﴾ Chapitre 22.2 ﴿ : Sous le regard des idoles
Lily laissa ses yeux glisser sur l’assemblée, remonta les bancs et repéra la personne que Félix lui indiquait. Lorsque leurs regards se croisèrent, l’inconnu détourna lentement la tête vers la cérémonie avec une fluidité si naturelle qu’il se fondit à nouveau dans la masse des fidèles. Il ne portait ni les soieries ostentatoires des aristocrates devant lui, ni les uniformes cérémoniels des officiers Gardes-ébènes qui l’entouraient.
— On dirait que t’as une touche, pouffa discrètement Félix.
— Ne dis pas de bêtises, l’arrêta Lily. Les Etherios provoquent tout le temps ce genre d’attention. Vu son âge, c’est sans doute une nouvelle recrue impressionnée qui a dû suivre un officiel.
Malgré ses explications, Lily plissa pourtant les yeux. Peut-être était-ce une paranoïa déplacée à cause de leur situation ou de leur retour récent de mission, mais elle n’arrivait pas à se convaincre qu’il s’agissait d’une simple curiosité. Quelque chose dans ce regard la chiffonnait. Elle avait cette impression tenace d’être épiée par un prédateur qui évalue sa proie. Et surtout, elle ne parvenait pas à chasser cette désagréable certitude : Elle l’avait déjà vu ailleurs. Mais quand ? Ce matin ? Hier ? Le souvenir lui glissait entre les doigts. Le malaise, lui, s’ancrait dans sa poitrine.
— Mouais, lança Félix en interrompant ses réflexions. Je préfère croire à la théorie de l’admirateur secret. Et puis c’est plutôt logique. Notre section s’est fait une petite réputation depuis notre retour.
— Dans tes rêves, trancha Lily, sur la réserve. D’ailleurs, assez parlé de moi. Tu voulais me voir, je suis là. La question est maintenant de savoir pourquoi tu es prêt à supporter le supplice d’une messe pour me parler seuls à seuls. J’imagine que c’est urgent. Tu as quoi comme idée derrière la tête ?
Le visage de Félix perdit de son espièglerie pour faire place à une gravité plus rugueuse. Il sembla chercher ses mots.
— Ça concerne Leona, dit-il enfin.
— Je n’aurai pas parié le contraire.
— J’ai reçu un tuyau, reprit l’Hirondelle sans tenir compte de sa réponse. Je sais peut-être comment la retrouver.
— C’est quoi le mais ?
Comme elle s’y attendait, Félix hésita. Elle le connaissait par cœur.
— Je n’y arriverai pas seul.
— Adriel ne peux pas t’aider ? Et tes Hirondelles ?
— Elle l’a déjà fait. J’ai eu cette info grâce à elle. La suite est juste plus compliquée que prévu.
— C’est quoi, ton info ?
— Je sais où trouver Bastian Volk.
Lily eut du mal à s’empêcher de souffler. Traquer l’homme dont le manoir avait été transformé en charnier ne l’inspirait définitivement pas.
— Dans un endroit agréable où nous allons pouvoir nous rendre sans le moindre risque, j’imagine ? demanda-t-elle d’une voix faussement innocente.
Un sourire effleura les lèvres de Félix qui, malgré la tension, semblait s’amuser de ce petit jeu au moins autant qu’elle.
— À peu de choses près.
— Et quel est cet endroit merveilleux ?
— Il sera aux Failles, à la nouvelle lune.
Lily fronça les sourcils, gardant le regard ostensiblement fixé sur l'autel et l'archevêque qui y officiait.
— Il va falloir éclairer ma lanterne, avoua-t-elle. Qu’est-ce que c’est ?
— C’est une ville sous la ville, en gros, un terrain neutre pour les Barons, lui expliqua Félix sans s’étendre.
— Ça ne m’aide pas beaucoup.
— Crois-moi, moins t’en sais, mieux tu te porteras. Volk va réunir les autres Barons là-bas, aux Arènes, pour un tournoi. C’est ma seule chance de l’approcher à découvert et de le faire parler avant qu’il ne disparaisse encore.
La mâchoire de Lily se durcit en une moue contrariée. S’infiltrer au Tertre était une chose, mais se rendre au fin-fond des bas-fonds pour y rencontrer les membres de la pègre les plus dangereux en était une autre. Un second problème se présentait d’ailleurs. Ceux qui en avaient après Volk, qui qu’ils soient, avaient aussi toutes les chances de s’y trouver.
— Tu comptes vraiment te jeter dans la gueule du loup alors que les assassins de Milos rôderont probablement dans les parages ? demanda-t-elle.
— Je te l’ai déjà dit, je n’ai pas le choix. Je dois retrouver Leona avant qu’il lui arrive quelque chose. Je lui dois au moins ça…
— Et pourquoi tu me confie tout ça ? Tu veux que je t’aide à quoi au juste dans cette histoire ?
— On ne peut pas approcher Volk de manière conventionnelle. On a remué ciel et terre, mais on n’a trouvé qu’un seul moyen de rentrer. Il nous faut un combattant pour participer au tournoi. Quelqu’un qui sait se battre.
Lily demeura impassible, un regard perdu sur la foule.
— Tu te débrouille très bien tout seul dans ce registre, non ? Après l’anima ou le Hurleur, ce ne sont pas quelques tas de muscles qui vont te faire peur.
— J’ai beau être plus fort et plus rapide qu’avant, ça ne suffira pas face à ce genre de combattants, la corrigea-t-il. Pas sans Sigma. Et si je l’utilise là-bas, je nous grille direct. Tout le monde saura qu’un Etherios a infiltré les Failles et Volk s’évaporera avant qu’on puisse lui mettre le grappin dessus. J’ai besoin de quelqu’un capable de remporter ces combats sans attirer la suspicion.
Félix tourna légèrement la tête vers elle. Son arrogance habituelle l’avait quitté, remplacée par une véritable supplique.
— J’ai besoin de toi, Lily.
Les lèvres de la jeune Etherios se pincèrent en une ligne presque invisible. Participer aux combats ne lui faisait pas peur. S’y rendre alors que la situation autour des évènements de la Roseraie était plus incertaine que jamais relevait en revanche de l’inconscience. Si on les reconnaissait, si un mot, une rumeur concernant Talya ou Adrian fuitait, ils pourraient tous en payer le prix fort. Mais en se remémorant le désespoir sur le visage de Félix au Tertre, elle comprit qu’avec ou sans elle, il irait. Et s’il descendait seul, il n’en reviendrait probablement pas.
L’office se poursuivit. Les minutes devinrent une heure de rituels et de chants sacrés. Lily tentait de peser le pour et le contre de la requête de Félix, l’attention régulièrement happée par les bancs des Gardes-ébènes. Chaque fois qu’elle y posait les yeux, elle surprenait l’homme au manteau sombre la fixer. Son insistance devenait oppressante. Il n’était pas ici pour prier. Il l’étudiait. Son obsession ne faisait que raviver en elle l’impression que l’étau se resserrait sur eux.
Lorsque la cérémonie de l’Hexade toucha enfin à sa fin, la bénédiction du Créateur fut prononcée, et les immenses portes de la Cathédrale s’ouvrirent sur Canaan. La foule se dispersa lentement vers le parvis inondé de soleil. Lily et Félix demeurèrent à leur poste, jusqu’à ce que le dernier visiteur ait quitté l’édifice. Une fois le vaste chœur rendu à son silence écrasant, les prêtres s’affairèrent à éteindre les cierges. Félix poussa un long soupir.
— Est-ce que tu m’aideras ? demanda-t-il, le regard lourd d’attente.
Lily ferma les yeux un instant. Elle savait déjà au fond d’elle-même qu’elle allait enfreindre ses propres règles, mais elle ne le ferait pas sans garanties.
— À une seule condition.
— Je vois que Zaresan est pas le seul qui s'essaie à la négociation.
— J’ai de qui m’inspirer avec toi.
— On va dire que c’est un compliment. Tu veux quoi ?
— Adrian et Talya. Tu les laisses en dehors de ça. S’il se passe quoi que ce soit qui pourrait les mettre en danger, je ne te couvrirai pas.
Félix hocha mollement la tête. Un sourire de soulagement éclaira son visage fatigué.
— C’est tout ce que je demande, acquiesça-t-il. Rendez-vous à la nouvelle lune.
Sans insister, il salua respectueusement Lily d’un poing sur le cœur et s’éloigna d’un pas rapide vers les portes sans demander son reste. Lily l’observa rejoindre l’extérieur pendant un instant puis soupira, regrettant déjà d’avoir dit oui. Son regard se dirigea alors sur les bancs autour du chœur déserté.
Elle s’avança dans la nef centrale, le visage fermé, remonta l’allée en s’éloignant de l’autel et approcha les pupitres de chêne à droite de l’entrée où reposaient les registres que les huissiers de l’Ordre utilisaient pour guider les délégations officielles. Elle s’assura que personne ne prêtait attention à elle et ouvrit l’un des grands livres reliés de cuir. Ses doigts glissèrent sur les colonnes de noms, jusqu’à trouver la page où apparaissaient ceux des Gardes-ébènes. Extrémité droite, troisième rang. Elle remonta la ligne correspondante, à la recherche de celui de l’homme au manteau sombre qui l’avait traquée du regard durant tout l’office.
Son doigt s’arrêta. Sur le vélin jauni, entre celles des hauts-gradés, une signature soignée indiquait un nom qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle se jura de ne pas oublier : Elias Vane.

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