﴾ Chapitre 21.2 ﴿ : Le papillon et la corneille
Dans la demeure des Akino, rien ne cherchait jamais à suivre le chemin offrant le moins de résistance. L’existence toute entière se soumettait à un protocole rigide, millimétré, un ordre absolu où rien n’était laissé au hasard. Tout était mesuré, contenu, planifié. Le temps lui-même n’échappait pas à cette règle. Le martèlement lourd et métallique d’une grande horloge veillait chaque instant à le rappeler. Le balancier allait et venait en cisaillant le silence avec une régularité implacable.
Assise à l’extrémité d’une table en acajou massif, si longue qu’elle aurait pu accueillir un banquet entier, Mei attendait, le dos parfaitement droit contre le dossier de sa chaise. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Ses mains reposaient de part et d’autre d’une assiette en porcelaine immaculée, symétriquement alignée avec l’argenterie. La jeune Etherios avait troqué la tenue blanche du Célestium pour l’uniforme d’honneur de sa maison, comme l’exigeait le protocole familial dès l’instant où elle franchissait les grilles du domaine. Le tissu noir tombait sans un pli sur ses épaules avec une coupe serrée. Les seuls ornements consistaient en de discrets liserés géométriques, lisses et brillants comme le jais. Un uniforme à l’image des Akino : conçu pour asseoir l’autorité sans jamais mendier l’attention.
Le blason d’argent à sa poitrine représentait une corneille, brodée d’un fil de soie sombre. La même que celle qui ornait les uniformes des Gardes-ébènes. Mei avait longtemps détesté cet animal dont l’absence de couleur semblait étouffer la moindre étincelle de vie. Elle avait lutté des années contre ce qu’il représentait, mais le nom des Akino n’était pas un habit que l’on pouvait retirer à sa guise. Face aux obligations familiales, Mei n’avait eu d’autres choix que d’accepter la corneille, comme tant d’autres avant elle. Elle savait à présent ne faire qu’un avec l’oiseau, et tout ce que cela impliquait. Pourtant, tandis qu’elle veillait à maintenir sa posture, une douleur irradiante la prit par surprise au niveau de l’épaule.
Sans doute par réflexe, un spasme se propagea le long de son bras et fit tressaillir sa main. Elle serra les dents et l’écrasa immédiatement contre le bois verni de la table. Sous son uniforme, elle portait encore le bandage qui lui maintenait l’épaule en place. Les Etherios avaient beau profiter d’une cicatrisation plus rapide que le commun des mortels, elle n’était pas pour autant miraculeuse, sauf peut-être pour ceux qui pouvaient s’appuyer sur leur Sigma. Ce n’était pas son cas. Elle n’avait d’ailleurs toujours pas révélé le sien. Un échec qu’elle comptait bien corriger au plus vite. Malgré les soins prodigués par Anya, les chaires devaient encore se renforcer avant qu’elle ne puisse retrouver toute sa mobilité et reprendre l’entraînement. Il lui fallait simplement être patiente.
Elle lissa sa respiration en s’assurant que sa cage thoracique ne se soulève pas d’un centimètre de trop, que ses traits demeurent parfaitement lisses tout en s’empêchant de grimacer. Une Akino ne montrait pas de faiblesse, même sous son propre toit.
Mei se savait observée depuis les ombres de l’imposante salle à manger. Entre les boiseries et les lourdes tentures de velours qui étouffaient les bruits du monde extérieur, les domestiques se tenaient les mains croisées dans le dos, debout sur le marbre noir qui semblait absorber la lumière des hautes fenêtres et des lustres de cristal. Ils arboraient la même livrée sombre, la même raideur cadavérique. En les jaugeant du coin de l’œil, Mei réalisa avec une froide curiosité qu’elle n’avait que très rarement entendu le son de leur voix. Elle ne connaissait même pas leur nom. Dans cette demeure, le personnel n’existait que pour remplir sa fonction.
Un froissement d’étoffe lui parvint soudain à l’oreille. Rendhal, leur majordome, un homme grand à la calvitie soignée et au visage creusé, se détacha des boiseries pour glisser jusqu’à elle. Il s’arrêta à une distance respectueuse et inclina la tête.
— Désirez-vous que l’on vous serve quelque chose en l’attendant, Mademoiselle ?
Il tenait sa voix feutrée savamment étouffée pour ne pas heurter l’acoustique oppressante de la pièce. Depuis toute petite, Mei ne l’avait jamais entendu élever la voix, même pour reprendre les erreurs de ses domestiques. L’héritière des Akino garda les yeux fixés sur son reflet déformé dans un cuillère.
— Quand mon père doit-il nous rejoindre ? demanda-t-elle d’un ton plat.
Rendhal abaissa un peu plus le regard. Une crispation légère altéra les traits de son visage de cire. Lian Akino détestait le manque de ponctualité, tout comme sa fille.
— Votre père a été retenu par des affaires urgentes au Palais, Mademoiselle. Il m’a fait savoir qu’il ne devrait plus tarder.
Mei se contenta d’un hochement de tête pour accuser réception de cette mauvaise nouvelle. Attendre constituait pour elle la pire des pertes de temps. Elle aurait pu le mettre à contribution, pour ses lectures, ses croquis ou s’entraîner au tir. Si l’envie soudaine de s’arracher les cheveux lui traversa l’esprit, son visage n’en montra rien.
Comprenant qu’il était congédié, le majordome s’inclina un peu plus bas et recula d’un pas glissant pour reprendre sa place dans l’obscurité, avalé par la tapisserie. Seule une fois de plus au bout de cette table interminable, Mei laissa le décompte du grand balancier reprendre ses droits. Seconde après seconde, minutes après minutes, le mécanisme tiqua, avant qu’enfin, les pas de Lian Akino ne retentissent dans le grand hall, lourds et réguliers.
Les doubles portes de la salle à manger s’ouvrirent sans un grincement, tirée par deux serviteurs. Le maître des Gardes-ébènes fit son entrée, habillé du même uniforme que Mei : une vareuse noire aux épaulettes doublées, boutonnée jusqu’à la gorge par des attaches d’argent. Il avança sans un mot, le visage figé, surmonté de cheveux noirs striés de gris et tirés vers l’arrière. Rendhal lui tira sa chaise où il prit place, rajusta les pans de ses habits et posa un regard fixe sur sa fille.
— Les délibérations du Conseil se sont étirées plus que de raison, déclara-t-il d’une voix franche qui résonna dans le vide de la grande pièce. Certaines maisons aiment s’écouter parler.
— Je comprends, Père, lui répondit Mei, le ton tout aussi sobre.
D’un geste imperceptible, Rendhal fit amener les assiettes. Les serviteurs sortirent des ombres pour les déposer sur la table. Le tintement de la porcelaine contre l’argenterie offrit un bref répit à l’incessant balancement de l’horloge.
— J’ai lu le rapport officiel de votre expédition ainsi que celui rédigé par ton superviseur, reprit Lian en se saisissant de ses couverts.
Il coupa un morceau de viande arrosé d’une sauce brune avec la précision mécanique d’un chirurgien.
— Malgré cette escarmouche fortuite, tu as su mener à bien cette première mission. Un résultat satisfaisant, mais non moins attendu.
Mei écouta son père sans toucher à son assiette. Satisfaisant. Trente et un morts, le double de blessés et cette impression tenace de n’avoir été guère plus qu’un poids pour le reste de sa section. Leur affrontement n’avait rien eu de normal pour une simple mission d’escorte, en témoignait les rumeurs qui couraient déjà sur leurs faits d’arme. Satisfaisant n’était pas le terme qu’elle aurait choisi, encore moins celui qu’elle aurait aimé entendre de la part de son père. Elle n’était cependant pas non plus assez idiote pour avoir espéré autre chose. L’excellence n’était pas une prouesse chez les Akino, mais la norme. Un point de départ et une continuité.
Elle se décida finalement à porter une première bouchée à ses lèvres. Sans qu’elle ne sache vraiment pourquoi, la viande avait le goût familier de la cendre. Un air dérangé s’installa sur son visage. Elle réalisa que son père n’avait pas fait mention du chargement de leur convoi. Elle n’avait pas encore pris le temps de lire les rapports. Elle s’était attendue à ce que ce soit le premier point soulevé, tout comme le comportement totalement inapproprié de leur cheffe qui s’en était pris frontalement à un intendant. Les écarts entre les rapports ne demeuraient jamais longtemps inaperçus. Cela signifiait probablement qu’il n’existait pas de différences entre les versions de Lily, validée par l’officier ordonnateur et de l’intendant, et qu’aucunes d’elles ne mentionnaient les manquements aux protocoles élémentaires de sécurité.
— Comment se porte ta blessure ?
La voix de Lian la surprit en pleine réflexion. Mei eut un regard bref vers son épaule.
— Une simple égratignure, justifia-t-elle sans ciller. Le fouisseur nous a eu par surprise.
— Les préparations bâclées ne survivent que rarement sur le terrain. Seule la perfection le permet. Votre manque d’anticipation vous a fait défaut.
La douleur dans l’épaule de Mei sembla s’intensifier sous la remarque, pulsant avec une virulence nouvelle. Elle déglutit avec effort pour garder les muscles de son visage détendus. Comment aurait-elle pu prévoir la nature de leur chargement ?
— Cette blessure est une faille, poursuivit Lian en attrapant un morceau de pain devant lui. Un Etherios ne peut se permettre une telle vulnérabilité, surtout lorsque celui-ci n’a pas encore révélé son Sigma. Cela risque de retarder tes entraînements.
Mei accusa le coup avec moins d’assurance qu’elle ne voulut bien l’avouer. Elle savait que son père ne cherchait pas à être blessant. Il ne faisait qu’établir le constat factuel de son échec. Sous la table, la main de la jeune Etherios se crispa pourtant sur sa serviette. Sa gorge se serra. L’espace d’un instant, la pression sur ses épaules lui parut si écrasant qu’elle crut manquer d’air.
— Je corrigerai ce contretemps au plus vite, finit-elle par articuler d’une voix de glace.
— Assure-t’en. Les tensions montent à Canaan et le front réclame toujours plus de troupes fraîches. Le Célestium ne tardera pas à vous déployer sur les zones de conflit plus instables. Si notre lignée montre la moindre faiblesse, les autres maisons sauront les exploiter. Le droit à l’erreur ne t’est plus permis.
Mei hocha lentement la tête, les yeux rivés sur son assiette à peine entamée. Elle chercha l’air qui avait déserté ses poumons et le maintien d’un rythme cardiaque lent que les leçons reçues entre ses murs lui avaient inculqué, sans succès. L’air du manoir lui paraissait irrespirable.
La porte de la salle à manger s’ouvrit soudain et lui offrit un court répit. Un officier en uniforme, le visage barré d’une cicatrice, s’avança à pas rapides vers Lian et s’inclina devant lui.
— Votre rendez-vous est arrivé, Monsieur, murmura-t-il.
Lian finit sa bouchée et posa ses couverts. Il s’essuya méthodiquement les coins de la bouche, replia sa serviette en un parfait carré et se leva.
— Je dois y aller, lança-t-il à l’adresse de Mei en boutonnant sa veste. Termine ton repas et prend du repos. Retourne à ton entraînement dès que les médecins t’en donneront l’aval.
Sur un dernier regard, il tourna les talons. Les battants se refermèrent sur lui et le silence de mort reprit possession de la pièce dans la seconde, uniquement rythmé par le balancier de l’horloge. Mei resta seule au bout de l’immense table, le souffle court. Elle souleva sa fourchette, piqua un légume, mais s’arrêta. L’appétit l’avait définitivement déserté. Un nœud inextricable lui broyait l’estomac.
Dans une série de gestes à la lenteur maniaque, elle reposa elle aussi ses couverts de part et d’autre de l’assiette, perpendiculaire au bord de la table, lissa sa serviette et se leva sans un mot. Lorsqu’elle atteignit à son tour les portes, Rendhal était déjà là. D’un geste fluide, le majordome déposa la lourde cape noire aux armoiries des Akino sur ses épaules.
— Bonne journée, Mademoiselle, murmura-t-il.
Mei ne répondit pas. Elle s’engagea le long des couloirs glacés du manoir. Le marbre sombre résonnait sous ses pas, accompagnant sa silhouette solitaire. Elle traversa l’aile ouest, peu attentive aux portraits austères de ses ancêtres qui semblaient la juger depuis leurs toiles, pour atteindre le grand hall.
Là, avant d’atteindre les immenses portes du manoir, elle eut un regard pour la petite alcôve de pierre, en retrait. Surprise d’y voir une autre bougie allumée que la sienne, Mei s’approcha de l’autel où elle était posée. De minces volutes de fumée s’échappaient d’un bâtonnet d’encens qui se consumait lentement devant le portrait d’une femme aux cheveux d’ébène. Une odeur de bois de santal emplit les narines de l’héritière des Akino, se mêlant furtivement aux souvenirs d’un parfum de poudre et d’huile d’amande douce.
Mei resta immobile un long moment, la mâchoire si serrée que ses muscles ne tardèrent pas à se couvrir d’un feu ardent. La corneille brodée sur sa poitrine lui parut soudain plus lourde qu’un cornesang. Lentement, la surface polie de son regard se troubla. Ses yeux se mirent à brûler, s’injectèrent de rouge pour trahir la tempête silencieuse qui faisait rage dans son cœur de marbre.
Aucune larme ne coula. Les Akino ne pleuraient pas.
Mei prit une profonde inspiration, scella de nouveau son armure de glace et tourna le dos à l’alcôve pour quitter le manoir.

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