin, les herbes sèches et la terre chauffée par le soleil. Au fond du domaine coulait une rivière aux eaux claires, l’un des nombreux affluents de l’Itharion. Son clapotis hypnotique sur les rochers polis s’entremêlait au bruissement des feuillages et au chant incessant des insectes cachés dans les cimes. Haut perchée sur sa branche, une corneille solitaire observait la berge et la petite silhouette qui s’y tenait accroupie.

L’ourlet de sa robe claire allègrement trempé de boue, Mei suivait la course erratique d’un papillon aux ailes azur. Ses genoux portaient les égratignures de ses explorations du jour et ses grands yeux sombres pétillaient d’une curiosité inépuisable. Le papillon disparut enfin le long du courant. Mei se releva d’un bond, la main pointée vers le cours d’eau frémissant.

— Maman, pourquoi la rivière elle va toujours par-là ? demanda-t-elle avec l’exaltation de ceux qui découvrent encore le monde.

À quelques pas de là, sa mère se tenait allongée, un long fusil à la crosse d’ébène calé contre son épaule. Dans un calme absolu, elle ajustait la lunette sur une petite cible métallique érigée sur la rive opposée. Malgré la distance et l’exigence du tir qu’elle préparait, elle ne sembla nullement perturbée par la première question d’une longue lignée de sa fille. Sans détacher l’œil du verre, elle esquissa un sourire.

— L’eau suit simplement le chemin qui lui offre le moins de résistance, mon petit oiseau, répondit-elle d’une voix chantante.

Mei fronça son petit nez tout en observant le fond sablonneux du cours d’eau.

— Et les poissons, est-ce qu’ils dorment aussi quand le soleil se cache ?

— Ils se reposent à leur manière. L’eau les berce. Peut-être même qu’ils rêvent qu’ils nagent dans les nuages.

— Ça rêve, un poisson ?

— Tout le monde rêve.

— Mmmh…

Mei posa un index sur son menton. Un éclat bleu passa soudain devant son visage. Elle oublia immédiatement les habitants de la rivière et suivit la course erratique du papillon aux ailes azur.

— Ah, il est revenu ! Pourquoi il vole tout de travers au lieu d’aller tout droit ? interrogea-t-elle en le pointant du doigt. Il a pas peur de se perdre ?

— Les papillons se laissent porter par le vent, expliqua sa mère en tournant progressivement le clic de son arme. Ils n’ont pas besoin d’aller droit au but, ni de savoir où ils vont pour profiter de leur voyage. Ils sont libres, tout simplement.

Elle laissa le silence s’installer une seconde. D’un souffle lent et maitrisé, en totale harmonie avec la brise légère qui agitait les pins, elle pressa enfin la détente. La détonation claqua sèchement, repoussant brièvement le chant des insectes. De l’autre côté de la rivière, un tintement clair retentit lorsque la balle traversa le cœur de la cible. La tireuse abaissa lentement le canon de son arme. Son visage s’éclaira de tendresse tandis qu’elle tournait un regard bienveillant vers la fillette, la lueur dorée du soleil accrochée à ses cheveux sombres.

— Tu veux essayer ?

Mei laissa instantanément le papillon à son sort et accourut avec un grand sourire. Sa mère s’agenouilla sur l’herbe pour lui céder sa place et plaça le lourd fusil entre les petites mains de sa fille. Elle ajusta ses jambes et ses bras. Mei plissa un œil, la langue tirée sur le coin des lèvres. Elle ne savait pas vraiment ce qu’elle faisait, mais elle avait vu sa mère le faire tant de fois avant elle que cela devait forcément être comme ça qu’il fallait s’y prendre. À peine fût-elle en position qu’elle plaça son doigt sur la gâchette en trépignant d’impatience. Un petit clic précéda la détonation. Le recul bouscula la petite fille qui laissa échapper un cri, surprise. Au milieu de la rivière, une gerbe d’eau s’éleva, bien loin de la cible. Loin d’afficher la moindre crispation, Mei écarquilla les yeux, émerveillée et frappa dans ses mains.

— T’as vu, maman ? s’écria-t-elle. Ça a fait le bruit du tonnerre et une grosse vague !

Sa mère éclata d’un rire doux. Aucun jugement ne perça dans son regard. Aucune réprimande n’accompagna ses paroles sur le manque de discipline de Mei. Au contraire, elle se pencha, aida sa fille à redresser le fusil et l’enveloppa de ses bras en se couchant à ses côtés.

— C’était un très beau bruit de tonnerre, murmura-t-elle Mais ça n’a pas touché la cible. Tu as envie de toucher la cible ?

Mei hocha deux fois la tête avec envie.

— Alors il va falloir se concentrer un peu, et bien viser, d’accord ?

Mei opina une fois de plus. Elle plaça à nouveau son œil dans la lunette et tira le bout de sa langue. Ses muscles se raidirent sur le bois poli. Sa mère l’observa quelques secondes avant que le coin de ses lèvres se soulève. Elle plaça délicatement ses mains sur celles de sa fille et pressa sa joue contre la sienne. Mei se détendit.

— Laisse-moi te montrer un petit secret. La vraie justesse ne vient pas de tes bras ou de ton œil. Si tu te crispe, tu deviens trop rigide, comme une machine, et les machines… tu as vu la machine à coudre de maman ? Ça finit toujours par s’enrayer.

Les mains chaudes et rassurantes de sa mère guidèrent les petits doigts de Mei.

— Le tir demande de la concentration, mais cela ne veut pas dire que tu dois te fermer au monde. Au contraire, ouvre-toi à lui.

— Ça veut dire quoi s’ouvrir au monde ?

— Écoute les insectes, le vent, les oiseaux et la rivière.

— Ils font beaucoup de bruit.

— C’est vrai, pouffa sa mère. Mais ils t’indiquent le rythme qui doit être le tiens. Tu sens ce petit vent qui caresse ta joue ? Il te dit où ira la balle. Respire avec lui, avec la terre. Ton véritable viseur, c’est ce que tu as dans la poitrine, mon petit oiseau, il suffit de l’écouter.

Bercée par la douce voix de sa mère qui ajustait le réticule, Mei ferma un œil. Elle oublia le poids du métal, fit un peu plus attention à l’odeur des herbes sauvages qui lui chatouillaient les narines, au bruissement régulier de l’eau, à la brise qui agitait les mèches de jais sur son front. Son souffle s’apaisa. Le monde lui parut soudain plus clair qu’il ne l’avait jamais été, une sensation que la fillette ne comprenait pas tout à fait. Son doigt pressa la détente.

Le tir propagea une onde sur la pelouse. De l’autre côté de la rivière, un tintement métallique retentit. Mei releva la tête, surprise. Un sourire ne tarda pas à fendre son visage, si grand qu’il lui plissa les yeux.

— J’ai touché ! s’écria-t-elle en se redressant pour sauter de joie. J’ai touché, maman !

— Bravo ! Je suis si fière de toi !

Elle abandonna le fusil et ouvrit grand les bras pour l’y accueillir. Mei s’y engouffra avec bonheur, nichant son visage dans le creux de son cou. L’étreinte porta un parfum familier de poudre et d’huile d’amande. À l’abri de ce sanctuaire, aucun mal ne pouvait l’atteindre.

— Merci, mon petit oiseau, souffla alors sa mère à son oreille.

Mei recula la tête, les sourcils froncés.

— Pourquoi tu dis merci ? Parce que j’ai touché la cible ?

Sa mère lui caressa tendrement la joue et déposa un baiser sur le haut de son front, les yeux brillants d’une affection débordante.

— Parce que tu remplis mon monde de lumière.

Elle se jeta sans prévenir sur la fillette et la chatouilla en roulant dans l’herbe. Le rire cristallin de Mei s’éleva une dernière fois avec le chant de la rivière sous le soleil déclinant, avant que la chaleur de cet été lointain ne s’étire, ne s’évapore et ne se fige à jamais.

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