﴾ Chapitre 22.1 ﴿ : Sous le regard des idoles

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Il fut un temps où Lily franchissait les portes de la Cathédrale le cœur rempli d’espoir, convaincue qu’entre ses murs se trouvaient les réponses qu’elle cherchait désespérément. Ce temps-là était révolu. À Canaan, on avait coutume de dire que la lumière du Créateur réchauffait les âmes les plus meurtries, pourtant, sous ses voûtes écrasantes, Lily n’avait jamais ressenti un tel froid dans sa poitrine.

Au soixantième jour de l’Ascension d’Aelion, les immenses piliers de marbre blanc striés de gris et d’or se paraient de bannières rouges pour célébrer l’Hexade, date à laquelle les pouvoirs du Créateur auraient atteint leur apogée. La lumière du matin filtrait à travers les rosaces monumentales, projetant de longs faisceaux multicolores sur le sol en mosaïque vernie. Au fond du chœur, surplombant un magnifique autel ceinturé de milliers de cierges, une imposante statue représentait Aelion, une main bienveillante tendue vers l’assemblée.

Un parfum capiteux de myrrhe et de bois de santal saturait l’air. Les volutes qui s’échappaient des encensoirs commençait à soulever l’estomac de Lily. Il y a quelques semaines encore, elles accompagnaient ses prières vers les cieux. À présent, la jeune Etherios avait surtout la désagréable impression qu’elles ne faisaient que masquer l’odeur de la cendre, de la boue et du sang qui s’accrochait encore à sa mémoire.

Debout au garde-à-vous près de l’une des nefs latérales, Lily serrait la hampe de sa lance cérémonielle avec une force exagérée, les pensées en roue libre. Face à elle, les bancs sculptés en bois noble débordaient d’aristocrates drapés de soie, de velours et de dentelle. Ils écoutaient avec attention le sermon interminable de l’archevêque. Pendant que ces gens priaient, buvaient les paroles d’Alric Voss Azrael, confortablement à l’abri, parés de bijoux qui valaient sans doute le prix d’une vie dans les bas-fonds, les leurs mourraient hors du Mur, grossissaient les rangs des Ashir et des Eferims par-delà les Plaines Cendrées. Sa section avait failli une fois de plus payer le prix de ce mensonge doré. Le prix du sacrifice pour que demain vienne, pour ne pas laisser mourir l’espoir. Elle réalisa avec une certaine amertume que depuis la mort d’Elisabeth, depuis celle de ses camarades de la section vingt-sept, rien n’avait vraiment changé. Canaan adulait ses héros, mais détournait le regard de la réalité, et l’Ordre prêchait l’espoir en une divinité qui les avait peut-être abandonnés depuis longtemps.

— Si le moulin à prière continue sur sa lancée, je vais m’endormir debout et m’empaler sur ma propre lance, murmura une voix à sa gauche.

Sortie de ses ruminations, Lily soupira sans détourner la tête, le regard droit devant elle.

— Tu es censé être une statue, Félix, siffla-t-elle. Une statue ne parle pas.

— Une statue n’a pas non plus de crampes aux mollets, se plaignit l’Hirondelle en remuant discrètement la jambière de son armure. Je plains sérieusement celles qui sont ici et entendent dire depuis des siècles que la souffrance est une bénédiction. Remarque si c’est vrai, je devrais être canonisé d’ici la fin de l’office, non ?

— Je peux faire ça dans la seconde si tu veux, menaça-t-elle sans quitter sa posture.

— Honnêtement je demande que ça. J’ai le nez qui me gratte c’est un enfer. Je crois vraiment que le Créateur me teste, et il est en train de gagner.

Lily souffla longuement par le nez, les lèvres pincées. S’il y avait bien une chose qu’elle ne s’expliquait pas, c’était la raison pour laquelle elle se retrouvait à supporter la présence de Félix à ses côtés en ce jour si particulier.

— Je ne comprends toujours pas comment tu as fait pour atterri ici, murmura-t-elle. Zaresan attendait la messe de l’Hexade depuis des mois. Il aurait tué pour être de garde aujourd’hui.

— Disons que je lui ai fait une offre qu’il ne pouvait pas refuser, répondit Félix d’un ton innocent.

— Zaresan n’est pas vraiment du genre à se laisse corrompre. Et je doute que tu aies réussi à l’intimider.

— On va faire comme si j’avais pas entendu ton attaque déloyale envers ma sensibilité. Je lui ais proposé un mois de corvée d’écurie.

— Je comprends mieux.

— Et aussi de trouver la paix intérieure. Je cherche encore.

— Toi ? Dans une église ? Tu détestes l’Ordre encore plus que les Gardes-ébènes.

— C’est vrai, concéda-t-il. Cela dit, Zaresan n’est pas encore un as de la négociation. Il n’a pas dit où je devais la trouver. Je peux le faire en meilleure compagnie.

— Alors pourquoi est-ce que tu es ici avec moi ? Tu as décidé de me punir pour les entraînements que je vous ai donné ?

— J’avoue que l’idée m’a traversé l’esprit. T’aurais quand même pu nous laisser quelques jours de répit avant de reprendre. Mais non, je me suis dit que si je me portais volontaire pour faire le piquet avec toi, tu ne pourrais pas me fuir comme tu le fais depuis notre retour.

Lily se crispa. Il n’avait pas tort. Le sermon prit fin. La foule baissa la tête tandis que l’archevêque levait un disque d’or devant lui. Félix ne laissa pas le silence s’installer trop longtemps.

— Je te parie mes deux dagues qu’il porte des talonnettes sous sa robe.

— Félix…

— Me fais pas croire que t’as pas remarqué qu’il tangue quand il lève les bras ? On dirait qu’il essaie d’attraper un bocal sur l’étagère du haut. Je lui donne dix secondes avant qu’il bascule la tête la première dans l’encensoir. D’ailleurs question très technique toi qui t’y connais plus que moi : est-ce qu’il faudra applaudir ou bien souffler dessus pour faire un vœu ?

L’image stupide de l’austère Alric qui s’enflamme la barbe prit Lily en traître. Malgré l’écrasante solennité du moment et ses propres pensées, elle dut se mordre la joue pour réprimer un rictus. Au même instant, un mouvement dans la loge surélevée la plus proche attira son attention. Une femme venait de tourner la tête dans leur direction. Ses boucles d’or tombaient parfaitement sur ses épaules, particulièrement reconnaissables au milieu de tout ces drapés de velours. Le sang de Lily ne fit qu’un tour. Elle se raidit instantanément, le visage virant de la couleur du marbre.

— Félix, silence ! siffla-t-elle à voix basse.

Surpris, Félix leva lui aussi les yeux. La princesse Lyriana en personne dévisageait les deux jeunes Etherios dissipés qui osaient troubler l’office. Lily baissa la tête avec respect et déglutit. S’attirer l’ire de la famille royale en pleine cérémonie ne pouvait que se terminer dans les geôles du Bastion. Mais Félix n’était décidément pas fait du même bois que le reste du monde. Au lieu de s’incliner avec la soumission que l’on attendait de lui, l’Hirondelle soutint le regard de la princesse. Pire encore, un sourire charmeur étira son visage, empreint d’insolence. Il lui adressa un clin d’œil délibéré. Lily cessa de respirer.

Lyriana cligna des paupières, prise au dépourvu. Sur son visage d’albâtre, la surprise lutta une fraction de seconde avec l’indignation. Personne, absolument personne doté d’un minimum d’instinct de survie n’aurait osé adresser une telle familiarité à l’héritière du trône. Pourtant, au grand effarement de Lily, la fureur ne vint jamais. L’ombre d’un infime sourire amusé effleura les lèvres de la princesse, avant qu’elle ne détourne élégamment la tête pour reporter son attention sur le disque d’or et l’archevêque.

— Tu as des tendances suicidaires, c’est ça ? souffla Lily à voix basse, abasourdie.

— Il serait peut-être temps de le remarquer, répondit Félix d’un air angélique. Je suis sûr qu’elle s’ennuie autant que moi. Je lui ai apporté une distraction bienvenue.

— Je ne suis pas sûre que ce soit une raison pour risquer de nous faire jeter en prison. T’as peut-être l’habitude mais je n’ai pas envie d’y passer la nuit.

— Détends-toi. Si elle devait le faire, on y serait déjà, la rassura-t-il avec une désinvolture agaçante. Et puis… je ne suis pas le seul à attirer l’attention aujourd’hui.

Lily fronça légèrement les sourcils et ne put s’empêcher de se tourner vers son camarade.

— De quoi est-ce que tu parles ?

Félix demeura tourné vers l’autel mais fit un petit signe du menton vers la foule.

— Au huitième rang. Le type avec le manteau noir. Il te fixe depuis le début comme si t’étais le dernier point d’eau d’un désert.

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